Transition écologique : le débat oublié
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La dette, le budget, le fric, la comptabilité, le fond de roulement, le bilan, les finances, les investissements, etc… Cette vision totalitaire de l’économie et du matérialisme, du siècle dernier, a colonisé nos imaginaires ! Le sens, le quotidien, la vie, les dynamiques sociales, la démocratie vivante, les solidarités vécues, les dialogues féconds, les amitiés généreuses, la chaleur humaine, le bien vivre ensemble, toutes ces valeurs sont reléguées au galetas des reliques humanistes et consciencieuses, vitales et vivantes, qui n’ont plus cours en bourse… De Donald Trump a François Bayrou en passant par nos petits comptables locaux, … nous devons nous débarrasser de nos petits intendants « en peau de lapin » (La Revue de France, 1935, 15e année, tome 1, page 91 ) . MCD
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Où en sommes-nous du financement de la transition écologique ? Si la réponse n’a rien d’évident, c’est que cette question essentielle n’a toujours pas pénétré le débat public. Alors que les controverses budgétaires de court terme vont bon train, nous peinons à prendre à bras-le-corps des enjeux plus structurels, et à développer une stratégie qui tienne la route pour réaliser nos objectifs de réduction d’émission.
Cette question est d’autant plus pressante que le cap fixé par la troisième stratégie nationale bas carbone (SNBC 3), dont une première version vient d’être publiée, représente un changement d’échelle. Dix ans après l’accord de Paris, celle-ci met en avant la nécessité d’une accélération du rythme de baisse des émissions.
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Pour respecter l’objectif de 2030, celles-ci devront diminuer d’environ 5 % en moyenne chaque année entre 2024 et 2030, puis de 7 % pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Mais le Haut conseil pour le climat (HCC) avait déjà alerté en juillet : nous sommes aujourd’hui loin du compte. Selon le Citépa (centre interprofessionnel technique des études de la pollution atmosphérique), nous ne devrions pas dépasser une baisse de 2 % en 2024.
Il existe également deux autres grands points d’inflexion dans la SNBC 3. Une intégration explicite de l’empreinte carbone comme objectif stratégique national complémentaire, tout d’abord. En effet, la réussite climatique n’y est plus évaluée uniquement à l’aune des émissions territoriales, mais de la consommation réelle des Français. Enfin, celle-ci reconnaît que « ce défi impose […] des transformations structurelles à venir dans toute notre économie (transports, agriculture, industrie, bâtiments, énergie, déchets, terres et forêts, etc.) », en insistant sur les interdépendances entre les secteurs.
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Un mur d’investissements
Mais pour que toutes ces injonctions ne se limitent pas à un vœu pieux, il est nécessaire de s’attaquer au mur d’investissements à venir. Cette fois-ci, c’est un autre document qui fait foi, la stratégie pluriannuelle des financements de la transition écologique (Spafte), dont la deuxième version a fait l’objet d’une discrète publication en octobre.
Avant toute chose, il convient de préciser que ce document n’a rien de contraignant : il ne crée aucune obligation budgétaire et n’engage aucun acteur sur des volumes d’investissement précis. Et ceci, alors même qu’il chiffre un effort sans précédent à fournir d’ici 2030.
En effet, selon la Spafte, il faudrait passer d’au moins 79 milliards d’investissements bas carbone « utiles à la transition » (et pour lesquels des besoins 2030 peuvent être estimés) en 2024 à 161 milliards en 2030, c’est-à-dire doubler les montants en cinq ans. Mais la tendance très récente est plutôt baissière. De 2023 à 2024, les investissements bas carbone ont chuté pour la première fois depuis plus d’une décennie alors qu’ils avaient doublé depuis 2011.
Un premier enjeu clé, le bâtiment
Comment expliquer cette évolution ? En partie par des renoncements récents. Le HCC mentionne par exemple « la suppression des zones à faibles émissions ou les reculs concernant la politique zéro artificialisation nette (ZAN) ».
Mais comme le souligne l’économiste Cyprien Batut, cette stagnation est aussi « en grande partie expliquée par la baisse des investissements privés dans la rénovation des bâtiments et les postes énergétiques de la construction de bâtiments neufs depuis 2022 ». Or, cette tendance peut être notamment reliée aux blocages budgétaires autour de MaPrimeRénov’, alors même que l’investissement dans la rénovation des bâtiments devrait augmenter de 27 milliards par an d’ici 2030 pour atteindre nos objectifs de réduction des émissions.
