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Mort de Brigitte Bardot : bye-bye B

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Mort de Brigitte Bardot : bye-bye BB

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Actrice à la carrière fulgurante, symbole malgré elle de la France des années 60, incarnation de la libération sexuelle, elle avait refusé d’être réduite à son statut d’icône, plaquant le cinéma pour se réinventer en pasionaria de la cause animale. Elle est morte le 28 décembre à l’âge de 91 ans.
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Marie-Dominique Lelièvre
28 12 2025

Le plus grand sex-symbol du cinéma français vient de disparaître. A la fois actrice et chanteuse, superstar mondiale, phénomène de société et activiste de la cause animale, Brigitte Bardot a rendu son dernier souffle le 28 décembre à 91 ans dans sa maison de la Madrague, à Saint-Tropez. Avec elle, disparaît l’un des derniers témoins d’un âge d’or. Celui des années 60 dans lesquelles Brigitte Bardot se sera jetée à corps perdu. C’était sans doute la dernière de cette poignée de figures nouvelles et libres dans lesquelles la France a aimé se reconnaître au tournant des années 60. Elles s’appelaient Brigitte Bardot, Françoise Sagan ou Yves Saint Laurent, étaient nées au milieu des années 30, n’étaient que des enfants durant l’Occupation. Elles n’avaient pas de comptes à rendre, pas de fautes à expier. Elles représentaient une France neuve, le mouvement, la vitesse. Elles allaient de l’avant.

Si on devait ne retenir qu’une seule image de Brigitte Bardot, ce serait peut-être celle de cet envol dans la lumière andalouse, en 1958, pendant le tournage de la Femme et le Pantin, de Julien Duvivier. Vêtue d’une robe noire, elle dévale un escalier, libre et légère. Elle ne court pas, elle danse. Figure ailée de la grâce et de l’insouciance, elle s’élance vers l’avenir. Un éclat de lumière traverse sa chevelure. Bardot a été la Française la plus photogénique du XXe siècle et elle aura laissé des centaines de photos admirables, mais sur cet instantané, la gloire, même si elle est déjà là, ne pèse pas encore. Une fraction de seconde volée avant la tempête.

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En 1958, pendant le tournage de «la Femme et le Pantin» de Julien Duvivier. 
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Brigitte Bardot naît le 28 septembre 1934 dans le XVe arrondissement de Paris au sein d’une famille de grands bourgeois industriels. Ses parents désirent un garçon ; elle naît décevante. On la prénomme Brigitte, en référence à la déesse celte, protectrice des arts, de la magie et de la médecine, que les Romains assimilaient à Minerve, la déesse de la guerre. Un prénom taillé sur mesure pour une femme qui aura passé sa vie à ­batailler. Contre une mère glaçante et dure qu’elle vouvoie, contre les hommes, contre l’industrie du cinéma, contre la malveillance, contre les ennemis des animaux. Elle grandit sous le ciel bien ventilé de Passy, la fabrique de filles de bonne famille de l’ouest parisien, dans un bel appartement surplombant la place de la Muette. Toute son enfance s’inscrit dans ce périmètre. Ses grands-parents habitent rue Raynouard, elle va à l’école rue de la Faisanderie et le siège des établissements Bardot et Cie, air liquide et acétylène, se trouve au 39 rue Vineuse, près du Trocadéro. Dans cette rue qui, aujourd’hui encore, abrite la Fondation Brigitte-Bardot au numéro 28. Au fond, elle n’a jamais quitté son enfance.

Brigitte Bardot a été une petite fille malheureuse. Elle est née amblyope. Quasi aveugle d’un œil. Le gauche. «Une tare de naissance», écrit-elle dans ses mémoires. Une maladie étonnante, l’amblyopie : c’est le cerveau qui est défectueux, pas l’œil qui, lui, perd la notion de profondeur, peine à appréhender l’espace et imagine ce qu’il ne perçoit pas. «Je vois ce que tu veux dire», en quelque sorte. Un amblyope peut conduire une voiture ou faire du ski. Ou révolutionner l’architecture du XXe siècle, comme Le Corbusier, autre amblyope génial. Mais pour un enfant, c’est plus compliqué. Brigitte doit porter des lunettes à verres épais – en plus d’un appareil dentaire. La jugeant laide, sa mère lui préfère sa petite sœur Mijanou, plus sage et plus jolie. Brigitte se réfugie dans la danse. Dès l’âge de 7 ans, elle fréquente trois fois par semaine un cours du quartier avant de rejoindre le Conservatoire, où elle collectionne les prix et remporte le premier accessit en 1948.

