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Société

Droite, Extrême droite, Justice

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De Hénin-Beaumont à Perpignan, les mairies martyrisent les journaux locaux

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Julie Lescarmontier
Journaliste
 20 janvier 2026

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2025

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Le scrutin municipal approchant, par-delà quelques brebis galeuses, on a rarement vu le Rassemblement national si normalisé. C’est vrai ça, au fond, à quoi ça ressemble encore un maire frontiste ? Ça arrose la police municipale, ça tue les associations « wokistes » et ça arrose les autres. Et après ? C’est la presse qui y passe ! Plongée dans les grosses galères des petits papiers locaux et municipaux.

C’est le jeu. Rompus à l’exercice de la dédiabolisation, les maires – et possibles futurs maires – du Rassemblement national (RN) parlent aujourd’hui la même langue que leurs semblables du PS ou de LR. Comme les autres, à trois mois du scrutin municipal, ils dissertent sur le tramway en panne. La cantine scolaire trop cher. Et les embouteillages au carrefour du centre. S’abstenant, au passage, de leurs vocables racistes et surtout autoritaires qu’on leur connaissait. Mais voilà, depuis le début de l’année 2026, un lieu résiste encore et toujours aux farouches recettes de normalisation du RN : les petits papiers. Les petits canards. Enfin, la presse quoi.

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C’était il y a dix jours de ça. Le 9 janvier dernier, le journal satirique occitan L’Empaillé, titrait « Victoire » sur son site web. Après plus de deux ans de procédure juridique intentée par la mairie RN de Louis Aliot la justice a fini par abandonner pour « nullité des poursuites ». Le canard avait osé qualifier de « caïd » le chef de la police municipale de Perpignan, connu pour ses méthodes brutales. L’histoire a bien fini mais, déjà, demain, ce sera au tour d’une autre gazette sudiste de se défendre : L’Arlésienne. Le 21 janvier, le journal, connu localement pour ses indiscrétions et ses enquêtes indépendantes, comparaîtra au tribunal de Nîmes pour diffamation envers la municipalité frontiste de Beaucaire (Gard). Une enquête sur la discrimination à l’installation des nouveaux commerçants en centre-ville qui ne leur a pas plu. Mais surtout, une façon « d’intimider la presse », selon Octave Nitkowski, avocat de L’Empaillé et coutumier des affaires de droit de la presse municipale. À la mairie, au fond, c’est facile de faire taire la contestation en toute discrétion : il suffit de ruiner lentement les petits canards qui les titillent à coups de procédures bâillons. Et, à la fin, qui les défendra ? À plus de 50 kilomètres à la ronde d’Arles ou de Perpignan qui ira plaider pour la survie de L’Empaillé ou L’Arlésienne ?

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161 droits de réponse

Puis, il y a le pas d’après : Hénin-Beaumont, capitale nordiste du Front national depuis 2014 et l’élection de Steeve Briois. 25 764 habitants. 17,8 % de chômeurs. Et plus de 161 droits de réponse envoyés à La Voix du Nord, le quotidien régional de référence, depuis 2014. Bien plus que n’importe quelle autre mairie de la région, d’après les décomptes du journal partagés dans leurs propres colonnes en décembre dernier. Là-bas, les temps ne sont plus à la sauvegarde de la satire locale, disparue depuis bien longtemps, mais à la survie pure et simple du journalisme en terre frontiste. « Il y a quelques années, une page Facebook satirique a vaguement émergé. Ils reprenaient des photos officielles de la mairie pour les détourner, mais même pour si peu la mairie menaçait les auteurs de poursuite », raconte Octave Nitkowski à Charlie.

Rigoureusement réglementé par la loi, le droit de réponse permet à n’importe quelle personne citée dans un article de presse d’opposer, sous 72 heures, une réponse calibrée devant paraître dans le journal suivant. Les formes sont strictes. Un texte trop long, mal rédigé ou adressé au mauvais représentant du journal annule immédiatement la procédure. Mais si vous y parvenez, plus encore en tant que maire, ce sont de beaux espaces de tribunes qui s’ouvrent à vous dans le canard le plus lu de la région. Ainsi, depuis 2014, Steeve Briois, le maire, et Bruno Bilde, député RN et ancien conseiller municipal d’Hénin-Beaumont, sont devenus experts en la matière.

