Avec Miguel Benasayag, nous envisageons de publier dans cette revue, sans en engager nécessairement la ligne rédactionnelle de celle-ci, des chroniques où nous échangerons à bâtons rompus des propos personnels non seulement sur les sciences et les technologies mais sur la façon dont elles sont reçues dans la France contemporaine. Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous allons consacrer au moins deux de ces chroniques à présenter notre démarche et commencer à en justifier l’intitulé général. Jean-Paul Baquiast
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Miguel Benasayag est philosophe et psychanalyste, enseignant, courriériste et auteur de nombreux livres.
http://www.peripheries.net/article186.html
http://fr.wikipedia.org/wiki/Miguel_Benasayag
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Macro-processus et individus
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Miguel Benasayag
Je rencontre beaucoup de gens, dans ma consultation de neuropsychiatrie, à mes cours et lors de divers contacts sociaux. Tous ces gens me semblent exprimer un socle de préoccupations communes à notre époque. Même s’ils ne traduisent pas ces préoccupations d’une façon explicite, leurs comportements, allant du malaise à la dépression, voire aux tentations de violence ou d’autodestruction, méritent d’être analysés. Je dirais en simplifiant que les individus se sentent les objets passifs de macro-processus qui les dépassent, émanant de ce que vous nommez dans votre livre des super-organismes, où ils ne retrouvent rien de ce qu’ils appelaient les valeurs de l’humanisme, de la culture et même de la vie.
Jean-Paul Baquiast
On attribue généralement ce malaise au manque d’information devant l’évolution des sciences et technologies. Les gens n’y comprennent pas grand-chose, ceci d’autant plus que cette information est souvent présentée par des «experts» aux points de vue différents, entre lesquels le profane se sent impuissant à trancher.
Miguel Benasayag
L’information, même donnée de façon aussi objective que possible, ne suffit pas, car elle reste intérieure à chacun des grands domaines de recherche qui sont présentés. Elle n’aborde pas suffisamment les questions profondes communes que posent toutes ces sciences et que vous au contraire ne craignez pas d’évoquer, dans vos livres ou dans votre revue. Je pense notamment à la remise en cause d’un certain nombre d’illusions qui jusqu’à présent étaient à la base même de l’image d’eux-mêmes que les gens avaient : celle de disposer d’une conscience autonome et d’un libre-arbitre, celle de pouvoir se rapprocher des autres autour d’une conception commune de l’homme, celle de pouvoir imposer au développement des technologies des valeurs traditionnelles définissant ce que doit être pour eux la société. Même ceux qui refusent les prétendues certitudes des religions ne peuvent se sentir à leur aise dans un monde dont il semble devenu impossible de prévoir l’évolution.
Jean-Paul Baquiast
C’est ce que vous voulez dire, si je comprends bien, quand vous insistez sur ce phénomène majeur de notre époque, l’émergence du post-humain, voire de l’in-humain, le mot étant pris, comme le dit Ollivier Dyens, au sens propre et non pour faire peur (Ollivier Dyens, La Condition inhumaine, Flammarion). C’est un peu ce que j’écris aussi quand j’évoque les perspective de la conscience artificielle autonome(1) et de ce que je nomme l’hyperscience (2). Celles-ci nous conduisent nécessairement à évoquer la perspective du post-humain (3).
Miguel Benasayag
Exactement. Face au déploiement des possibilités de la science, des voix s’élèvent pour demander des lieux et des méthodes d’information du public, afin que celui-ci puisse, en étant informé, participer à l’orientation de la recherche scientifique. Mais pour ma part, tout en reconnaissant la motivation honorable et démocratique d’une telle démarche, je ne peux qu’y voir une forme d’impuissance structurelle. Les macro-processus ne peuvent pas être évoqués dans la perspective de leurs relations avec l’homme de l’humanisme tout simplement parce que celui-ci est dorénavant une figure éculée.
Jean-Paul Baquiast
Il me semble que l’une des façons consistant à résoudre la difficulté à se représenter le monde tel qu’il évolue actuellement consisterait à laisser parler librement ce que vous nommez des macro-processus, par la voix de ceux qui sont du fait de leurs travaux mieux placés que d’autres pour en exprimer le sens implicite. Pour reprendre l’exemple de la question fondamentale de la conscience et du libre-arbitre, il faudrait déjà dans un premier temps laisser s’exprimer les différents chercheurs qui sans postulats métaphysiques a priori explorent les mécanismes multiples par lesquels selon la science actuelle les objets matériels et les êtres vivants, humains compris évidemment, entrent en compétition darwinienne et font émerger un cerveau global partiellement auto-référent, ou mieux un esprit global (global brain).
