«J’ai compris que je ne me préparais plus à survivre, je me préparais à mourir»
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Jessica Chapnik Kahn et sa fille Shemi ont survécu à la fusillade de Bondi Beach. Témoignage.
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17.12.2025
- Jessica et sa fille ont survécu aux 101 balles tirées pendant vingt minutes.
- La mère a cru mourir en protégeant son enfant sous son corps.
- Les morts et les blessés jonchaient la plage après l’attaque terroriste.
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«Les coups de feu se rapprochaient de plus en plus. Il n’y avait aucune place pour le doute: c’était un massacre. Couchée par terre, mon corps cherchant à recouvrir entièrement celui de ma fille, j’ai soudain compris que je ne me préparais plus à survivre. Je me préparais mentalement à mourir, c’est-à-dire à la façon dont je voulais mourir, à l’endroit où je voulais que mes pensées se posent dans mes derniers instants.»
Jessica Chapnik Kahn, par moments, a l’étrange sensation d’avoir péri dimanche dans la tuerie de Sydney et de vivre à présent dans un au-delà trompeur. Puis tout à coup, c’est l’inverse: elle se demande si l’attaque islamiste n’était qu’un horrible cauchemar. Pourtant, elle a bel et bien survécu aux tirs des deux terroristes qui ont ciblé le grand rassemblement juif se tenant sur la célèbre plage de Bondi Beach pour célébrer la fête de Hanoukka.
«J’avais décidé d’y faire un saut avec Shemi, ma fille de 5 ans, qui voulait absolument s’y rendre. Juste pour dix minutes, j’avais prévenu. Mon mari Nadav était resté à la maison avec Lev, notre fils de 9 ans, qui n’était pas du tout motivé. Arrivées sur place, nous avons répondu à quelques questions des gardes de sécurité juifs, comme à chaque événement. L’ambiance était joyeuse. Shemi était surexcitée. Nous avons acheté des soufganiyot (sortes de boules de Berlin traditionnelles à Hanoukka), puis nous sommes allées voir le minizoo. Je l’ai prise en photo caressant une chèvre. Elle était aux anges.»
Prises au piège
C’est alors que le premier coup de feu a retenti, rapidement suivi d’autres en rafale. «Certains ont cru à des feux d’artifice, mais ils ont vite déchanté. Nous nous sommes jetés à terre tout en essayant de protéger les enfants. Il y en avait énormément. C’était une fête familiale et les juifs religieux ont des familles nombreuses.» Tous étaient enchevêtrés.
«Impossible de fuir sans devenir une cible facile. Mais les coups de feu semblaient se rapprocher et personne ne semblait s’interposer. J’avais l’impression que les tireurs étaient nombreux et qu’ils seraient bientôt sur nous. Et surtout, c’était interminable: vingt minutes et 101 balles tirées. Je sentais des jets de sang ou de chair tomber sur mon dos. C’était froid et humide. C’était terrifiant. Je pensais qu’il y avait des centaines de morts. J’étais convaincue que j’allais y passer. Curieusement, cela m’a calmée, l’agitation n’avait plus aucun sens. J’étais seulement inquiète pour Shemi, je l’imaginais rampant pour sortir de dessous mon corps. Que ferait-elle alors toute seule?»
Rentre dans ton cœur
Au bout d’un moment, Jessica Chapnik Kahn se rend compte qu’elle pèse de tout son poids sur sa fille et que celle-ci n’a pas bougé depuis très longtemps, alors que les autres enfants remuent dans tous les sens. «Je lui ai demandé: «Tu respires? Tu respires?» Et je l’ai entendue sangloter, un petit sanglot si faible, comme un petit grondement miraculeux provenant de la terre. Et cela m’a poussée à lui dire à l’oreille les seuls mots qui me venaient à l’esprit: «Rentre en toi-même, ma chérie. Rentre dans ton cœur, là où se trouve tout l’amour. Reste là, ma petite. Reste là.»
«Je ne voulais pas qu’elle meure dans l’enfer qui régnait dehors. Je ne voulais pas qu’elle meure au milieu des cris, des pleurs, des coups de feu, des sirènes et des morceaux de chair et d’os qui volaient autour de nous. Je voulais qu’elle meure de l’intérieur, dans la magnificence de ce qu’elle était, dans le monde qu’elle avait choisi. Personne ne pouvait lui arracher cet endroit.»
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Scène de désolation
Puis soudain, après une éternité, les coups de feu ont cessé. Les gens ont commencé à se relever. Et les parents immédiatement crient à leurs enfants: «Fermez les yeux! Fermez les yeux! Fermez les yeux!» Jessica lance à sa fille: «Shemi, accroche-toi à maman. Mets ta tête ici. Ferme les yeux. Ne regarde pas.» Elle a demandé: «Pourquoi?» Mais sa mère lui répond: «Je te tiens. On y va.» Autour d’elles, il y a partout des morts et des blessés. «J’ai vu le carnage. J’ai vu le désastre. J’ai vu l’homme à côté de moi couvert de blessures.»
Alors qu’elle levait Shemi et la prenait dans ses bras, la maman a remarqué que sa fille tenait toujours l’un des soufganiyot, qu’elle était en train de manger avant que le chaos ne commence. «Elle m’a dit: «Maman, j’en ai encore un!» C’était le symbole le plus tragique et le plus beau qui soit… Elle était toujours aussi enthousiaste à l’idée de manger cette friandise.»
«J’ai couru vers un policier et je lui ai demandé: «Que dois-je faire?» Il m’a répondu: «Courez chez vous!» Mais le chemin pour rentrer passait par l’endroit d’où provenaient les coups de feu, alors elles ont couru vers le club de sauveteurs situé dans le nord de la plage.
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Mari désespéré
C’est alors seulement que Jessica a pu prendre son téléphone et appeler son mari Nadav. Celui-ci avait été alerté tardivement qu’il se passait quelque chose à Bondi Beach et il était descendu à la plage en trombe. Arrivé peu après la fin de la fusillade, il découvre un spectacle de désolation et fait le tour des corps jonchant le sol en craignant y trouver sa femme ou sa fille.
La petite famille s’est enfin retrouvée. Tous les quatre, sains et saufs. Mais marqués, bien évidemment, par cet épouvantable épisode. Revenir à la vie normale, tel est maintenant le défi. «Les enfants vont bien je crois. Ils dorment, ils mangent, ils rient. Ils posent des questions, tentent de comprendre l’incompréhensible: pourquoi des gens voudraient-ils les tuer?»
Jessica, elle, dort peu et se dit exténuée. En même temps, elle se sent plus forte qu’avant. Son récit lui redonne le pouvoir sur sa vie, dit-elle. Mais elle reconnaît aussi qu’elle s’efforce de tenir le coup pour ses enfants. Elle sent bien qu’elle ne s’autorise pas à pleurer, qu’elle ne s’autorise pas à vomir. «Mais il faudra bien que tout ça sorte.»
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17.12.2025
