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vendredi 16 janvier 2026

Politique

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Municipales 2026 – D’un monde en transition : Toulouse

Voyage en France, à commencer par Toulouse, pour imaginer une transition socio-économique et écologique à travers des dispositifs locaux de réflexion et de participation. À l’approche des municipales, insistons sur la formation des agents territoriaux et des habitants. Dans un monde de post-vérités, les discussions informées avec des scientifiques et des artistes jouent un rôle majeur pour la démocratie et contre une logique descendante.

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La politique nationale est en panne ; les Français ne font plus confiance à des gouvernants qui mentent de plus en plus. Ainsi, Clément Viktorovitch fait un bilan sévère des années de présidence Macron dans son ouvrage Logocratie (Seuil, 2025) : alors qu’Emmanuel Macron présente un visage raisonnable par rapport à un Donald Trump, un Javier Milei ou un Viktor Orban, il n’en incarne pas moins « une incontestable banalisation du mensonge au sein de la parole gouvernementale » (p. 251).

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Le livre est informé. Il recense bon nombre de promesses volatilisées et un florilège de mensonges : celui qui porte sur les masques en pleine pandémie de Covid – il n’y a pas de risque de pénurie – ou encore concernant la réforme des retraites et la promesse « nous mettrons un plancher à 1 200 euros » – ce qui n’a jamais fait partie du projet de loi. Encore très récemment, la non-condamnation de l’exfiltration de Maduro du Venezuela vers les États-Unis a donné lieu juste après de la part du président français à une correction qui laisse croire que le premier message n’a jamais été posté.

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Comment retrouver la vérité en politique ?

Comment retrouver quelques chemins de vérité en politique aujourd’hui dans un contexte mondial particulièrement prompt à la post-vérité et à un exercice complètement dévoyé de l’autorité ? Les élections municipales à venir en France peuvent constituer un tel terrain, celui d’une parole politique qui ne peut pas s’affranchir du réel, des vies humaines de telle sorte que l’on puisse à nouveau se sentir en démocratie. La politique locale ne vaudrait pas alors comme un repli sur un territoire mais comme un laboratoire du futur politique.

Dans Politiques du faire-monde, Philippe Descola décrit l’attachement des peuples amazoniens à leur milieu de vie (animaux, fleuves, arbres, etc.) et les relations singulières qui en découlent. Il ajoute que de telles relations existent en Europe quand les populations luttent contre des projets d’aménagement pharaoniques où tout est transformé en marché, où des milieux de vie sont menacés de destruction. Et si les politiques municipales, métropolitaines arrivaient parfois à fabriquer ces politiques du « faire-monde » parce qu’elles constituent un niveau où on peut maintenir des liens, considérer celles et ceux qui habitent, concilier les domaines socio-économiques et écologiques, sortir de la post-vérité ?

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En 2013, Laurent Gervereau publie Le Local-global (Pluro-futuro) selon l’idée que l’on peut penser l’identité planétaire en partant du local. C’est par le souci du local que l’on peut trouver des alternatives à une mondialisation aveugle et uniformisante de notre présent et de notre futur.  En particulier, les villes, les métropoles qui se confrontent à des problèmes extrêmement complexes constituent l’un des lieux du local-global. Pourquoi ne pas faire l’hypothèse qu’elles pourraient permettre d’identifier des politiques démocratiques, que l’on pourrait déplacer ensuite ailleurs, jusqu’au niveau national, dans une logique ascendante et non descendante – cette logique faisant éminemment défaut en France. On peut même penser que son absence explique aujourd’hui le manque d’idées qui règne au sommet de l’État, par manque de présence des politiques territoriales qui font la possibilité d’une France démocratique.

Quand Lévi-Strauss déclare « je hais les voyages et les explorateurs » au début de Tristes tropiques, ce n’est pas pour discréditer tout voyage mais certaines manières de voyager, celles qui font de l’inhabituel ou du nouveau une étrangeté et celle qui oublient l’humanité commune pour créer des hiérarchies. Il faut voyager à travers les territoires français non pas pour les explorer – ce qui introduirait une hiérarchie du national sur le local – mais pour y déceler des politiques démocratiques à l’œuvre, ici et là, et pour tenir leur nécessaire diffusion.