Miguel Benasayag
C’est effectivement dans cet esprit-là qu’il faut je crois poser la question du post-humain. Je la situerais en termes de « relève ». Autrement dit : quelle sera la nouvelle ou les nouvelles figures qui pourront prendre la place de ce que, faute de mieux, nous pourrions appeler un opérateur, un sujet, étant entendu que pour nous l’humain tel que défini par la tradition ne peut plus jouer ce rôle.
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Les individus et les sujets
Jean-Paul Baquiast
Je voudrais vous poser une question personnelle à ce sujet. Face à un patient déprimé, ne vous arrive-t-il pas de l’exhorter à «se reprendre», à «se prendre en mains», ceci au regard d’une image traditionnelle de ce qu’est le libre arbitre de l’individu humain ?
Miguel Benasayag
J’évite de le faire. Pour moi, ce serait un aveu d’impuissance. Je préfère l’engager dans une analyse libre des différentes contraintes exprimant la façon dont il perçoit ses difficultés. Souvent émerge de ces analyses un être nouveau, inattendu de lui et de moi, qui semble avoir résolu les problèmes pour lesquels il était venu me consulter.
Jean-Paul Baquiast
Vous croyez donc à la vertu thérapeutique de discussions libres sur des thèmes comme la vie, la conscience, les sociétés animales et humaines, voire de problématiques comme la complexité, l’auto-organisation, l’émergence d’ordre, les systèmes multi-agents, etc.
Miguel Benasayag
J’en suis persuadé. Ceux qui entrent dans de telles discussions, quelles que soient leur difficultés personnelles d’adaptation au monde, s’élèvent à un niveau supérieur de conceptualisation que leur permet d’échapper à l’enfermement dans leurs contraintes et de prendre si l‘on peut dire, de l’air.
Jean-Paul Baquiast
Et vous pensez que vous et moi, discutant publiquement de ces questions, nous pourrions pour notre petite part contribuer à cette sortie de l’enfermement. Mais ne serions-nous pas tentés de nous prendre trop au sérieux. On nous demandera légitimement qui nous sommes pour donner ainsi aux autres des leçons de compréhension du monde…
Miguel Benasayag
Bien sûr, il ne s’agirait pas d’un procédé par lequel deux individus nommés Miguel et Jean-Paul tenteraient de se faire valoir aux yeux de leurs contemporains. Je crois qu’un certain nombre de gens, de par leur parcours, leurs expériences et leurs réflexions, sont sans même le vouloir ni le savoir capables de donner la parole à des mécanismes qui les impliquent et qui les dépassent. Je vois cela constamment en neurologie et en psychiatrie. Des individus se trouvent «happés» ou «parlés» par des processus supérieurs, qui les surdéterminent. Les écouter et tenter de les comprendre par empathie est toujours porteurs d’un enseignement, quel que soit le thème. Je suis persuadé que grâce aux événements particuliers et d’ailleurs très différents qui nous ont construits, vous et moi, sommes de ceux-là.
Jean-Paul Baquiast
Admettons-le si vous voulez, sans fausse modestie. Pour ce qui me concerne, je constate en effet que je ne peux pas m’empêcher de communiquer aux autres, par la parole et surtout l’écriture, ce que je crois avoir retenu de mes études et de mes échanges. Je pense que ce faisant je leur suis utile. Beaucoup des lecteurs de notre revue nous demandent, à Christophe Jacquemin et à moi, de ne pas abandonner cette entreprise qui disent-ils, leur apporte beaucoup. Je sais que de votre côté, parallèlement, de nombreux lecteurs et auditeurs suivent très fidèlement vos travaux. Mais dans le même temps, je ne voudrais pas que l’on puisse nous reprocher de nous prendre pour des gourous et des illuminés qui prétendraient avoir eu des révélations et qui chercheraient à les vendre aux esprits crédules.