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A l’adolescence, elle entame une carrière de mannequin. Pour sa mère d’abord, qui présente ses créations de chapeaux dans l’appar­tement familial. En mars 1949, lorsque ­sa toute première photo est publiée dans le mensuel le Jardin des modes, elle a 14 ans. Deux mois plus tard, le tourbillon est lancé. Elle fait la couverture de Elle, le nouveau magazine féminin de l’après-guerre, et l’année suivante, elle rencontre Roger Vadim, photographe à Paris Match et assistant du cinéaste Marc Allégret. De six ans son aîné, un brin cynique, il est foudroyé par la grâce et la liberté de cette magnifique adolescente dont l’éducation bourgeoise n’a pas altéré la spontanéité. Une idylle secrète se noue entre le séducteur et cette quasi fillette. Roger Vadim traîne alors avec les frères Marquand, Serge et Christian, dont le dernier est très proche de Marlon Brando. A 16 ans, Brigitte fait sa première couverture de Match avant de débuter au cinéma face à Bourvil dans le Trou normand, où elle joue l’idiote immorale, puis d’enchaîner les films où elle n’est qu’un faire-valoir. A 18 ans, encore mineure, elle épouse Vadim à l’église Notre-Dame-de-Grâce de Passy. Match publie les photos du mariage. «Elle ne grandira pas. Elle restera une enfant. Pour être heureux, il faut savoir aimer», dit la mère du marié. Et, peut-on ajouter, s’aimer soi-même.

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Bardot a 21 ans, elle a joué dans une quinzaine de films et n’est encore qu’une charmante ingénue lorsqu’en 1956, Vadim réalise Et Dieu… créa la femme. Le personnage principal du film, tourné dans le petit port délabré de Saint-Tropez détruit par la guerre, est inspiré de la vraie Brigitte, autrice d’une partie de ses dialogues. Vadim l’invente en sex-symbol. Pour capter sa grâce naturelle, il la décoiffe entre chaque plan et interdit qu’on la remaquille. Il filme ses gestes d’adolescente, son corps, sa nonchalance, son goût de la provocation, sa liberté sexuelle. Il veut saisir sa grâce fière et majestueuse, la magie particulière de sa présence, l’émotion qu’elle inspire sans le vouloir. Sa manière d’occuper l’espace, sa gestuelle transcendent son absence de technique et magnifient le moindre plan.

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La femme la plus regardée au monde

Préservant sa spontanéité, il lui fait rarement tourner deux fois la même scène. Celle, culte, où Bardot danse le mambo sur une table est réalisée presque en un seul plan dans les studios de la Victorine, à Nice. Une des rares scènes tournées en studio. Pieds nus, cuisses ouvertes, Bardot mime l’amour au rythme des percussions, vêtue d’une jupe fendue et d’un justaucorps noir de danseuse. Et Dieu… créa la femme tient du documentaire, de l’autoportrait stylisé. Bardot n’entre pas dans la peau du personnage, le personnage lui emprunte la sienne. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, ce film de série B reste fascinant, illuminé par la présence attachante de Bardot et ses jambes somptueuses. A sa sortie en France à l’automne 1956, Et Dieu… créa la femme est un échec. Dans les salles, le public ricane et la critique le réduit à du «tortillage de croupion». Seule la Nouvelle Vague, de Truffaut à Godard, s’enthousiasme pour un film tourné en décors naturels avec des acteurs pour la plupart inconnus. «Il y eut James Dean. Il y a Brigitte Bardot», écrivent les Cahiers du cinéma.

