Teïssir Ghrab, voix d’Alternatiba entrée en politique : « Une autre manière de militer »
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[Série : Qu’est devenue la génération climat ?] L’ancienne porte-parole d’Alternatiba a trouvé à Marseille une nouvelle façon de lutter. Engagée pour le Printemps marseillais, elle continue de militer dans une ville confrontée à d’immenses défis sociaux et écologiques.
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Marseille (Bouches-du-Rhône), reportage
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Elle a disparu des cortèges et des actions parisiennes pour la justice climatique. Depuis quelques années, Teïssir Ghrab — ancienne porte-parole d’Alternatiba et figures des marches pour le climat en 2019 — semblait s’être éloignée du milieu militant. Où était passée l’activiste ?
On l’a retrouvée à Marseille, où elle vit depuis 2023. La jeune femme de 29 ans nous accueille dans l’appartement d’une amie au douzième étage d’une tour du centre-ville. « Ce sera mieux pour les photos », nous avait-elle dit avant notre rencontre. En effet, baigné de lumière, le logement est entouré de larges baies vitrées, offrant une vue panoramique sur la cité phocéenne.
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« Une autre manière de militer »
« J’ai quitté Paris, mais pas la lutte », lance d’emblée la Marseillaise d’adoption aux yeux et cheveux noirs. Depuis deux ans, Teïssir Ghrab travaille à la mairie centrale pour le Printemps marseillais, la coalition de gauche, écologiste et citoyenne élue en 2020, mettant fin à vingt-cinq ans de règne de la droite.
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« Ici, j’ai trouvé une autre manière de militer », dit-elle après une gorgée de café. Pour faire quoi exactement ? « J’accompagne les élus dans leurs missions du quotidien », répond-elle, sans donner plus de détails. La collaboratrice en politique devient plus loquace pour dénoncer les problèmes de la ville, qu’elle attribue à un manque de volonté de la Métropole Aix-Marseille, dirigée par la droite et compétente en matière de qualité de l’air, transports et déchets.
Sur ces trois points, elle estime que l’intercommunalité a failli : « Les nuages de particules fines rejetés par les navires et paquebots de croisière se déversent sur les quartiers proches du grand port maritime, des habitants retrouvent des couches de crasse sur leurs fenêtres » ; « Dans les quartiers nord, il n’y a ni métro, ni tramway, ni vélo en libre-service et presque pas de bus, c’est une assignation à résidence » ; « Les déchets n’y sont pas assez ramassés. Ici, la ségrégation environnementale est très visible, je retrouve plein d’enjeux liés à l’écologie populaire. »
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Elle marque un silence, puis reprend, en colère : « Tous ces manquements, c’est du pain bénit pour l’extrême droite. » Très inquiète face à la montée du Rassemblement national aux élections municipales, la militante montre sur son téléphone le dernier sondage des intentions de vote au premier tour : « Le candidat RN, Franck Allisio, est crédité de 27 %, c’est seulement trois points de moins que le maire sortant, Benoît Payan. Marseille doit rester une ville de résistance face à l’extrême droite en 2027. »
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« J’étais tout le temps en colère et dans le rapport de force »
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Malgré ces enjeux, Teïssir Ghrab se dit épanouie dans son nouveau milieu. « Lorsque je participe à des inaugurations d’école, je vois la joie des enfants, ces actions concrètes qui se passent localement me redonnent de l’espoir. À Paris, quand je militais chez Alternatiba [avant la scission menant à la création d’Action Justice Climat], j’étais tout le temps en colère et dans le rapport de force. »
Selon elle, « il faut une volonté inébranlable pour lutter de la même manière pendant plus de cinq ans. Moi, je n’avais pas la force de rester plus longtemps. J’étais épuisée ». Après deux ans comme bénévole chez Alternatiba comme chargée de communication, puis de mobilisation, la militante a rejoint l’ONG Reclaim Finance en 2021, puis le collectif Le Mouvement, tout en restant porte-parole d’Alternatiba. « Je suis partie début 2023, les grandes marches pour le climat rassemblaient moins de monde, on sentait un essoufflement de l’engagement », se souvient-elle.
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Elle décide alors de faire une pause et de prendre l’avion pour partir quelques mois en Grèce, au Portugal, en Suisse et à Jérusalem. « J’ai adoré voyager seule, maintenant j’ai même du mal à partir avec des gens », dit-elle. À son retour, cap sur Marseille. « J’ai commencé à déposer des CV dans des bars. Trouver du boulot dans l’activisme climatique ici me paraissait impossible et je ne comptais pas du tout faire de la politique », dit-elle.
