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Geneviève Pruvost : « Pour la révolution du garage, atelier, cuisine, jardin »

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Spécialiste d’écoféminisme et des modes de vie alternatifs, la sociologue défend l’idée que le quotidien peut être politique. Elle voit dans la relocalisation et la réappropriation de gestes de subsistance un ressort contre la montée du fascisme.

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Jade Lindgaard

  25 décembre 2025 

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Depuis son livre Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance (La Découverte, 2021) jusqu’à La Subsistance au quotidien. Conter ce qui compte (La Découverte, 2024), la sociologue Geneviève Pruvost mène un travail de terrain sans pareil à la recherche des alternatives qui, partout en France, fabriquent des antidotes au capitalisme et au climatonégationnisme : construction en terre crue, habitat autogéré, vie en yourte, maraîchage collectif, occupation de terres agricoles pour en empêcher la destruction, etc.

Elle défend l’idée qu’au-delà de leurs particularités, les expériences radicales locales peuvent faire système et s’opposer à l’ordre dominant.

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Votre recherche de sociologue documente des formes de « quotidien politique » : construire ensemble sa maison, faire la cuisine dans un lieu d’occupation militante, cultiver des terres communes… Y voyez-vous des ressorts antifascistes ?

Geneviève Pruvost : Le fascisme se nourrit d’industries et de folklorisation nationalistes. Mais aussi de la destruction fondamentale des arts de faire. C’est très étonnant de toujours associer le pétainisme au retour à la terre alors qu’il n’a pas eu lieu, en réalité. Au contraire, ce fut un moment de dépossession pour les artisans et les agriculteurs.

L’un des ressorts pour empêcher la montée du fascisme, c’est donc la relocalisation et la réappropriation de gestes de subsistance, de façon collective et coopérative. C’est ce que j’appellerais « la révolution du garage, atelier, cuisine, jardin ». Parce qu’aucun régime, a priori, ne t’enlève l’accès à un garage, un atelier, une cuisine, un jardin.

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Et pourquoi ces lieux-là sont-ils importants ?

C’est le point commun que je vois entre toutes les échelles de résistance que j’ai pu observer. Il y a partout, dans les lieux collectifs, des cuisines, des ateliers, des jardins et des garages. Ce sont des lieux d’agora où tu discutes sur pièce de la matérialité de ce que tu dois mettre en œuvre. Et ça met tout le monde d’équerre. Parce que tu n’y discutes pas d’un principe en l’air : si tu n’as pas de terre crue pour faire ta cabane parce que le sol n’est pas argileux, il va falloir trouver une autre formule. Tu n’es pas dans l’idée d’une future alternative. Tu essaies de concrètement trouver une réponse à la question : que faire avec un milieu de vie plus ou moins dévasté ?

Illustration 1

Geneviève Pruvost.

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La coopération ne se décrète pas. Elle se fabrique. Je prête ma clé à molette parce que mon voisin a besoin d’une clé à molette. Le fascisme ne veut pas de ce type d’échange, parce qu’avec sa logique sécuritaire il fait du voisinage un lieu de méfiance absolue. Si dans un monde fasciste, des démonstrations collectives publiques ne sont pas possibles, des formes de coopération peuvent quand même se jouer dans d’autres endroits de rassemblement de ce type.

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Un des ressorts du désir d’extrême droite est la haine de l’élite. Est-ce que dans ces garages, cuisines et jardins, les hiérarchies sociales peuvent bouger ?

Je ne vois pas de révolution et de résistance sans la destitution des hiérarchies professionnelles, qui sont elles-mêmes adossées à des hiérarchies de prestige, à des hiérarchies salariales et aussi à des accès inégaux au territoire. Parce que les plus riches ont les plus belles terres, les plus belles maisons et les plus beaux outils. Ils ont des mégagarages et des mégacuisines. Mais eux ne vont pas les partager.

C’est l’énorme différence entre un survivaliste et une personne qui fait sa permaculture. Le survivaliste n’ouvre pas son jardin. C’est pour ses proches, sa famille et les siens. Alors que le commun solidaire, c’est la logique des « portes ouvertes » : tu ouvres un atelier de jardinage, et vient qui peut. On fait un chantier participatif, tu donnes un coup de main et tu transmets sans hiérarchie de classe, de genre ou de « race ».

