David Graeber est un anthropologue qui a été très impliqué dans les mouvements de contestation des années 2000 et notamment Occupy Wall Street et dont les ouvrages principaux – Dette. 5 000 ans d’histoire (Les Liens qui Libèrent, 2013) et Bullshit Jobs (Les Liens qui Libèrent, 2019) – lui ont valu une reconnaissance mondiale.
On lui attribue généralement d’avoir déconstruit certains mythes bien établis sur les logiques sous-jacentes au système économique, social et politique contemporain à l’aune de réflexions inspirées par l’anthropologie.
Certaines de ces idées portent sur des caractéristiques problématiques de notre société : la perte de sens du travail, la bureaucratisation croissante des institutions publiques et des entreprises, et son nom est couramment associé aux débats sur de grandes questions économiques et sociales telles que la dette, les questions écologiques et les défaillances démocratiques.
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Si tous ces thèmes sont largement débattus que ce soit dans les recherches académiques, les débats publics ou même la presse, la manière dont Graeber les aborde présente souvent une originalité qui consiste à prendre ces questions sous un angle inhabituel ce qui permet de renouveler la compréhension que l’on peut en avoir, de déstabiliser certaines évidences et d’ouvrir de nouvelles pistes de réflexion, tant sur le plan théorique que sur celui des pratiques sociales.
Prenons l’exemple des Bullshit Jobs, dont le texte original, publié en 2013 dans le magazine en ligne Strike, a ensuite été développé en un ouvrage à la suite des nombreuses réactions qu’il avait suscitées. Sa renommée connaîtra un nouvel essor durant la crise du Covid, lorsque l’arrêt d’une grande partie des activités économiques – à l’exception des « emplois essentiels » – donnera une résonance particulière à la thèse de Graeber. Bien entendu la formule choc n’est pas pour rien dans la popularité du concept mais ce qui doit être surtout noté c’est qu’il prend « les problèmes du travail » à rebours. En effet, les travaux en sciences sociales ainsi que les débats publics sur cette question portent essentiellement sur la tendance à la précarisation du travail depuis plusieurs décennies.
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Mais Graeber nous invite à prêter attention à un autre type d’emploi dont il pense qu’il indique aussi un malaise dans notre civilisation. Il s’agit des emplois souvent bien rémunérés, situés dans les arcanes des fonctions bureaucratiques, qui se sont multipliés depuis des décennies dans les entreprises et les administrations publiques et dont les individus mêmes qui les exercent considèrent qu’ils sont inutiles et génèrent même des pathologies mentales.
L’air de rien cette idée, laquelle a été largement débattue, a beaucoup d’implications sous divers aspects. Elle rend compte de certains phénomènes empiriques concernant le marché du travail y compris des emplois qualifiés, comme la démotivation (quiet quitting, etc), l’épuisement professionnel ou la migration de nombreux diplômés vers des emplois manuels.
Graeber considère en effet que les humains ne se comportent pas essentiellement en raison de buts économiques mais pour répondre à des valeurs, « pour faire quelque chose » de sa vie et aussi pour les autres. Ce thème est récurrent chez lui. Il est aussi central dans son explication du vote à l’extrême droite des classes populaires, qui ne peut être expliqué par le seul intérêt économique, développée dans son texte Valeur, politique et démocratie aux États-Unis.
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La bureaucratisation et la managérialisation sont en grande partie responsables de cette perte de sens du travail et Graeber les considère comme une forme de féodalisation. La bureaucratie moderne censée être rationnelle produit en réalité des couches de règles, la multiplication des contrôles et des évaluations jusqu’à l’absurde et une croissance des postes administratifs ayant pour but essentiel de consolider le pouvoir managérial.
Un autre aspect doit être aussi souligné, c’est la méthode d’enquête iconoclaste qu’il a utilisée et qui consiste à se baser sur des témoignages directs sur la désutilité du travail dans ce contexte organisationnel. Cette approche a pu être critiquée et des études statistiques ont conclu à une surinterprétation du phénomène des bullshit jobs à partir de l’échantillon de témoignages mobilisé par Graeber.
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À cet égard, il faut souligner que les sciences sociales ont, depuis quelques décennies, quelque peu délaissé les vastes analyses interprétatives pour se recentrer sur des méthodologies à visée plus scientifique et empirique. David Graeber se distingue précisément par sa volonté de renouer avec de vastes réflexions sur les dynamiques sociales et historiques. Cette ouverture théorique invite d’ailleurs à rapprocher son approche de certaines traditions philosophiques, au premier rang desquelles le pragmatisme. Et même s’il ne se réfère pas explicitement à l’épistémologie pragmatiste, on peut relier sa pensée à celle de John Dewey, notamment en raison de leur attachement commun à la démocratie conçue comme un mode de vie et comme principe organisateur des sciences sociales elles-mêmes[1].