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Des « hubs » informationnels
Miguel Benasayag
Vous évoquez là deux choses. La première est la fonction du prophète religieux, qu’il convient d’étudier de façon matérialiste comme une fonction sociale. La seconde est bien plus importante. Elle concerne ce que représentent réellement des individus comme vous et moi, avec leurs caractéristiques génétiques et culturelles, exprimées dans des histoires spécifiques. Contrairement aux illusions, nous ne sommes pas vraiment des unités, des personnes, mais plutôt des nœuds ou carrefour de communications dans un réseau complexe de forces et d’informations. Nous recevons, traitons et réémettons beaucoup de ces informations, presque à notre insu et sans en avoir un mérite particulier.
Jean-Paul Baquiast
Je vois très bien ce que vous voulez dire. On pourrait parler de « hubs » afin de faire chic. Pour prendre mon propre exemple, j’ai constaté que depuis maintenant sept ans que nous avons lancé la revue Automates-intelligents, et consulté pour cela des milliers d’articles tirés de multiples disciplines différentes, certains émanant des meilleurs esprits mondiaux, il s’est formé dans mon esprit (je devrais dire pour être plus exact dans mon cortex cérébral) une représentation globale de l’univers, de la vie et de l’humain qui est une sorte de synthèse cohérente de toutes ces données disparates. Cette représentation n’a pas été le produit d’un travail volontaire destiné à élaborer une thèse rationnelle. Une telle démarche aurait été impossible, compte tenu de la multiplicité, de la diversité et souvent du caractère contradictoire ou partiel des sources. Cette représentation n’est pas non plus immédiatement exprimable par le langage. La plupart de ses aspects me sont inconscients ou ne sont évoqués en conscience que de façon épisodique. En revanche, elle est très puissante, et me permet, presque sans réfléchir, quand je tombe sur des propos qui pour telle ou telle raison me paraissent incompatibles avec les multiples sources du savoir implicite que j’ai accumulé, de ne pas me laisser embarquer par eux.
Je suppose qu’il en est de même pour vous, qui avez beaucoup vécu, lu et réfléchi. Il est donc légitime de penser, sans nous prendre pour des phares de la pensée, que des discussions entre nous pourraient répercuter sur des auditeurs une partie de cet acquis. Certes, les radios et télévisions multiplient de tels échanges, entre personnes de grande qualité. Je pense en particulier à France Culture, que vous connaissez bien. Mais nous pouvons avoir la faiblesse de penser que tous n’ont pas notre expérience, en matière notamment de sciences et technologies. Beaucoup de philosophes et hommes politiques s‘expriment à ce propos sans avoir vraiment tenté de s’informer sur ce dont ils parlent.
Miguel Benasayag
Je suis pour ma part depuis longtemps convaincu que je ne dois pas attacher à ma propre personne plus d’importance qu’elle ne mérite. Ce n’est pas elle qui compte mais les quelques connaissances que j’ai pu acquérir et pourrais répercuter. En tant que psychanalyste, en effet, je reproche à la psychanalyse de vouloir identifier toute la production d’une personne à un individu. Or l’ego de cet individu existe, mais c’est la partie congrue d’un ensemble multiple, non polarisable. Encourager le patient à se concentrer sur cet ego, c’est lui retirer toute chance de se remettre en capacité de s’insérer dans les flux de communications composant la société.
Jean-Paul Baquiast
Je crois qu’une des réflexions que nous devrons mener concerne en effet la place excessive qui est faite à l’individu dans la société de consommation capitaliste actuelle. C’est une banalité de le dire, mais il faut le répéter. Exalter l’individu, ou plutôt encourager chez l’individu l’enfant gâté qui a le droit de se payer tout ce qu’il a les moyens d’acquérir mène les économies occidentales à la ruine. Certaines religions, qui poussent les individus à se comporter en martyr, ne font pas mieux. Dans tous ces cas, la prise en considération du collectif est oubliée.
Miguel Benasayag
Je me méfierai du terme « collectif » qui pourrait nous ramener aux pires des délires staliniens. Ce qui pour nous s’oppose à l’hyper-individu n’est pas le collectif. C’est ce que j’appellerais la multiplicité agencée. Mais cette multiplicité agencée peut être représentée par un seul individu, par exemple un lecteur et le livre qu’il lit. Un des échecs du marxisme appliqué est qu’il n’a pas su donner à l’individu des possibilités de dépassement autres que dans le parti ou le kolkhoze. Une des richesses de notre époque technologique, au moins dans les démocraties, est que grâce aux réseaux de l’information et des connaissances, les individus peuvent entrer en travail coopératif avec d’autres en oubliant la partie personnelle, égotique, de leur personne. Aussi bien, quand un chercheur, par exemple, laisse son ego influencer sa relation de travail avec les autres, c’est toute sa recherche qui risque d’en souffrir.
