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«Le masculinisme est un enjeu de sécurité nationale» : le Haut Conseil à l’égalité tire la sonnette d’alarme

L’instance indépendante consacre, pour la première fois, une partie de son rapport annuel à l’étude de ces mouvances. Sa présidente, Bérangère Couillard, dévoile les résultats du baromètre, publiés ce mercredi 21 janvier.

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Bérangère Couillard: «Les chiffres sont inquiétants : 17 % des plus de 15 ans adhèrent au sexisme hostile, soit 10 millions de personnes.»
Bérangère Couillard: «Les chiffres sont inquiétants : 17 % des plus de 15 ans adhèrent au sexisme hostile, soit 10 millions de personnes.»
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Marlène Thomas Decreusefond

Une menace ne grandit pas sans un terreau fertile. Celui du masculinisme se nomme «sexisme hostile», alerte le Haut Conseil à l’égalité (HCE) dans son rapport annuel, publié ce mercredi 21 janvier. Viralisées par les réseaux sociaux, ces mouvances en représentent «l’expression la plus structurée et la plus militante». Diverses, elles ont pour point commun de vouloir construire une réalité alternative, en plaçant les hommes en position de victimes d’un système qui les discriminerait. Le HCE consacre à cette menace, pour la première fois, une partie de son état des lieux du sexisme, augmentant son baromètre de nouvelles questions.

De quoi mesurer l’étendue des ravages de certains concepts propagés par les masculinistes tels que le «bodycount» : près d’un quart des hommes adhère à l’idée que les femmes ayant eu de multiples partenaires ne peuvent plus s’attacher. La rhétorique incel (célibataire involontaire) se retrouve, elle, chez les 21 % des hommes pour qui seuls ceux «naturellement beaux» trouvent une partenaire de vie. Auprès de Libération, la présidente de l’instance, Bérangère Couillard, alerte sur une «menace pour notre société».

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Qu’est-ce qui vous a incités, cette année, à creuser cette menace masculiniste ?

Compte tenu de l’importance que le masculinisme prend, notamment auprès des jeunes, du nombre de contenus visibles sur Internet, on a choisi d’en faire un focus. Dans la continuité de nos précédents rapports, on a travaillé avec le CNRS pour avoir des données solides et déterminer deux types de sexisme : un paternaliste, perçu comme protecteur et un autre dit hostile, bien plus violent et dangereux. Il consiste en une victimisation des hommes, qui considèrent que le féminisme aspire à rendre les femmes supérieures aux hommes et que la société serait organisée de sorte à les favoriser contre eux.

On peut se demander : sont-ils tous masculinistes ? La réponse est «non, mais». Il faut adhérer à ce sexisme hostile pour devenir activiste. La différence est que le masculiniste se regroupe avec des personnes de la même pensée pour pouvoir agir ou, en tout cas, nourrir ses idées et les contextualiser. Les chiffres sont inquiétants : 17 % des plus de 15 ans adhèrent au sexisme hostile, soit 10 millions de personnes. Il y a une nécessité d’agir très rapidement. Le masculinisme est pour nous un enjeu de sécurité nationale.

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Comment cette dimension hostile du sexisme légitime-t-elle la victimisation de ces hommes et favorise un glissement vers le masculinisme ?

Par différents biais, ça peut être celui qui n’obtient pas une promotion et pense que tout est fait pour que les femmes soient promues ; celui qui ne trouve pas une compagne et considère que les femmes ne se mettront qu’avec 20 % de la population, considérée comme de belles personnes. Ils estiment être victimes du pouvoir qu’ont les femmes maintenant de choisir leur vie, leur sexualité, leurs conjoints. Cette liberté est regrettée par certains et même contestée. On le voit sur les contenus masculinistes où des hommes considèrent que les femmes devraient continuer à être soumises, à répondre à leurs besoins.

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39 % des hommes pensent que le féminisme menace leur place dans la société. Comment analysez-vous cette peur du déclin, qui sert de levier de recrutement dans ces mouvances ?

On regrette que cette peur, non avérée, soit partagée par 4 hommes sur 10. Ils considèrent que toute avancée pour les femmes est néfaste pour eux. Le baromètre le dit bien : il est plus difficile d’être une femme qu’un homme. En 2025, 94 % des jeunes femmes l’affirmaient et 57 % des jeunes hommes. Là où il faut voir le verre à moitié plein, c’est que nombre d’hommes partagent ce constat et pensent qu’il est important d’agir contre le sexisme. Mais certains considèrent avoir perdu des acquis et vont développer ou adhérer à des thèses masculinistes. Ce qui est inquiétant est que pas mal de femmes souscrivent aussi à l’idée que le féminisme n’est pas forcément bon pour la société, qu’il vise plutôt à mettre les hommes en difficulté. Les contenus masculinistes peuvent aussi les influencer.

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Le sexisme, hostile et paternaliste, est plus élevé chez les utilisateurs de TikTok et X. Face à l’inefficacité de la modération, comment aider les utilisateurs à reprendre le contrôle en ligne ?

A partir du moment où on consulte quelques vidéos masculinistes, beaucoup d’autres arrivent. Mais il y a aussi un ciblage en fonction de qui vous êtes, les jeunes hommes seront plus susceptibles d’en avoir. Pour qu’il y ait une régulation, il faut exiger une transparence des algorithmes afin de limiter les contenus misogynes et leur viralité. Une veille proactive des plateformes est également nécessaire pour les supprimer. On remarque que le sexisme, malgré les lois existantes, n’est pas pris en compte par les plateformes. Il faut le considérer comme un délit. Ce n’est pas une opinion.

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17 % des hommes pensent pouvoir faire changer d’avis une femme refusant un rapport sexuel. Le masculinisme renforce-t-il les logiques de coercition sexuelle ?

Les thèses partagées par l’idéologie masculiniste, en considérant que la femme est l’objet de l’homme, qu’elle est à leur disposition, influencent forcément les rapports intimes. Dans le baromètre, 14 % déclarent avoir douté du consentement de leur partenaire, près d’un quart estime normal qu’une femme accepte un rapport sexuel pour faire plaisir à leur conjoint et 7 % des hommes disent même qu’il est acceptable d’insister pour en obtenir un. Ces chiffres sont inquiétants.

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Le Parquet national antiterroriste s’est saisi de l’attentat masculiniste déjoué à Saint-Etienne, en juin. Quelle est l’importance symbolique et juridique de cette saisine ?

On reconnaît avec cette saisine que le masculinisme est une menace pour notre société et une forme d’acte terroriste. C’est désormais un sujet dans les radars. Au HCE, on appelle à intégrer le terrorisme misogyne dans les doctrines de sécurité. Cela implique de mettre à jour le cadre d’analyse des menaces de la DGSI et que l’ensemble des agents soient formés, notamment aux signaux faibles, au lexique de ces groupes.

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Le HCE préconise la création d’un observatoire national du masculinisme. Quelles seraient ses missions ?

Ce serait de pouvoir constater régulièrement la situation et la comparer. Au-delà du baromètre, on aurait besoin de moyens supplémentaires pour réaliser une étude spécifique. Cela nous permettrait de formuler des recommandations et de suivre leur application avec les ministères de l’Intérieur, de la Justice, de l’Egalité. Il faut quelque chose de bien organisé pour que la mission de l’observatoire puisse être immédiatement opérationnelle.

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Marlène Thomas Decreusefond

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