« Les Françaises et les Français ne souhaitent plus simplement participer à la vie démocratique, ils veulent pouvoir décider, directement »
.
Dans une tribune, le politiste Loïc Blondiaux, le maire d’Auger-Saint-Vincent, dans l’Oise, Fabrice Dalongeville, l’initiatrice du mouvement des « gilets jaunes » Priscillia Ludosky et la députée de la Drôme Marie Pochon s’expriment en faveur du référendum d’initiative citoyenne.
.

.
Il y a sept ans, la révolte des « gilets jaunes » révélait avec une force inédite le gouffre entre les décideurs politiques et nombre de citoyens. Les 2 millions de doléances écrites à cette occasion révélaient l’envie d’être entendu, de pouvoir participer aux décisions qui engagent collectivement le pays, et le souhait de ne pas être cantonné au simple rôle de spectateur du débat démocratique. Parmi ces centaines de milliers d’écrits, d’espoirs et de colères, de préoccupations et de propositions, une revendication trouva un élan particulier : celle du référendum d’initiative citoyenne (RIC). Cette aspiration n’était pas nouvelle, et elle n’a pas disparu en même temps que les « gilets jaunes » : elle s’est ancrée dans les esprits et elle refait surface dès que les institutions montrent leurs limites.
Cette aspiration répond à une immense fracture : celle de la consultation « pour rien », de l’avis demandé, mais ignoré, des promesses non tenues. Selon le Baromètre 2025 du Cevipof, seuls 26 % des Français déclarent avoir confiance dans la politique.
.
Les doléances issues du grand débat ont été publiées, mais n’ont pas été suivies d’effet. La convention citoyenne pour le climat devait être entendue « sans filtre », selon les termes mêmes du président de la République. Elle n’a été suivie que partiellement, et les mesures les plus ambitieuses ont été écartées. Le sentiment d’avoir été utilisé plutôt qu’écouté a profondément entamé la confiance.
Au plus fort d’une instabilité marquant une crise de régime inédite, l’année 2025 a débuté par la promesse, faite par Emmanuel Macron, de consulter de nouveau les Françaises et les Français, potentiellement par voie référendaire. Vingt ans après le référendum de 2005, sept ans après le premier acte de la révolte des « gilets jaunes » et la collecte des cahiers de doléances. Onze mois plus tard, force est de constater que le référendum n’a pas eu lieu, la défiance dans la représentation politique s’est accrue, et plus de 2 millions de personnes ont signé, au plus fort de l’été, une pétition sur le site de l’Assemblée nationale demandant à revenir sur une loi qui venait d’être adoptée sans débat dans l’Hémicycle.
.
Faire différemment
Les Françaises et les Français ne souhaitent plus simplement « participer » à telle ou telle innovation démocratique : les expériences passées n’ont fait que les abîmer. Ils et elles veulent pouvoir décider, directement. Aujourd’hui, le référendum d’initiative partagée, inscrit dans la Constitution depuis 2008, est inopérant. Il nécessite l’accord de plus d’un cinquième des parlementaires, et un soutien d’au moins 10 % du corps électoral, en un temps contraint, ce qui rend son activation quasiment impossible. Aucune initiative de ce type n’a pu aboutir en pratique. Il est temps de faire différemment. Parce qu’à faire toujours la même chose, on ne peut espérer d’autres résultats. En écoutant, en partant des gens, en redonnant la parole. Que celle-ci engage et oblige les décideurs ; qu’ils ne puissent l’ignorer encore.
C’est la force du référendum d’initiative citoyenne, qu’il est temps de rendre possible, sous forme délibérative. Conçu comme un complément de la démocratie représentative, sans aucune volonté de court-circuiter le Parlement, qui continuera à voter les lois, ou les responsables locaux, il s’agit d’un outil de démocratie directe fondé sur l’intelligence collective et l’information éclairée. L’objectif : permettre, une fois qu’une proposition atteint un certain seuil de signatures, d’entrer dans une phase de délibération citoyenne, confiée à une assemblée tirée au sort chargée d’examiner la proposition, d’en mesurer les enjeux et les conséquences, et de publier un rapport accessible à toutes et tous, avant de passer au vote de l’ensemble des électrices et électeurs. La décision finale revient ainsi directement aux citoyennes et citoyens, dont le vote s’imposera ensuite aux institutions.
.
Ce RIC n’est peut-être pas une solution miracle. Mais il peut être une première pierre pour restaurer la confiance, recréer du lien entre citoyens et institutions, et sortir de l’impasse démocratique dans laquelle nous sommes enfermés. Il ne s’agit pas de tout attendre de ce mécanisme, mais d’ouvrir enfin un véritable espace de dialogue et de décision partagée. Loin des trahisons, du mépris des mobilisations. Avec un espoir : retisser la confiance. Et parce que la responsabilité politique fait aussi partie des attentes citoyennes, la réflexion devra également s’ouvrir sur un mécanisme de révocation des élus en cas de manquements graves.
Face au mépris de ceux qui décident sans les gens, face à une démocratie sans cesse piétinée, face, également, à la colère sociale qui gronde, il est temps de changer de méthode. De sortir des promesses sans lendemain. D’écouter. De réparer. De rendre à chacun et à chacune d’entre nous la capacité d’agir. Une démocratie en bonne santé se construit ensemble.
.
Loïc Blondiaux, politiste et sociologue, professeur de science politique ; Fabrice Dalongeville, maire (sans étiquette) d’Auger-Saint-Vincent (Oise), membre du comité de pilotage pour la publication des cahiers de doléances de 2018-2019 ; Priscillia Ludosky, co-initiatrice du mouvement des « gilets jaunes » ; Marie Pochon, députée (groupe Ecologiste et social) de la Drôme.