C’est vrai aussi dans une moindre mesure pour d’autres créateurs : artistes plasticiens, musiciens, écrivains, architectes. On a tendance à dire que sans ego exacerbé il n’y a pas de création authentique. Je pense que les choses sont plus compliquées. Pour eux aussi, l’ego est un attracteur dangereux.
Jean-Paul Baquiast
J’en dirais de même des hommes politiques. Il leur faut un peu d’égo mais pas trop, sans quoi ils se coupent de la multiplicité agencée dont vous parlez. Quoi qu’il en soit, je suis d’accord avec vous. Ce thème de l‘individu et de son ego, que ce soit ou pas dans la perspective du post-humain, devra être un de ceux sur lesquels nous devrons essayer de réfléchir.
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Jean-Paul Baquiast : Vous insistez sur le fait que la pensée individuelle, contrairement aux illusions fréquentes, est une propriété émergente pour la production de laquelle celui qui pense ne joue qu’un rôle limité. Pouvez-vous préciser ce point ?
Miguel Benasayag : Je travaille avec un modèle que je n’ai pas eu encore à remettre en cause, selon lequel la pensée est une combinatoire émergente à laquelle participent en tant que soubassements les hommes, mais aussi les animaux, les objets et les lieux. J’ai plusieurs fois vérifié que les endroits où l’on se trouve, les murs, les ambiances, influencent ce que l’on va penser. Il y a quelques années, j’ai tenu un séminaire avec des détenus de la Santé qui avaient étudié mes livres lors d’un enseignement de philosophie. Nous avons discuté de certains thèmes, constatant alors qu’il était impossible de les aborder comme on l’aurait fait à l’extérieur. Les prisonniers, les gardiens, les murs, l’odeur de la prison-même dictaient quasiment nos propos. Nous étions face à une pensée émergente, à la fois dépendante de nos cerveaux et autonome par rapport à eux. Jean-Paul Baquiast : A priori, cela ne paraît pas surprenant. L’ambiance de la prison est si lourde que les pensées qui y naissent sont bien différentes de celles que pourrait susciter un environnement plus serein, tel que la forêt ou le bord de mer. Vous y êtes vous-même d’autant plus sensible que vous avez connu pire que la prison, après votre arrestation par les militaires argentins. Miguel Benasayag : Il y a plus que cela. Je ne me place pas seulement dans la perspective des souvenirs que tel environnement peut évoquer dans l’esprit de celui qui a déjà connu ce cadre. Je veux dire que, lorsque nous pensons et parlons, nous sommes » agis » par des structures qui nous dépassent et dont le plus souvent nous ignorons l’existence et l’influence qu’elles ont sur nous.
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Jean-Paul Baquiast : Un méméticien vous dirait que cela n’a rien d’étonnant. Pour un méméticien, la pensée résulte essentiellement des conflits darwiniens, au sein du cerveau individuel puis dans les échanges langagiers, entre des populations de réplicants informationnels, slogans, images(1bis). Ces entités prolifèrent comme des virus, à l’insu du sujet, dès que le milieu leur en donne l’occasion. Ce sont elles qu’il faut étudier si l’on veut savoir pourquoi telle personne pense comme elle le fait. Je dois dire que cette approche ne me convainc pas complètement. Pourquoi suis-je envahi par tels mèmes et non par tels autres ? Il y a une question de terrain, comme en face d’une véritable infection virale. Certains virus me contaminent et d’autres pas.
Miguel Benasayag : Je suis de votre avis. Je dirais que la mémétique est caractéristique d’une certaine conception anglo-saxonne empirique, que l’on retrouve dans l’économie libérale. Pour cette conception, les événements résultent de la compétition d’agents individuels, sans qu’il soit nécessaire de prendre en considération les structures où s’organise cette compétition. La mémétique n’a que peu de succès en Europe continentale, où l’on est resté fidèle au structuralisme voire au post structuralisme. Moi, je suis de tradition structuraliste.
