Depuis les années 1970, où la question écologique (ou environnementale) est devenue globale et politique, un argument revient sans cesse : celui de l’incompatibilité de l’environnemental et du social. On a d’abord prétendu que le souci de l’environnement, de la qualité et pas seulement de la quantité, était un souci de nantis, de « bobos » dont les besoins matériels étaient satisfaits, souci étranger à tous ceux qui devaient satisfaire leurs besoins élémentaires. Et les deux préoccupations pouvant être contradictoires, il fallait alors choisir entre « sauver la nature et nourrir la population[1] », comme si les espaces naturels protégés étaient autant de terres soustraites à leur mise en culture au bénéfice des plus défavorisés. Qu’il s’agisse du rapport Meadows (1972) appelant à limiter la croissance, ou des projets de développement durable (après la Conférence de Rio en 1992), il a paru aller de soi que cela ne pouvait se faire qu’au détriment de l’emploi.
Quant à la transition écologique, telle qu’on en parle depuis les années 2000, qu’elle soit comprise avant tout comme une transition énergétique, permettant le remplacement des énergies fossiles par des énergies renouvelables ou décarbonées, ou que l’on insiste aussi sur une limitation de la consommation et l’adoption de modes de vie plus sobres, on a, là encore, fait valoir que le poids en porterait sur les populations les plus pauvres et les plus défavorisées et que, soit que l’on s’en émeuve, soit que l’on redoute des mouvements sociaux hostiles aux mesures écologiques, cela justifiait que les mesures assurant la transition soient retardées. Depuis quelque temps, l’idée s’est répandue que l’opinion publique, dans sa généralité, se détournait de plus en plus des objectifs écologiques, et l’on a parlé de backlash.
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Tout n’est pas entièrement faux dans les arguments avancés, bien sûr, mais une étude un peu précise du contexte dans lequel ils fonctionnent, laisse supposer que ces accusations, et tout particulièrement toutes celles que l’on regroupe sous l’étiquette du backlash, sont instrumentalisées au service d’une attaque généralisée, menée, depuis au moins la rentrée 2024, par la droite et l’extrême droite, notamment en France et en Europe, contre les politiques écologiques, avec pour conséquence la déconstruction de celles qui ont été déjà adoptées et la proposition de nouvelles lois ouvertement contraires aux objectifs écologiques[2]. Peut-on vraiment confondre cette offensive ciblée avec un désaveu général ?
Que l’incompatibilité proclamée de l’environnemental et du social ne soit nullement inévitable, mais qu’ils soient au contraire intimement liés, c’est ce qui ressort du rapport récemment publié par la Fondation Jean Jaurès, La Fabrique Écologique et Emmaüs France, et intitulé L’Écologie du quotidien, ou comment les personnes vulnérables sont écolos sans le dire (coordonné par Benoît Catalayud, Bruno Morel, et Lucile Schmid en 2025 aux éditions Jean Jaurès)[3]. L’enquête participative, dont ce rapport rend compte, visait « à observer comment les enjeux écologiques sont perçus, débattus et pratiqués par des publics variés, incluant des personnes en situation de grande précarité, et à en tirer des enseignements pour mieux traiter des enjeux écologiques à l’échelle de la société dans son ensemble » (p. 1).
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La lecture de ce rapport ne peut que surprendre ceux qui restent persuadés sinon de l’incompatibilité, du moins de l’accord difficile entre l’environnemental et le social, et elle ne peut qu’apporter des arguments solides à ceux qui pensent qu’il n’en est sans doute pas ainsi. Car, au lieu de buter sur l’inévitable opposition entre l’environnemental et le social, le rapport en fait apparaître la compatibilité d’une façon qui inverse la relation, telle qu’on l’entend généralement, entre ces deux domaines. Bien loin qu’il s’agisse de proposer ou de rappeler qu’il faut compléter les dispositifs (technico-économiques) des politiques publiques écologiques par un volet de justice sociale, pour tenter d’en contrecarrer les effets sociaux négatifs, l’enquête révèle que l’on ne peut pas faire d’écologie si l’on ne se préoccupe pas prioritairement du social. « Pas d’écologie sans solidarités préalables, c’est une question de justice » : telle est l’idée-force du rapport dont nous voudrions dégager la portée.
Après avoir présenté le déroulement et la méthodologie de l’enquête, nous en exposerons les principaux résultats, en insistant sur leur originalité. Nous pourrons alors nous interroger sur ses enseignements : s’agit-il d’une expérience de niche, certes stimulante mais qui se heurterait, si elle devait être généralisée, à des obstacles tant sociaux que politiques, ou ces prétendus obstacles ne sont-ils pas la conséquence d’idées reçues que le rapport nous invite à remettre en question ?