Le pragmatisme soutient que les idées et la pensée prennent sens dans l’action et l’expérience. Il considère que la philosophie sociale et les sciences sociales n’ont pas tant pour vocation de rechercher une vérité fondamentale et immuable que de produire une connaissance opérationnelle permettant de répondre aux problèmes sociaux. Dans cette perspective, il s’appuie sur le savoir des acteurs directement concernés plutôt que de supposer que ceux-ci seraient dépourvus des compétences cognitives nécessaires, compétences qu’il faudrait alors déléguer exclusivement à des experts. L’épistémologie est donc conçue comme démocratique au sens qu’elle implique les acteurs sociaux comme fin et moyen du processus d’enquête scientifique. C’est ainsi que Graeber fait appel aux témoignages des acteurs eux-mêmes pour mettre en avant le problème des bullshit jobs.
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Étendue à la science, la démocratie est une idée centrale chez Graeber comme chez John Dewey. Réduite à un mode électoral fondé sur la majorité et les partis politiques, elle est aujourd’hui partout en crise et produit même son antithèse, en donnant lieu à des formes de gouvernement de plus en plus technocratiques et éloignées de la participation réelle des citoyens. Elle peut parfois aussi conduire les électeurs à porter au pouvoir des gouvernements dont les pratiques s’avèrent ouvertement antidémocratiques. Les deux auteurs partagent l’idée que la démocratie ne doit pas se limiter à un système électoral mais doit s’exercer à tous les niveaux de l’organisation sociale pour se nourrir de l’intelligence et de la créativité des acteurs dès lors qu’ils sont impliqués dans la participation et la délibération sur les questions qui les concernent.
Cette idée a nourri l’anthropologie de Graeber, dont l’un des terrains de recherche fut les mouvements sociaux d’inspiration anarchiste. Ces derniers, en résonance avec la diversité des modes d’organisation sociale plus libres et égalitaires ayant existé dans l’histoire des sociétés humaines, lui permettent de déconstruire l’idée de l’apparente inévitabilité de nos institutions sociales et politiques actuelles.
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À l’encontre de l’idée déterministe d’une évolution sociale unilinéaire et échappant à tout contrôle social démocratique, Graeber soutient – non sur une base idéaliste, mais sur la base empirique des possibilités humaines que révèlent les observations anthropologiques, y compris dans notre société contemporaine – la possibilité réelle d’alternatives sociales et politiques. Par exemple, la crise des subprimes a entraîné des faillites personnelles consécutives à la montée des taux d’intérêt pour de nombreux Américains qui s’étaient endettés pour l’achat de leur logement et dont la mise en vente massive a également déprécié considérablement la valeur.
Dans Dette, Graeber montre que, dans de nombreuses civilisations de Mésopotamie à la Grèce antique, les souverains proclamaient régulièrement un jubilé : une annulation générale des dettes personnelles, souvent accompagnée de la libération des personnes réduites en servitude pour dettes. Ces annulations avaient pour vocation d’empêcher les explosions sociales en restituant des terres et en empêchant l’accumulation de richesses par les élites créancières. Elles permettaient aussi de maintenir le pouvoir en place. Graeber indique ainsi que l’injonction morale à payer ses dettes n’est pas inéluctable puisque l’histoire atteste de multiples épisodes où les dettes furent effacées ou remises. Pour Graeber, la dette n’est jamais seulement un fait économique : c’est un rapport social asymétrique, qui place un créancier en position de commandement sur un débiteur. Or, dit-il, une société où une large partie de la population vit sous la menace de dettes impayables n’est pas une société libre et l’endettement massif détruit les conditions mêmes d’une citoyenneté égalitaire.
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Dans le cadre d’Occupy Wall Street, le projet Rolling Jubilee – initié par le collectif Strike Debt – avait consisté à racheter sur le marché secondaire des créances privées considérées comme douteuses et dépréciées (prêts hypothécaires, dettes médicales, dettes étudiantes, etc.) pour les annuler, au lieu de les recouvrer[2]. Le soutien de Graeber à l’annulation des dettes s’inscrit dans une vision où la démocratie ne peut exister que si les individus ne sont pas écrasés par des obligations financières qui les privent d’autonomie. Chez lui, la critique de la dette est donc une critique de l’obstacle majeur à une démocratie réelle. Cet exemple montre aussi que partout, et même dans le système actuel, il existe des possibilités pour une démocratie réelle et une économie humaine.
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Si la démocratie politique apparaît aujourd’hui affaiblie ou décrédibilisée, c’est en grande partie en raison de l’accroissement des inégalités et de l’insécurité économique.