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« Ce n’est pas une pression permanente, ce sont des ripostes. Le journal a des pics de mauvaise foi. Quand je vois qu’ils recommencent à être vraiment militants, je me dis : vous voulez jouer à ça ? On va jouer à ça. Et hop, je leur balance des droits de réponse tous les deux-trois jours pour les calmer. « Vous avez écrit que la lumière était jaune, ceci est inexact, la lumière était blanche. Vous avez écrit que la peinture était rose, ceci est faux, elle est saumon. » C’est vraiment pour un oui ou pour un non », étalait Bruno Bilde, en toute décomplexion, dans La Revue des médias en 2021, déjà. Et depuis, alors même que « la jurisprudence a statué sur les abus de recours au droit de réponse », selon Octave Nitkowski, la cadence n’a pas du tout ralenti, avec une moyenne de un à deux courriers publiés par mois.

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« Le coin des mauvaises langues »

Pour se défendre, les journalistes de La Voix du nord d’Hénin-Beaumont répliquent en « décryptages » des réponses de la mairie, eux-mêmes régulièrement assortis de réponses du maire, qui, eux-mêmes, feront l’objet d’un nouveau décryptage, etc. Et si, malgré tout, l’habitant héninois passait à côté des doux mots du maire à son journal local, Steeve Briois fait régulièrement le tour des marchés pour distribuer sa réponse sur papier officiel de la mairie. C’est qu’il aurait peut-être rêvé d’être crieur, le maire ? En tout cas, Bruno Bilde, son bras droit, lui, aurait bien voulu une carrière de journaliste « au Figaro Magazine ou à Présent », comme il l’avouait dans La Revue des médias.

Alors, bien sûr, ces deux-là aiment à répéter que la guerre a commencé pour la bonne cause. En 2015, après la construction d’un muret transformant une rue près de l’entrée d’autoroute en impasse qualifié de « mur anti-cambriolage » par La Voix du Nord. Le mur devait effectivement servir à limiter les fuites d’éventuels voleurs vers l’autoroute mais, pour la mairie, c’était trop tard : le journal du coin cherchait le buzz à tout prix. Seulement, à y regarder de plus près, il semblerait, surtout, que l’idée d’un monopole de l’information locale ne déplairait pas vraiment à Steeve Briois et Bruno Bilde. « À une époque, le RN a lancé La Voie d’Hénin pour diffuser sa propre version de l’actualité », se souvient Octave Nitkowski. « Réinformez-vous sur l’actualité d’Hénin-Beaumont », promettait la page Facebook qui ressemblait plus à une série d’attaques contre Marine Tondelier – l’écolo habitante d’Hénin-Beaumont – et La Voix du nord qu’à un véritable canal d’information. Puis, plus de nouvelles depuis 2016.

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Enfin. En attendant l’avènement d’un ministère de la Vérité, la mairie d’Hénin-Beaumont se défoule dans sa gazette municipale officielle. Haut lieu de bataille pour les partis d’opposition, Steeve Briois leur a réservé un maigre encart d’expression libre d’à peine un quart de page. Mais, à quoi bon ? En face, la mairie s’est octroyé un espace trois fois plus long intitulé « Le coin des mauvaises langues »« L’autre jour, Marine Tondelier et d’autres élus d’opposition interpellaient le maire sur une contradiction précise de la mairie sur la gratuité des transports dans la ville, ce à quoi le maire a répondu sur cinq paragraphes sur la page d’en face, raconte Octave Nitkowski. Le droit, pourtant, a tranché la question et jugé qu’il n’était pas possible de répondre dans le même numéro, mais seulement dans le suivant ». Mais ils le font quand même. Après tout, une décision de justice, qu’est-ce que ça vaut en pays RN ?

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Julie Lescarmontier à suivre sur Charlie

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