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Pourquoi la destitution de hiérarchies professionnelles et de prestige est-elle si importante ?

Elle rebat les cartes entre les salariés. Tout d’un coup, celui qui sait parler et qui sait mettre en musique les choses, comme typiquement, l’ingénieur ou l’architecte, se met en retrait face à celui qui bâtit et n’est pas dans le logos explicatif. C’est le moment où savoir présenter un projet compte bien moins que savoir construire un mur.

Jusqu’à quel point se déspécialiser ? Cela implique d’admettre que les choses ne seront pas forcément aussi bien faites que si on les avait faites soi-même. Mais ça veut dire aussi que tout le monde doit prendre en charge un temps de subsistance commune – c’est, au passage, ce que les femmes font déjà à l’échelle domestique avec leur double journée.

C’est un monde dans lequel tout le monde contribue à la subsistance commune avec ses mains, avec sa joie, avec ses étourderies. Ça redistribue le pouvoir, les savoirs. Et puis ça fait que, en cas d’attaque fasciste, tout le monde est là. Vous trouvez de vraies résistances à l’échelle de maisonnées et de villages, pour défendre ce bout de terre que tout le monde aura foulé, travaillé d’une manière ou d’une autre, dans lequel tout le monde aura mis ses mains. Il appartient à tout le monde. Il n’y a pas de communs sans communauté. C’est ce que disait la chercheuse écoféministe Maria Mies. Ce qui importe, c’est la communauté.

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Partager le sale boulot d’éplucher les pommes de terre, c’est voir que c’est sympa de discuter les mains occupées. C’est important de ne pas disjoindre le travail des mains du travail de décision.

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À quelle échelle peut exister ce type de communauté politique collaborative ?

J’ai énormément d’espérance dans le levier municipal, qui peut aussi être un levier associatif. Il faudrait des épiceries municipales, des fermes municipales, des cuisines municipales. Et même des vergers municipaux ! Trouver des personnes et des collectifs en capacité de créer des dynamiques égalitaires sera aussi fondamental que d’accéder à l’eau potable. Cela veut dire qu’il faut en même temps s’éduquer à des formes de principes de redistribution.

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Quel serait l’intérêt pour les habitant·es d’utiliser une cuisine collective municipale ?

Ils vont gagner en interconnaissance. Partager le sale boulot d’éplucher les pommes de terre ensemble, c’est voir que c’est vachement sympa de discuter les mains occupées. C’est important de ne pas disjoindre le travail des mains du travail de décision. Tu fais de la politique avec les mains occupées par la fabrique du monde.

Et tu ne peux plus te raconter d’histoires, tu es confronté directement à toute la joie et à toutes les peines que c’est d’imbriquer tous ces moments : charger un camion et participer à une discussion collective, apporter du matériel pour un chantier participatif et transmettre un savoir sur la gestion de cantines collectives. C’est un énorme creuset de résistances. Car tant que tu ne l’as pas fabriqué, ton monde, tu n’as rien à dire.

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Jade Lindgaard à suivre sur mediapart

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Boîte noire

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Le fascisme qu’a connu l’Europe dans les années 1930 a pris des formes (régime totalitaire, leader charismatique, asservissement de toute une société et militarisation à outrance) que l’on ne retrouve pas telles quelles aujourd’hui. L’éclosion de pensées d’extrême droite agressives, transgressives, populaires auprès d’un nombre croissant de personnes et couronnées de succès électoraux en Europe et sur le continent américain semble ouvrir la voie à des affects politiques et des désirs de pouvoir autoritaire qui esquissent une forme de fascisme contemporain.

Les neuf personnes choisies pour cette série d’entretiens l’ont été sur la base d’un livre, d’une œuvre ou d’une intervention militante particulièrement marquante. Appartenant à différentes générations, elles ont la particularité d’articuler dans leur travail réflexions théoriques et propositions concrètes.

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Neuf idées pour empêcher une société fasciste

Le péril fasciste grandit partout. En France, dans le monde. Cette vague est-elle inexorable ? Mediapart refuse de le croire et donne la parole à neuf penseurs et penseuses contemporaines, qui exposent leurs idées pour empêcher le pire d’advenir.

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