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Mais le public américain ne s’y trompe pas : c’est lui, un an plus tard, qui va faire la renommée du film et la gloire de son actrice. De tous les coins des Etats-Unis, on se précipite pour voir cette œuvre sulfureuse : jamais encore une actrice ­n’a libéré ses phéromones devant la caméra avec un tel abandon. Tant de hardiesse, du jamais-vu. Clé de voûte d’une nouvelle partition hédoniste, Brigitte Bardot transpire à l’écran et affiche sa désinvolture sexuelle. Sous ses pieds nus, la voûte plantaire est noire, on n’a jamais filmé ça à Hollywood ! Et sa vie privée est tout aussi excitante : à la ville, elle a déjà quitté Vadim pour vivre avec Jean-Louis Trintignant, son partenaire dans le film. En novembre 1957, l’hebdomadaire Life lui consacre un dossier complet. «Brigitte Bardot représente moins une fille qu’une excitante attitude métaphysique. […] Depuis la statue de la Liberté, qui domine New York, aucune Française n’a projeté un tel faisceau de lumière sur les Etats-Unis.» En quelques semaines, Brigitte Bardot devient une superstar mondiale. A la mort de Marilyn Monroe, en août 1962, le New York Times indiquera qu’un seul sex-symbol rivalisait avec elle : Brigitte Bardot. Une magistrale manifestation de son pouvoir. Marilyn morte, elle devient la femme la plus regardée au monde… sans que nul ne se rende compte qu’elle n’y voit rien.

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Cette célébrité monstre, elle va la vivre jusqu’à la surexposition. «Ma vie privée, c’est comme un livre ouvert écrit par les autres», dira-t-elle. Elle vivra sa grossesse, en 1959, en otage de cette notoriété : les journalistes se relaient durant des semaines devant son domicile où elle s’est réfugiée. Durant la soirée du réveillon du Nouvel An, elle comptera pas moins de sept voitures de paparazzi stationnant devant ses fenêtres. Elle accouche le 11 janvier d’un garçon, Nicolas. Lorsqu’elle avait épousé son père, l’acteur Jacques Charrier, quelques mois plus tôt, deux cents journalistes s’étaient déjà imposés à la cérémonie, faisant voler en éclats les vitres de la mairie de Louveciennes. Elle portait une robe taillée dans une cotonnade de vichy rose et broderie anglaise de Jacques Esterel, dont le patron sera ensuite offert aux lectrices de Elle sous le titre «Pour vous, ma robe de mariage»…

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Bardot popularisé Saint-Tropez, les ballerines, la broderie anglaise, le duffle-coat, le débardeur, le jean, le bandeau hippie, les jupes gitanes, les amants d’un jour…

Exceptionnellement photogénique, celle que l’on surnomme «BB» devient l’égérie des années 60. Après la guerre, la société française vit une mutation anthropologique dont le corps radioactif de Brigitte Bardot est le ­minerai. Si l’impact de la jeune femme est tel, c’est que le changement qu’elle accompagne et symbolise est considérable. Secouée dans ses racines, la France catholique et rurale devient une nation urbaine, industrielle et laïque à vitesse grand V. L’habitat, les vêtements, les transports, les façons de vivre, de se nourrir ou de se reposer, mais aussi la famille, les principes, les croyances, le langage lui-même… tout se transforme. La femme est le vecteur de la mutation et Bardot est son modèle. Dans les pages des magazines en couleur, elle passe son permis de conduire, achète une automobile ou un téléviseur, utilise des couches Bébé-slip. Femme-sandwich de la société de consommation, elle se marie et divorce quand ça lui chante. En 1958, elle s’est offert un appartement dans le XVIe arrondissement, avenue Paul-Doumer, à côté de chez sa grand-mère bien-aimée. Et, pour le prix d’une place de parking, la Madrague, une maison à Saint-Tropez, dans la baie des Canebiers, sur le chemin même où Colette avait acheté sa villa, la Treille Muscate. La famille Bardot, qui passe ses vacances dans le petit port de pêcheurs depuis la guerre, en possédait déjà une dans le village mais Brigitte voulait un lieu plus isolé pour échapper à ses admirateurs. Sa mère déniche alors cet ancien logis de pêcheurs (une madrague, un piège à thons, avait été posée au fond de la baie à la fin du XIXe siècle, donnant son nom à la maison). Le lieu était encore sauvage en 1958. Il ne le restera pas longtemps.

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Choucroute faussement dépeignée

Bardot a popularisé Saint-Tropez, les ballerines, la broderie anglaise, le duffle-coat, la casquette, le débardeur, le jean, la veste à col Mao, les brandebourgs, le bandeau hippie, les jupes gitanes, la peau bronzée, les amants d’un jour. Préfigurant le bohemian chic, elle s’est emparée d’étoffes paysannes, de bijoux ethniques. La chevelure même de Bardot est un manifeste. Démodant les permanentes apprêtées de la fabrique hollywoodienne, la choucroute faussement dépeignée dont elle revendique dans les années 60 le copyright se propage sur la planète, avant d’être remplacée par une chevelure longue en broussaille très saut-du-lit. Aujourd’hui, c’est son maquillage, version sixties du fardage de Cléopâtre, qui est le plus imité : la paupière nue, soulignée d’un large trait d’eye-liner liquide, amplifie l’intensité érotique du regard. Sur YouTube, des milliers de vidéos proposent des tutoriels spécial BB, comme pour s’accaparer son pouvoir sexuel.