Jean-Paul Baquiast : Mais parler de structures peut être aussi imprécis que parler de mèmes. Tout peut être « mème » comme, réciproquement, tout peut être « structure ». Il faudrait préciser. Reprenons l’exemple de l’influence d’un environnement sur la pensée. On peut admettre qu’un milieu naturel, tel que la forêt ou la mer, « parle » par de multiples messages, bruits, odeurs, à l’animal qui est en nous et donne en conséquence une certaine tonalité à nos pensées. Un milieu artificiel, tel que la prison, peut aussi parler à l’animal en nous, ou au primitif, car elle est symbole d’enfermement, de piège et donc de dangers. Elle réveille ainsi des réflexes profondément inscrits dans nos gènes. Voulez-vous dire que pour comprendre pourquoi telle pensée est ce qu’elle est à tel moment, il faille analyser en détail toutes les influences qui peuvent s’exercer à ce moment sur celui qui pense ? Ce serait impossible…
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Miguel Benasayag : C’est bien pourquoi je parle d’émergence. Pour moi, l’émergence n’est pas créatrice de nouveauté vraiment nouvelle. Je l’assimilerais plutôt à ce que l’on nomme la résultante dans le parallélogramme des forces utilisé en mécanique. Un certain nombre de forces entrent en conflit, que nous ne connaissons pas nécessairement en détail. Par contre, il en résulte une force résultante que nous ne pouvons pas ignorer, car elle s’impose à nous par son évidence. Mais elle était contenue dans les prémisses. Nul besoin de l’hypothèse de Dieu pour l’expliquer.
Pour en revenir à la pensée et aux paroles qui l’expriment dans la bouche d’un individu particulier, je dirais que c’est une propriété résultante, et donc émergente, de nombreux facteurs dépassant largement la personnalité propre de l’individu qui pense ou qui parle. Mais lui dire cela ne lui fera pas nécessairement plaisir.
Systèmes de contrôle et échappatoires
Jean-Paul Baquiast : Pourquoi tenez-vous tant à rendre vos interlocuteurs conscients de cela, au risque de leur déplaire ?
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Miguel Benasayag : Parce que nous retrouvons là le problème des macro-processus qui déterminent et contrôlent sans qu’ils s’en aperçoivent les individus. Prenez la question des réseaux dits sociaux sur Internet, dont on discute beaucoup aujourd’hui. Des milliers de gens entrent dans ces réseaux en se forgeant des personnalités qui ne sont pas vraiment les leurs, mais qui répondent aux caractères qui, selon les conventions de la mode diffusées par les agences de publicité, sont les mieux à même de leur permettre de « se faire des amis ». Ils adoptent alors un langage, tiennent des propos qu’ils n’auraient jamais tenus s’ils étaient restés en dehors de ce macro-processus. Ils finissent par se persuader que c’est leur vraie nature qui se révèle ainsi, sans être capables de voir à quel point chacun de leur propos leur est dicté par des processus étrangers à eux. Souvent, ces processus sont contradictoires, ce qui crée un grand malaise chez l’individu au sein de la personnalité duquel ils s’affrontent. De plus, comme ces processus sont très loin des contraintes de la vie réelle que continue à subir le sujet, et comme ils n’offrent à celui-ci aucune solution pour affronter ces contraintes, ils poussent à une fuite de plus en plus grande dans l’irréalité.
Jean-Paul Baquiast : Je suppose que si vous essayiez d’expliquer à une de ces personnes qu’elle est « parlée » par des processus qui la détournent de sa vraie nature et l’enferment dans des impasses – telles que se lancer dans des dépenses qu’elle ne peut pas se permettre, ou copier des modèles qui sont construits de toutes pièces par des publicitaires qui ne lui veulent aucun bien, elle se fâcherait. Cela me rappelle une émission particulièrement éprouvante de FR3, intitulée »C’est mon choix ». Poussés par le désir d’être sélectionnés par les organisateurs et de passer à la télévision en affichant des modes de vie bizarres, la plupart de ceux qui y participaient se cramponnaient à des personnalités qu’ils s’étaient forgées, aussi bizarres voire inciviques soient-elles, en affirmant que c’était là leur choix et que le monde entier devait en prendre acte. On retrouve un peu la même chose quand on observe la façon dont les personnes présentées par Jean-Claude Delarue dans l’émission « Cela se discute »tiennent des propos « émergents » qui manifestement sont la résultante de nombreux facteurs dont ils n’ont pas eux-mêmes la moindre idée, la plupart suggérés par l’animateur et les promoteurs de l’émission.