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Des villes comme laboratoires

La pandémie de Covid-19 a mis à l’honneur le monde rural, les villes petites et moyennes. Elle a provoqué une méfiance à l’égard de la densité, une envie de proximité avec la nature ou encore le besoin de logements plus grands. Les métropoles, trop concentrées, ont perdu de leur attractivité. Face à cette réalité, l’attractivité, qui a été le mot magique des politiques métropolitaines en France et ailleurs dans le monde depuis plusieurs décennies, ne semble plus convaincre ou mobiliser[1]. Les métropoles deviennent des villes du quotidien avec des habitants dont le souci numéro un est le pouvoir d’achat, c’est-à-dire leurs conditions de vie au plus près de leurs besoins (de logement, d’éducation, de travail, de sécurité ou de santé).

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C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la manière dont toutes les métropoles et les communes (de gauche comme de droite) ont saisi la notion de « transition ». Le terme passe souvent inaperçu, paraît technocratique ou signifiant sans signifié. Il faut dire qu’il est utilisé à toutes les sauces, y compris par les tenants mondialisés de la post-vérité. Ainsi Donald Trump, au beau milieu de la conférence de presse consécutive à l’opération « Absolute Resolve », qui aboutit à l’exfiltration du président vénézuélien et de sa femme vers les États-Unis sous couvert d’accusation de narcotrafic, déclare : « Nous allons diriger le pays jusqu’à ce que nous fassions une transition sûre. »

Gérer le Venezuela après avoir enlevé son président-dictateur tout en laissant au pouvoir l’équipe de ce président-dictateur, cela se nomme « transition ». Étrange mais le mot magique est sorti, repris par le président français qui y ajoute « démocratique », sans critiquer la violation du droit international par les États-Unis – même si Emmanuel Macron revient le lendemain sur ces premières phrases prononcées au nom de la présidence de la République. Qu’est-ce qu’une transition ? Peut-on la sortir de ces propos de circonstances qui semblent ne pas décrire grand-chose et réduire les souffrances du peuple vénézuélien depuis des années sous le chapeau d’un mot : transition ?

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Transition et milieux de vie

A priori, une transition ne saurait être abstraite ; elle suppose des milieux de vie, des individus en chair et en os et non la sécheresse sensationnelle des régimes mondialisés de post-vérité. Ainsi, William James écrit-il au sujet des transitions : « La vie se trouve dans les transitions autant que dans les termes reliés ; souvent elle semble s’y trouver plus intensément, comme si nos jaillissements et nos percées formaient la vraie ligne de front, semblable à l’étroite ligne de flammes qui progresse sur le champ sec que le fermier fait brûler en automne[2] ». La transition désigne un mouvement qui est un passage. Elle construit un futur des vies qui est intense car il dessine de la nouveauté sans que cela soit violent ou destructeur : la transition produit des expériences de seuils à dépasser alors que la révolution fonctionne avec des ruptures radicales. Il existe ainsi des individus en transition.

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Une transition est une transformation réfléchie qui se fait dans le concret et dans le vacillement des convictions ordinaires. Elle suppose l’imagination d’un futur possible et désirable. Elle doit faire l’objet d’une visualisation pour conduire en son nom des actions individuelles et collectives, et devenir une politique. On comprend bien pourquoi, dans les politiques publiques, la transition est souvent écologique tant il s’agit d’un domaine où, face au changement climatique, la perte de biodiversité, l’épuisement des ressources, il s’avère urgent de prévoir un futur habitable pour le plus grand nombre.

Plus encore, comme le rappelle l’article « transition » du Dictionnaire de la pensée écologique dirigé par Dominique Bourg et Alain Papaux (PUF, 2015) cette dénomination évoque des politiques qui conduisent du système économique et productif actuel (que d’aucuns nomment désormais techno-capitaliste) vers un système plus sobre, plus équitable et plus stable. La transition est profondément l’avènement d’un nouveau monde face à une instabilité du système. Elle est un processus qui se compose d’étapes d’innovation mais aussi de ruptures, de vacillements ou de crises.