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Si Bardot n’était pas féministe, au sens où on l’entend aujourd’hui, elle fut toujours indépendante financièrement. Sexuellement, elle était libre comme un garçon. «Quand un homme l’attire, Bardot va droit vers lui. Rien ne l’arrête. Peu importe qu’il soit dans un café, chez lui ou chez des amis. Elle part avec lui sur-le-champ sans un regard pour l’homme qu’elle quitte», écrit Marguerite Duras (1), très midinette, en exagérant un peu. Pour conjurer la solitude, Brigitte peut ouvrir une parenthèse. Quand elle dit à un homme qu’elle l’aime, elle est sincère mais le lendemain, elle peut l’oublier. Enchaînant les conquêtes, Roger Vadim et Jean-Louis Trintignant, Jacques Charrier avec lequel elle se marie et qui lui donne un fils, Sacha Distel, Gilbert Bécaud, Sami Frey, Bob Zagury, et puis les liaisons d’un soir, un vieux copain, un play-boy de passage, un étudiant, un militant de la cause animale, le coureur automobile François Cevert, Warren Beatty, Serge Gainsbourg, Nino Ferrer, un barman… Un tiers de comédiens, 20 % de chanteurs : les gens avec lesquels elle travaille. C’est elle qui choisit, c’est elle qui rompt. «Un homme, ce n’est pas assez pour une femme, ou bien c’est trop», écrivait Jacques Chardonne. De l’amour, Bardot n’aime que les commencements.

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«Entre la sirène et la petite fille»

Au début des années 60, Brigitte Bardot ­entame une carrière de chanteuse, épaulée par le parolier Jean-Max Rivière, un ami d’enfance qui lui écrit des textes sur mesure : Sidoniela Madraguele Soleil… Si le cinéma est pour elle une servitude, chanter se révèle un plaisir. «Sa voix se situe entre la sirène et la petite fille», déclarera Eddy Barclay. En 1967, Serge Gainsbourg écrit pour elle Harley Davidson, Bonnie and Clyde et Je t’aime… moi non plus. Ils ont une brève liaison, mais elle est alors mariée (pour la troisième fois) avec le milliardaire allemand Gunter Sachs. Elle l’avait rencontré à Saint-Tropez où, avant de posséder lui-même un domaine, il fréquentait déjà la baie des Canebiers (son oncle maternel Fritz von Opel y avait fait édifier une forteresse de verre et de béton). Héritier de deux fortunes industrielles allemandes, play-boy en vue de la jet-set, Gunther Sachs l’avait épousée à Las Vegas le 14 juillet 1966 après lui avoir envoyé 10000 roses par hélicoptère. Un mariage bref (trois ans), qui se transformera en amitié. Lorsqu’il se suicida, en 2011, ses nécrologies indiqueront comme principal titre de gloire : «ex-mari de Brigitte Bardot». Quant à Gainsbourg, il se montra lui aussi fidèle… en signant jusqu’au bout des chèques conséquents pour la Fondation Brigitte-Bardot.

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Mais si elle aimait chanter, Bardot était surtout un magnifique animal cinématographique, qui suscitera de grands films. Parfois même presque par distraction. Si elle n’aimait pas le cinéma, le cinéma, lui, l’a passionnément aimée. En tournant Et Dieu… créa la femme, Vadim avait en quelque sorte apporté de l’oxygène : sa muse devient l’égérie des jeunes critiques et cinéastes, amoureux de son personnage, de sa liberté de jeu. «Toute mutation au cinéma passe par l’invention de nouveaux corps», écrit le critique Alain Bergala et le corps de Bardot incarne la jeunesse. Elle parle, agit, s’habille comme les filles de son âge. Pourtant, après Vadim, la plastique souple de Bardot retourne au vieux cinéma de Henri-Georges Clouzot et de Claude Autant-Lara. «C’est la plus belle gonzesse que j’aie jamais vue», déclare Jean Gabin en 1957, sur le tournage d’En cas de malheur d’Autant-Lara, où elle joue une jeune délinquante dont l’acteur est l’avocat.