Mais les choses s’enchaînent rapidement quand elle recroise une connaissance, désormais directrice de cabinet d’Olivia Fortin, maire des 6e et 8e arrondissements de Marseille, et qui avait participé à la création du Printemps marseillais. Le courant passe immédiatement et Teïssir Ghrab rejoint son équipe. « Avant, j’étais toujours dans l’opposition avec les politiques, je me méfiais de ce milieu. Mon rôle, c’était de les influencer. Mais là, je peux travailler dans un rassemblement de partis de gauche écolos et citoyens et ça me plaît. »
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Alternatiba, « les meilleures années de ma vie »
Surtout, elle se rend compte à quel point son expérience chez Alternatiba lui est utile. « C’était une super école, j’y ai appris des choses que je n’aurais pas pu acquérir aussi jeune, comme la gestion d’équipes de centaines de personnes ou l’organisation de mobilisations d’ampleur. » Tout ça de manière bénévole : pour vivre, elle a multiplié les boulots de vendeuse, hôtesse d’accueil ou à la billetterie de Radio France.
Les liens qu’elle a tissé chez Alternatiba restent précieux : « C’était les meilleures années de ma vie, les gens que je côtoyais là-bas étaient ma seconde famille, on passait tout notre temps ensemble. »
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« Teïssir sait combien le travail de terrain est crucial »
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Au moment où Teïssir Ghrab militait chez Alternatiba, c’était la grande époque des actions de désobéissance civile : Occupation du siège d’Amazon pendant plus de onze heures, blocages des sièges d’EDF, de la Société générale et de Total à La Défense par 2 000 activistes, décrochage des portraits d’Emmanuel Macron dans les mairies… Elle se rappelle aussi d’une marche au moment des Gilets Jaunes. « À l’arrivée, on a bloqué un pont vers la gare d’Austerlitz, c’est parti en manifestation sauvage, on était tellement nombreux que la préfecture nous a laissé faire », sourit-elle.
« Le fait qu’elle rejoigne la politique ne m’a pas surprise, dit son amie Sandy Olivar Calvo, rencontrée à Alterniba et désormais chargée de campagne chez Greenpeace. Au Printemps marseillais, Teïssir peut porter ses idées auprès des habitants, et elle sait combien le travail de terrain est crucial pour maintenir la ville à gauche. »
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Parler aux quartiers populaires
Au-delà des grandes marches et des actions de désobéissance civile, Alternatiba cherchait à nouer des alliances avec d’autres luttes. Pourtant, à l’époque, défendre une écologie anticapitaliste, antiraciste, féministe et décoloniale n’allait pas de soi.
Ainsi, en 2019, Teïssir Ghrab faisait aussi partie des rares personnes à parler des habitants des quartiers populaires. « Pour eux, l’écologie est une question de survie : manger de la nourriture pleine de pesticides, vivre dans un environnement pollué, habiter dans des logements insalubres… Tout ça ce n’est pas normal. Ces personnes sont les plus affectées par la crise climatique en cours, elles ont toute leur place pour participer à la lutte », explique celle qui a grandi entre la Goutte-d’Or, dans le nord de Paris, et Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis.
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Pourtant, malgré l’attachement profond à la terre, transmis par ses grands-parents dans les champs d’oliviers et le potager familial en Tunisie, Teïssir Ghrab ne s’était pas immédiatement reconnue dans le mouvement climat. « Avant de rentrer chez Alternatiba, pour moi, l’écologie, c’était sauver les baleines. C’était important, mais tellement loin de ma réalité. »
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« Je sens la responsabilité de porter ces enjeux, sinon d’autres parleront à notre place »
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L’élément déclencheur a été sa rencontre avec des membres du peuple Sami, en Laponie suédoise en 2018 dans le cadre d’un mémoire sur les activités minières dans le pays et leurs conséquences sur les éleveurs de rennes, à l’issue d’un master de géopolitique à l’université de Créteil. « Ce voyage a changé ma vie, je me suis rendu compte que ce peuple autochtone subissait de l’injustice sociale pas si loin de chez moi, leur histoire a fait écho à la mienne. »
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Si, désormais, les sujets d’écologie décoloniale et antiraciste sont davantage présents dans les débats, Teïssir Ghrab reste sceptique : « On progresse, certes, mais on nous enferme encore trop souvent dans ces sujets, comme si les personnes racisées ne pouvaient parler que de ça, et jamais du reste. »
« L’avancée réelle, ce sera le jour où on pourra s’exprimer sur tout, du pouvoir d’achat au climat. Et en même temps, je sens la responsabilité de porter ces enjeux, car sinon, d’autres parleront à notre place », précise-t-elle, avant de filer pour une opération de porte-à-porte.
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27 décembre 2025