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Toulouse en transition

Mon voyage commence par Toulouse où je me suis rendue en novembre 2025 pour évoquer les fondamentaux d’une politique du care écologique. J’ai vécu et travaillé dans cette ville il y a un certain nombre d’années et j’y ai été particulièrement heureuse. Quelques données importantes. La métropole toulousaine comprend 816 362 habitants (la commune de Toulouse : 514 819). Elle vaut comme un territoire dynamique, assez béni des dieux entre les heures de soleil annuelles (2081 pour 2025 contre 1814 pour Paris), la présence de l’aéronautique et de l’aérospatiale, le poids des universités (2e ville universitaire de France avec plus de 120 000 étudiants), la proximité de la mer et de la montagne pour les loisirs. En quoi Toulouse est-elle devenue une ville en transition, d’autant que l’un des slogans de la politique locale est « Toulouse en transition » ? Peut-on prendre cette notion de « transition » au sérieux et comment se singularise-t-elle sur ce territoire alors même que toutes les villes mènent des plans de transition, en particulier écologique ?

Les villes sont bien évidemment aux avant-postes pour être en transition, en particulier dans le domaine de l’écologie. Elles peuvent aussi avoir des problèmes de démographie. Ainsi, une baisse inattendue des naissances à Toulouse depuis 2020 a été révélée par l’Agence d’urbanisme et d’aménagement Toulouse aire métropolitaine dans le cadre d’une étude sur les nouveaux arrivants en Haute-Garonne publiée en juillet 2025. Entre 2019 et 2024, ce sont un millier d’enfants en moins qui ont vu le jour dans la Ville rose. Est-ce à dire que la ville est plus difficile à vivre qu’auparavant, que les familles n’y voient plus de futur, qu’elles n’ont pas le pouvoir d’achat suffisant pour y trouver des logements, qu’elles craignent des problèmes de sécurité ou qu’elles préfèrent des milieux de vie avec plus d’espaces verts ?

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En matière de transition, en d’autres termes d’initiatives politiques locales en faveur d’un futur meilleur, plus habitable et plus respirable, Toulouse Mairie Métropole prescrit cinq priorités : renforcer la cohésion sociale et la solidarité entre générations et entre territoires, lutter contre le changement climatique et protéger l’atmosphère, préserver la biodiversité et protéger les milieux naturels et les ressources, permettre l’épanouissement de tous les êtres humains, fonder les dynamiques de développement suivant des modes de production et de consommation responsables. Ces cinq axes ne sont pas très différents des plans transition des autres grandes métropoles ou villes françaises. Ils correspondent à des résultats chiffrés cités dans le bilan 2025 de Toulouse « métropole en transition » : une politique vélo (avec près de 9 millions de locations depuis septembre 2024), un observatoire du climat (avec 46 indicateurs, 8 thématiques), un plan de 100 000 arbres plantés d’ici 2030 etc.

Les métropoles pensent leur attractivité autrement, en termes de confort, de qualité de vie mais aussi de catastrophes possibles. La transition s’avère collective et individuelle avec le pari que changer nos modes de vie quotidiens permet de nous rendre plus épanouis et plus confiants dans un avenir, devenu internationalement incertain et guerrier. Mais, comment garantir un épanouissement alors même que les familles les plus jeunes semblent le trouver ailleurs, loin des villes-centres devenues chères, avec des logements trop petits, une nature pas suffisamment présente, une sécurité des rues qui n’est pas toujours perçue comme suffisante ? De quel monde en transition s’agit-il ? La transition, ce n’est pas tant des chiffres qu’un avenir rêvé qui se matérialise.

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Toulouse en imagination

Toutes les grandes villes essaient plus ou moins de construire des politiques de transition : écologique, numérique, démographique, démocratique et justifient leurs politiques par des données chiffrées. C’est assez banal. Mais l’avènement du nouveau monde ne peut se faire qu’avec l’appui de celles et de ceux qui travaillent à façonner la ville mais aussi à la vivre au quotidien.