Mais la beauté singulière de Bardot ne se limitait ni à au piquant de l’ingénuité ni à la sensualité. Ainsi Michel Boisrond, dans les Amours célèbres – où elle éclipse son partenaire Alain Delon, un brin caricatural – révèle son éclat chaste et majestueux de jeune reine : condamnée comme sorcière, elle est précipitée dans les flots, une pierre au cou. Avec Bardot, dont le talent d’actrice n’a sans doute jamais vraiment été reconnu à sa juste valeur, comme si elle avait dû payer sa beauté, son sex-appeal et ses origines bourgeoises, on est jamais très loin de la chasse aux sorcières

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Ainsi, lorsqu’elle tourne le Mépris, Jean-Luc Godard la snobe. Il vient de rompre avec Anna Karina, à laquelle il lui demande de ressembler, allant jusqu’à l’affubler d’une perruque brune. C’est pourtant elle qui est allée le chercher. «Elle se souvenait qu’à la sortie d’Et Dieu créa la femme, la Nouvelle Vague avait dit du bien d’elle alors que le reste de la critique l’éreintait», racontera Godard. Il confiera que dans Jules et Jim, même si Moreau est épatante, avec Bardot, «cela aurait été extraordinaire». Mais sur le plateau du Mépris, ils ne se comprennent guère.

D’autant que l’actrice reste en retrait, calfeutrée dans un palais avec ses parents et son compagnon du moment, Sami Frey. Des précautions qui s’expliquent : depuis quelques mois, elle fait l’objet d’un chantage de l’OAS, le groupe paramilitaire d’extrême droite qui s’oppose par des actions terroristes à l’indépendance de l’Algérie. Le 12 novembre 1961, elle avait reçu une lettre de menace lui ordonnant de verser 50 000 francs sous peine de «voir entrer en action les sections spéciales de l’OAS». Bardot s’énerve et répond aussitôt via l’Express, hebdomadaire engagé dans la lutte anticolonialiste dont la rédactrice en chef, Françoise Giroud, a elle-même été ciblée (son appartement avait été plastiqué) : «Vous trouverez ci-jointe la lettre que je viens de recevoir de l’OAS. Je vous la donne pour que vous communiquiez de la manière la plus efficace dans le cadre de votre combat contre cette organisation.» Elle refuse de céder au chantage, n’ayant pas «envie de vivre dans un pays nazi». Le mot n’est pas employé à la légère. D’origine juive polonaise, les parents de Sami Frey, l’homme qu’elle aime alors, sont morts en déportation, lui-même étant un rescapé de la rafle du Vél d’Hiv grâce à sa mère qui l’avait caché sous un meuble avant d’être arrêtée. Aidée de son avocat Robert Badinter, Bardot déposera la première plainte en justice contre l’OAS. La menace physique était pourtant réelle et la position du gouvernement, ambiguë. Le public, pas toujours indulgent envers Bardot, la découvre alors sous un nouveau jour.

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Si Bardot n’a pas été prise au sérieux au cinéma, c’est que son magnétisme sexuel effaçait la qualité de son jeu.
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Son engagement s’exprimera de nouveau quand elle cachera l’homme de théâtre Antoine Bourseiller. Sympathisant du FLN, il avait reçu un appel nocturne lui conseillant de se mettre au vert pour échapper aux recherches du ministre de l’Intérieur Roger Frey et du préfet de police de Paris, Maurice Papon. Lorsqu’un Bourseiller désemparé téléphone à son ami Sami Frey, aussitôt Brigitte lui offre l’hospitalité avenue Paul-Doumer. Nul ne soupçonna l’homme traqué de se terrer chez l’actrice la plus photographiée du pays, qu’il regardait éplucher des légumes dans sa cuisine. Godard les réunira dans une brève scène de Masculin Féminin, en 1966, où Bardot joue son propre rôle. Jamais elle ne racontait cet épisode, ne cherchant pas à quêter les applaudissements pour un élan du cœur. Du reste, elle avait un caractère de cochon, aidant un jour celui ou celle qu’elle accablait de reproches le lendemain.