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Il convient de souligner qu’il s’intéresse moins à la dette des États qu’aux dettes privées (ménages, étudiants) et aux moyens et aux fins historiques par lesquels les sociétés se sont libérées de ces dettes. Cependant, lorsqu’on transpose ses réflexions à la question des dettes publiques, qui est d’actualité, on retrouve l’idée que les arguments avancés pour réduire l’endettement – alors même que les conséquences sociales frappent les populations les plus vulnérables – sont moins techniques que moraux, du type : « l’endettement pèse sur nos enfants. »
Ceci nous conduit à souligner l’originalité et l’actualité des idées économiques portées par Graeber, ainsi que ses critiques du système actuel et des justifications qui le soutiennent. Elles constituent un système d’analyse cohérent dont les ingrédients sont, comme nous l’avons vu, les institutions du travail, de la monnaie et de la finance et leurs liens avec la démocratie.
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Graeber analyse avec une grande finesse les conceptions morales dominantes qui entourent la monnaie, la dette et le travail. Il met en lumière, souvent de manière brillante, la manière dont les théories économiques classiques réduisent la monnaie et le travail à de simples marchandises, fournissant ainsi une justification à des politiques qu’il qualifie quelque part de « sadomasochistes ». À cette vision réductrice, il oppose une compréhension dans laquelle monnaie et travail constituent d’abord des relations sociales fondamentales, ayant revêtu au fil des cultures et des époques des formes et des statuts très divers. Les réflexions de Graeber ont des implications directes pour la démocratie, notamment dans sa dimension économique.
Il nous semble que la démocratie devrait se déployer de manière privilégiée dans ces domaines, car si la démocratie politique apparaît aujourd’hui affaiblie ou décrédibilisée, c’est en grande partie en raison de l’accroissement des inégalités et de l’insécurité économique.
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Dans le champ monétaire, la question démocratique se pose avec d’autant plus d’acuité que les marchés financiers internationaux occupent désormais une place déterminante : ils financent des biens publics essentiels tels que la santé, l’éducation, les retraites, et même des dépenses fondamentales de consommation mais en sapant le socle social de ces institutions.
Cette problématique rejoint celle de l’emploi : la domination des indicateurs financiers a contribué à modeler l’organisation du travail selon des critères qui privilégient la rentabilité à court terme, souvent au détriment de la qualité des conditions de travail, de la stabilité des emplois et du développement des compétences. Par ailleurs, le déficit de démocratie au sein même des entreprises se traduit par des modes de gestion qui altèrent la capacité des salariés à s’impliquer pleinement dans leur activité, fragilisent leur reconnaissance professionnelle et, plus largement, sapent leur motivation.
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Finalement, il considère que le rôle et le sens de l’économie se sont inversés par rapport aux sociétés traditionnelles. Dans celles-ci, l’économie – entendue comme l’organisation de la vie matérielle et des modes d’approvisionnement, et non comme théorie de la décision rationnelle – visait avant tout à assurer l’existence physique et à maintenir les liens sociaux entre individus. Graeber appelle cela « l’économie humaine ».
Or, selon lui, l’économie est devenue aujourd’hui une fin en soi, au détriment même de la vie. Comme l’avait défendu Bruno Latour en s’appuyant sur Graeber, on peut relier la question écologique à celle de la place de l’économie dans la société en appelant à en réduire le périmètre. « Déséconomiser » la vie consisterait ainsi à réduire le travail inutile, par exemple en diminuant le temps de travail et en instaurant l’allocation universelle. Cela permettrait de libérer du temps pour l’entretien des relations sociales et le soin des autres, réaffirmant ainsi la primauté de la vie sur l’économie.
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David Graeber nous a quittés en septembre 2020, et l’on ne peut que regretter de ne pas connaître son analyse des évolutions récentes : la guerre ouverte menée par la Russie depuis 2022, la réélection de Donald Trump ou encore les nouvelles orientations politiques aux États-Unis.
Toutefois, la conjoncture actuelle semble confirmer l’un des points qu’il avait longuement développés. À l’idée, souvent avancée, selon laquelle le néo-libéralisme qui s’est imposé à partir des années 1980 aurait renforcé la puissance du marché au détriment de celle de l’État, on peut opposer la thèse – chère à Graeber – selon laquelle ces deux sphères ont en réalité toujours fonctionné de manière étroitement imbriquée.
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Cette articulation, largement sous-estimée par de nombreux économistes, apparaît aujourd’hui dans une alliance particulièrement marquée entre pouvoirs oligarchiques et pouvoirs politiques, alliance qui contribue à une dynamique de dévitalisation démocratique nécessitant une profonde régénération.
NDLR : Véronique Dutraive a récemment coordonné l’ouvrage Penser et agir avec David Graeber. Construire des ponts entre les sciences sociales publié en août 2025 aux Presses Universitaires de Lyon. Le même éditeur a également fait paraître en même temps un livre de David Graeber, Valeur, politique et démocratie aux États-Unis.
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