En parcourant la SNBC 3, on observe bien une inflexion à la baisse dans les objectifs de rénovations. Elle repose sur un volume limité de rénovations d’ampleur, environ 250 000 par an, et mise davantage sur une électrification rapide du parc résidentiel pour atteindre les objectifs climatiques. Ce choix rompt avec les trajectoires précédemment défendues par de nombreux acteurs, fondées sur une rénovation performante massive, et acte de fait l’abandon de l’objectif d’un parc majoritairement basse consommation en 2050.
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S’agit-il d’un réalisme malheureux par manque de moyens budgétaires ? La SNBC 3 ne mentionne en effet pas MaPrimeRénov’ comme levier structurant de la trajectoire.
Existe-t-il pourtant des solutions pour sauver MaPrimeRénov’ ? L’Institut de l’économie pour le climat (I4CE) a récemment proposé quelques pistes pour sortir d’une logique de coups d’arrêt en sécurisant durablement les financements de la rénovation. Celles-ci passent par le maintien des moyens de l’Agence nationale de l’habitat, un recours prudent aux certificats d’économies d’énergie, une meilleure mobilisation du crédit, le développement d’avances remboursables pour les ménages solvables et des incitations renforcées lors des transactions immobilières. Autant de leviers permettant de massifier la rénovation d’ampleur sans faire reposer l’effort uniquement sur la dépense budgétaire.
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La question de l’électrification des véhicules
Le deuxième enjeu principal pour respecter notre trajectoire est celui de l’électrification des véhicules. Encore une fois, les annonces récentes ne vont pas dans le bon sens : la Commission européenne vient d’annoncer que les constructeurs pourront continuer à vendre une part de voitures neuves équipées de moteurs thermiques ou hybrides après 2035. Pourtant, les besoins les plus massifs sont dans le transport (+ 39 milliards par an) selon la Spafte.
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Le paradoxe est frappant : l’électrification des véhicules est l’un des rares leviers où la demande répond effectivement aux signaux publics. Comme le montre un rapport de la Direction générale des entreprises, la part de l’électrique dans les ventes de véhicules neufs a connu une forte progression récente, elle est passée de 10 % en 2021 à 17 % en 2024. Cela s’explique par la combinaison de mécanismes relativement efficaces : bonus ciblés, quotas de verdissement des flottes d’entreprises, et dispositifs comme le leasing social, qui ont permis de solvabiliser une partie de la demande et d’alimenter progressivement le marché de l’occasion.
Pour autant, cette dynamique reste très insuffisante au regard des objectifs de la SNBC 3, qui vise 66 % de ventes de voitures électriques neuves en 2030. Si les instruments actuels fonctionnent, c’est à une échelle encore trop limitée pour absorber le choc d’investissements et de transformation attendu. De surcroît, les aides financières, coûteuses et instables, peinent à se projeter dans la durée et le leasing social reste plafonné.
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L’investissement local, indispensable
Enfin, le troisième enjeu que soulèvent les publications récentes, qui devrait faire l’objet d’un traitement sérieux à l’approche des élections municipales, est celui du rôle des collectivités. La Spafte chiffre à 9 milliards d’euros les investissements climat des collectivités en 2023, soit environ 15 % de leurs dépenses d’investissement., en hausse marquée depuis 2017. Ce niveau reste toutefois insuffisant au regard des objectifs climatiques.
En effet, la SNBC 3 et la Spafte reposent largement sur des leviers locaux – rénovation des bâtiments publics, mobilités du quotidien, réseaux de chaleur, aménagement urbain, sobriété foncière – sans sécuriser les moyens correspondants. Dans tous les scénarios étudiés par I4CE, une augmentation significative de l’investissement local est indispensable. Celui des collectivités devrait ainsi atteindre près de 23 milliards d’euros par an en 2030, soit plus qu’un doublement.
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Au terme de ces diagnostics, un constat s’impose : l’enjeu n’est plus celui des objectifs, désormais clairement établis, mais celui de leur mise en œuvre effective. La Spafte documente avec précision le mur d’investissements à franchir, tout en laissant entière la question de sa répartition et de son pilotage. Or, cette équation ne pourra être résolue sans un débat politique explicite sur le rôle des acteurs publics, au premier rang desquels les collectivités territoriales.