Si Bardot n’a pas été prise au sérieux au cinéma, c’est que son magnétisme sexuel effaçait la qualité de son jeu. Elle habite pourtant l’espace, dès qu’elle apparaît à l’image, l’ennui cesse. Sa merveilleuse maladresse, sa lenteur, sa gaucherie pleine de grâce naissent-elles de son amblyopie ? De son apprentissage précoce et sérieux de la danse ? Dans Viva Maria ! de Louis Malle, elle partage l’affiche avec Jeanne Moreau, prototype de la comédienne majuscule. Pourtant, lorsque Bardot traverse l’écran de son pas ailé, on ne voit qu’elle. Mouvement souple et ample, port de tête hiératique, légèreté, tout est élégant, émouvant. En comparaison, le jeu de Moreau paraît fabriqué, académique. Bardot a un secret : elle sait bouger, sa démarche subjugue. Pourtant en 1973, elle interrompt sa carrière sans retour. Elle refuse de se regarder vieillir à l’écran. Elle n’a pas quarante ans.

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Dans le Grand Nord avec les bébés phoques

La rupture est brutale, mais le nouveau combat dans lequel elle entend s’investir vient de loin. Très tôt, Brigitte Bardot avait mis sa ­célébrité au service des animaux. Marraine du Club des jeunes amis des animaux (les JAA), une association d’enfants lancée par le Journal de Tintin, elle se fait leur avocate à la télévision dès 1962, militant pour que les animaux de boucherie soient anesthésiés avant l’abattage. Sa première victoire : le 16 avril 1964, un décret oblige à étourdir l’animal avant sa mise à mort, à l’exception de l’abattage rituel, dérogation qu’elle n’a cessé de combattre. Depuis cette date, elle est végétarienne. En 1976 (dix ans avant la création de la Fondation Brigitte-Bardot), BB se met tout entière au service des ­bêtes – elle a trouvé sa mission. Elle n’était pas réellement prise au sérieux comme actrice ? Elle ne le sera guère plus comme activiste. Moqueries et critiques pleuvent : on l’accuse de préférer l’animal à l’homme, on lui reproche son agressivité. Pourtant, sa campagne pour faire interdire la chasse des blanchons (jeunes phoques), massacrés pour leur fourrure blanche et lustrée, rencontre un écho dans le monde entier. Bravant le ridicule, elle se rend sur la banquise canadienne. Le 19 mars 1977, un hélicoptère de l’association Greenpeace la dépose sur le fragile puzzle de la banquise côtière, dans le Grand Nord canadien. La glace est si fine qu’en descendant de l’appareil, sa botte s’enfonce dans une fissure. Regard souligné au khôl, pommettes hautes, bouche beige rosé, Brigitte a recomposé à la hâte son image dans un baraquement avant le décollage. Elle n’a que peu de temps pour opérer : un film-télé de six minutes et une pellicule de 36 poses plus tard, l’hélicoptère redécolle. Les images feront le tour du monde. Allongée sur la glace, Bardot abrite de son corps un bébé phoque, peluche oblongue au museau troué de deux billes insondables. Dans l’immensité polaire, le regard fondant qu’elle pose sur l’objectif a quelque chose de poignant. Echarpe vermillon en guise de réflecteur, elle est plus lumineuse que jamais. Les photos ont été prises par son fiancé d’alors, le sculpteur Miroslav Brozek, dit Mirko.

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Sur cette opération dans le Grand Nord, Bardot a risqué sa célébrité et elle a gagné. Des 1977, l’importation des peaux de blanchons est interdite en France puis à partir de 1983 dans toute l’Union européenne. En 1987, le Canada lui-même bannit la chasse aux blanchons, rejoint par la Russie en 2009. Le 5 mars 2009, le Parlement européen décrète un embargo sur tous les produits dérivés du phoque, à l’exception de ceux issus des chasses traditionnelles conduites par les Inuits.

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L’image emblématique de Brigitte Bardot avec un bébé phoque, en 1977, projetée à Paris en 2006 à l’occasion du 20e anniversaire de la Fondation Brigitte-Bardot. 
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Mais à l’origine de l’image, il y eut des lettres. Celles que Marguerite Yourcenar lui avait adressé depuis le Maine, où elle vivait, à partir de février 1968. Dans cet échange, conservé à Harvard, c’est la future académicienne qui persuade Brigitte Bardot de mettre sa notoriété au service des jeunes phoques et d’appeler au boycott de la fourrure : «Je suis persuadée que vous pouvez plus que quiconque persuader le public féminin de boycotter les vêtements obtenus au prix de tant de douleur et d’agonie, et, ce qui est peut-être aussi grave, au prix de tant de brutalité et de sauvage cruauté de la part de l’homme.» Yourcenar ne lésine pas sur les détails horribles. Consciente des critiques qui ne manqueront pas de surgir, l’écrivaine les désamorce : «L’homme coupable de férocité, ou, ce qui est peut-être encore pis, de grossière indifférence envers la torture infligée aux bêtes, est aussi plus capable qu’un autre de torturer les hommes. Il s’est pour ainsi dire fait la main.»