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Miguel Benasayag : Je n’ai pas l’ambition d’ouvrir les yeux de tous ceux qui sont manipulés par les faiseurs d’opinion, notamment à la télévision. La tâche serait trop immense. Cependant, quand j’ai la possibilité de dialoguer avec notamment des jeunes qui éprouvent des difficultés relationnelles et tentent de les fuir par des langages ou comportements qui leur sont imposés, tels que le recours à une certaine violence, j’essaye de les pousser à analyser ce qui les surdétermine.
Jean-Paul Baquiast : Votre conception de l’émergence, appliquée au langage, paraît légitime et je ne la discute pas. Je crois cependant qu’une autre version de l’émergence peut être également intéressante. Pour moi, en m’inspirant de ce que j’ai cru pouvoir retenir des exposés de la physique quantique, je dirais qu’un objet ou un événement émergeant est quelque chose d’absolument original, totalement irréductible. Autrement dit, il s’agit d’une invention au sens plein du terme. Le phénomène émergeant, en physique, ne peut pas être réduit à des composantes que l’on pourrait mettre en évidence et dont on pourrait analyser les rapports de forces. Si les fluctuations d’énergie au sein du vide quantique génèrent à tout instant des univers émergeants, pour reprendre une hypothèse à la mode, l’organisation de ces bulles d’univers n’est pas déterminée par des facteurs analysables. Il s’agit d’un produit complètement aléatoire. Ne disons pas pour autant qu’il pourrait s’agir d’une création divine. Disons seulement que les lois fondamentales de l’univers, si celles-ci existent, qui déterminent l’émergence de cette bulle d’univers-là et non de telle autre échappent à la connaissance scientifique actuelle.
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Vous m’objecterez que lorsque nous parlons, nous ne nous comportons pas comme un générateur de particules émergentes dans un accélérateur. C’est vrai. Nous générons de l’émergence, mais il n’est pas impossible, en confrontant dans un dialogue partagé telle pensée avec telle autre, de faire apparaître certains des facteurs qui produisent ces pensées. C’est d’ailleurs sur de tels dialogues partagés, je suppose, que réside l’efficacité de la cure psychanalytique.
Il reste que pour moi, dans la mesure où nous représentons la résultante, pour reprendre votre terme, d’un nombre immense de composants, notre pensée et même nos paroles peuvent faire apparaître – par éclairs – des résultats totalement imprévisibles et, plus qu’imprévisibles, aléatoires au sens de la physique quantique. Il s’agit alors d’une véritable création ou mutation au sens darwinien, pouvant donner naissance à une nouvelle théorie, à un nouveau paradigme, pour le meilleur ou pour le pire. A la limite, on pourrait trouver là certaines transitions vers le post-humain. Certes, le plus souvent, le milieu social, se chargera alors très vite de normaliser voire de faire taire celui qui tient des propos trop novateurs. Mais il arrivera pourtant parfois que le propos émergeant devienne une règle reconnue par la société. Je crois que c’est important de le faire savoir à tous. On éviterait ainsi de décourager ceux qui, parmi eux, pour des raisons impossibles à prévoir à l’avance voire difficile à analyser a posteriori, se révèlent capables de créer des mondes, petits ou grands, véritablement différents du monde en place.
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(à suivre 1/3)
PS : les propos qui précèdent n’épuisent pas la question des super-processus et de l’émergence. Nous y reviendrons nécessairement par la suite.
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Notes
(1) On pourra lire notamment les ouvrages :
« Entre science et intuition – La conscience artificielle » (essai), par Jean-Paul Baquiast et Alain Cardon, Editions Automates Intelligents, 2003 ;
« Pour un principe matérialiste fort », par Jean Paul Baquiast, Editions Jean-Paul Bayol, mars 2007 (lire la recension de Christophe Jacquemin).
Notes :
(1bis) A propos de la mémétique, voir :
le site de la société francophone de mémétique http://www.memetique.org/ ; on lira aussi avec avantage l’ouvrage de Pascal Jouxtel « Comment les systèmes pondent » (éditions Le Pommier, 2005) [voir la recension de l’ouvrage, par Christophe Jacquemin : http://www.automatesintelligents.co.… Cette page propose également l’écoute de l’Emission Science Frictions (France culture) consacrée à la mémétique, avec pour invités Pascal Jouxtel et Jean-Paul Baquiast)
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Ce livre s’enrichit d’un site web : y lire notamment « Un cahier des charges fonctionnel pour une conscience artificielle » ; ainsi que l’interview d’Alain Cardon.