C’est sur un point précis que les villes ont un rôle à jouer qui n’est pas forcément spectaculaire mais essentiel. Leur rôle est de former, en tout premier lieu, les agents, ce qui existe à Toulouse, certes à petite échelle. Il existe du côté de la métropole un plan de formation interne à la transition écologique. Le bilan est à nouveau chiffré (8 conférences d’experts, 700 agents formés, 813 agents ont participé aux conférences, 741 agents ont bénéficié de formations à des métiers spécifiques). Ces formations croisent différentes directions de Toulouse Métropole et associent le Conseil de développement, assemblée consultative composée d’habitants-citoyens bénévoles. Dans un monde de post-vérités et de punchlines constantes, la formation, les discussions informées, le recours à des scientifiques, des artistes et des philosophes est plus important que jamais parce que former c’est faire rêver ou plutôt imaginer.

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On présente l’avenir en conférences, en formations avec des approches et des scenarii très divers à travers des conférences élaborées par une assemblée consultative de citoyens-habitants de la ville rose. Les transitions environnementales, qui sont aussi des transitions socio-économiques, sont prises au sérieux, discutées, pensées et surtout imaginées comme des milieux de vie possibles, plausibles. Par exemple, comment faire quand la ville de Toulouse aura très certainement un climat proche de celui de Valence en Espagne en 2100 ? Comment faire pour que ce que l’on peut nommer la « morale écologique » concerne toutes les classes sociales sans défavoriser les plus modestes ? Quelle autonomie alimentaire prédire sur un territoire métropolitain très dépendant ? Comment penser un « prendre soin » de chacune et de chacun avec des habitants responsables, par quels gestes préconisés, popularisés ?

De telles conférences (pour les habitants) et formations (pour les agents de la ville et de la métropole) ont une utilité politique redoublée aujourd’hui. À l’âge de la post-vérité et de tous les mensonges qui fabriquent une réalité alternative, elles permettent d’instruire sur des vérités qui président à des politiques publiques futures : elles témoignent de la nécessité d’un savoir lui-même en transition. Mais, plus encore, elles rendent possible un usage de l’imagination dans la conception et dans l’application des politiques publiques. D’une part, alors que nous sommes entrés dans une époque d’affabulation où nous risquons de devenir indifférents à la vérité, elles transmettent des connaissances venant de disciplines différentes, d’acteurs de différents domaines. Elles sont accompagnées de temps d’échange, de discussion, de cafés-débats organisés par le Conseil de développement. Elles donnent les moyens aux acteurs de la ville de s’informer, de connaître, de débattre et de s’impliquer.

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D’autre part, et c’est le plus profond, elles peuvent constituer le moteur d’un imaginaire urbain à constituer, à rêver, à penser. Dans Les Émotions démocratiques (Flammarion, 2020)Martha Nussbaum s’interroge dans l’urgence : comment former le citoyen du XXIe siècle ? Elle y répond par plusieurs points dont la « capacité d’imaginer » (p. 38), imagination narrative qui apprend à considérer soi-même mais aussi les autres, mais aussi le monde dans un même tissu cohérent de relations.

Alors même que je me prêtais à ce jeu de la conférence et de la formation un jour de novembre 2025 à Toulouse sous un temps froid et ensoleillé, je me suis promenée le long de la Garonne rive gauche, à Saint-Cyprien avec une vue splendide sur les deux rives. J’ai alors pensé qu’il faudrait plus que jamais partout en France des dispositifs pour imaginer la ville du futur, non pas de manière irréaliste, populiste, surplombante ou technocrate mais avec l’œil averti de celles et de ceux qui s’approprient leur territoire avec ses défis : penser, concevoir et mettre en pratique Toulouse en transition… comme une nouvelle manière de bâtir une politique de participation localement, en vue d’une transition non seulement socio-économique et écologique, mais aussi démocratique. Le monde en transition est un nouveau monde. Il se fera d’abord localement parce que les politiques nationales sont bien incapables aujourd’hui de nous faire rêver ou imaginer le nouveau monde.

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Fabienne Brugère, Philosophe, Professeure à l’université Paris 8

 

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