Quelques années plus tard Marguerite Yourcenar a su rendre hommage à Bardot. «Si belle, ayant parfaitement réussi ses films de ­femme-enfant, de femme-objet, [elle] aurait pu se contenter et même se satisfaire d’être une éternelle jolie femme. A la place de tout ça, [elle] est devenue la défenderesse des animaux, a pris aussi part à la défense de la nature d’une façon excessivement active, excessivement courageuse, et ce d’autant plus qu’elle a trop souvent recueilli elle aussi les ironies.»

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Mépris de la chirurgie esthétique

Ses prises de positions très crues entamèrent son image. Actrice populaire, elle tenait des propos populistes (sur l’islam en France, le métissage, l’homosexualité). Elle prit des positions condamnables, pour lesquelles elle fut plusieurs fois condamnée, notamment pour incitation à la haine raciale (1997, 2000, 2004, 2008). L’abattage rituel pratiqué au moment de l’Aïd el-Kébir était une de ses cibles favorites. La dérogation ouverte par la loi de 1964, autorisant à égorger les bêtes, la rendait furieuse. Elle dénonça aussi la tradition catholique de l’agneau pascal, scandaleuse à ses yeux. Sous prétexte de «franc-parler», elle s’exprimait sans nuances. Ainsi dans Initiales BB, ses mémoires publiées en 1996, elle confesse en termes crus n’avoir pas désiré la naissance de son fils Ni­colas. Sa notoriété l’avait empêchée d’avorter, aucun médecin n’acceptant d’aider une femme aussi célèbre. Son fils et son ex-mari la poursuivirent pour atteinte à l’intimité de la vie privée et obtinrent le versement de dommages et intérêts. Considéré comme un des plus beaux coups d’éditions des années 90, le livre dépassa le million d’exemplaires. Le public français a adoré haïr Bardot (autant qu’il l’avait admirée) et de ce point de vue, elle ne l’a jamais déçu.

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A Nice, en 2005. 
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Brigitte Bardot a passé les trente dernières années de sa vie à Saint-Tropez entre ses deux propriétés : la Madrague, sa maison des Canebiers, et la Garrigue, au cap Capon, où elle avait rassemblé ses animaux. Elle a vécu dans la nature, en accord avec elle-même, ce qui est rare. Saint-Tropez, hors saison, redevient un petit paradis. Devant la Madrague, chaque coucher du soleil est d’une splendeur renouvelée. En face, à contre-jour, se découpe le cimetière marin de Saint-Tropez où repose le petit monde de Bardot, son enfance, ses parents et ses grands-parents bien-aimés, Roger Vadim, ses copains de fête, des amants… Chaque matin, on pouvait la voir quitter la Madrague dans une Kangoo blanche remplie des chiens, de magnifiques setters blancs à tâches noires. Impeccablement maquillée, le regard amical derrière des verres teintés, elle répondait avec gentillesse aux saluts de ceux qui se postaient sur le chemin de terre pour l’apercevoir. Brigitte Bardot partait au travail. A la Garrigue, elle s’occupait des animaux qu’elle recueillait et, en lien avec sa fondation, répondait à son courrier. Ses deux propriétés, laissées aussi sauvages que possible pour protéger la faune, constituent la dernière enclave préservée dans un paysage devenu une réserve foncière spéculative pour milliardaires et oligarques.

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C’est au Capon, dans une petite chapelle au milieu des arbres, face à la Méditerranée, qu’elle souhaitait être inhumée. Elle était catholique, se disant croyante mais non pratiquante. Une dernière chose qu’on peut mettre à son crédit : son mépris orgueilleux de la chirurgie esthétique. Accepter de vieillir comme une marque de grandeur. Elle s’imposait comme elle était, et on peut reconnaître que ça avait de la gueule.pers

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Marie-Dominique Lelièvre à suivre sur Libération
28 12 2025
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(1) Cité par Jeffrey Robinson dans sa biographie Bardot, deux vies, éd. de l’Archipel, 2014.

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