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L’enquête : les conventions citoyennes
Depuis soixante-dix ans, le mouvement Emmaüs lutte contre la pauvreté et ses causes. Fort d’une très vaste implantation territoriale et d’un réseau de plus de 38 000 personnes en France, Emmaüs place la solidarité au cœur de son projet en accueillant, soutenant et accompagnant sur le terrain des personnes exclues du système : sans-abris, chômeurs de longue durée, familles surendettées, personnes exilées, sortants de prison… Dès l’origine, le mouvement a été fondé sur des activités de récupération, de tri, de réparation et de vente d’objets « de seconde main ». Comme l’a révélé l’enquête, « Emmaüs est une organisation qui, depuis soixante-dix ans, fait de l’écologie sans le savoir ».
L’enquête, initiée en 2024-2025 par l’association Emmaüs France, dirigée par Lucile Schmid, présidente de La Fabrique Écologique et fonctionnaire missionnée auprès d’Emmaüs par le ministère des Finances, et accompagnée par Benoît Catalayud, co-directeur de l’Observatoire de la transition énergétique et sociale de la Fondation Jean Jaurès, a consisté en un cycle de conventions citoyennes internes consacrées à l’écologie. Elles se sont tenues successivement aux Ateliers du Bocage au Pin dans les Deux-Sèvres, le 2 octobre 2024, à Saint-Didier-au-Mont-d’Or, près de Lyon, le 19 février 2025, et à Paris le 6 mai 2025. Chacune de ces réunions a rassemblé entre 50 et 70 personnes, toutes volontaires et tous statuts confondus : compagnes et compagnons accueillis chez Emmaüs, salariées et salariés en insertion professionnelle, salariées, salariés et bénévoles du mouvement. Des personnalités extérieures, de compétences diverses et engagées de longue date en écologie ont été associées à l’exercice[4]. Elles ont servi de comité de préfiguration et de pilotage, pour garantir l’accès des participants aux connaissances écologiques et faire le lien entre les réflexions internes et le débat public.
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Chaque convention a duré une journée. La matinée était consacrée à un échange général entre les différents participants et un animateur visant à faire ressortir la façon dont étaient associées (ou non) pratiques de solidarité et enjeux écologiques dans les activités du mouvement. Après un partage de connaissances sur l’état des dérèglements climatiques et de l’extinction de la biodiversité, et sur les principaux débats en cours, l’après-midi se poursuivait par quatre ateliers qui mettaient l’accent sur quatre thématiques, à savoir les activités (en incluant l’ensemble des pratiques de tri, de réemploi, de recyclage et les activités d’agroécologie), le cadre de vie, la relation à la nature, à l’agriculture et à l’alimentation et, pour finir, les écogestes. Afin d’avoir une vision transversale, les participants ont assisté, successivement, aux quatre ateliers.
L’objectif, à chacun de ces différents moments, était d’écarter les discours obligés et de privilégier la parole des participants, dans leur diversité, celle des statuts comme celle des appartenances culturelles, à partir de ce qui constitue leur quotidien : l’accueil inconditionnel des personnes (hébergement, alimentation, accès aux droits), le savoir-faire en matière de tri, réemploi et recyclage, la lutte contre l’exclusion, la réinsertion des personnes. C’est en respectant ces conditions que ces conventions citoyennes (ainsi nommées en référence à la Convention citoyenne qui s’était tenue au niveau national en 2019) ont pu constituer de véritables laboratoires démocratiques.
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Les résultats
Si l’on pouvait se dire, avant d’avoir commencé l’enquête, qu’Emmaüs France, association animée par la solidarité et occupée avant tout à intervenir sur des fronts sociaux (logement, emploi, précarité financière) pour des populations particulièrement pauvres, marginales ou carrément exclues, quand il s’agit de migrants, n’avait guère le temps d’inclure des objectifs écologiques, et que ceux-ci ne pouvaient que rajouter une contrainte à une situation déjà particulièrement précaire, on faisait entièrement fausse route.
C’est exactement l’inverse qui s’est révélé dès la première convention citoyenne et confirmé dans les suivantes : mobilisés sur les questions écologiques, les membres d’Emmaüs le sont d’autant plus qu’ils sont solidaires. Mais ce souci ne se dit pas dans les mots du discours institutionnel de l’écologie (celui des politiques publiques, mais aussi des grandes associations), il n’est question, dans la parole des participants aux conventions citoyennes, ni de décarboner l’économie, ni d’accélérer la transition écologique, ni de reconquérir la biodiversité. Ce sont les pratiques solidaires adoptées dès le début par Emmaüs qui se révèlent, à l’examen, également écologiques. Écologistes avant la lettre, les membres d’Emmaüs sont, bien souvent, écologistes sans le savoir.
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Il ne s’agit donc, pour les participants aux conventions, quand il s’agit d’écologie, ni d’appliquer un programme préétabli, ni d’obéir à des injonctions écologiques abstraites. C’est une écologie qui ne se dit guère, et, quand elle se dit, c’est avec les propres mots de ceux qui la pratiquent. C’est une écologie de l’ordinaire, du quotidien, qui témoigne d’ « une culture de l’ingéniosité et de l’autonomie », particulièrement sensible au cadre matériel : bien des bâtiments utilisés par les communautés sont mal isolés et mal adaptés à un mode de vie écologique, les membres en sont bien conscients. Cette écologie pratiquée est issue de ce qui a été, dès le début, le cœur de métier d’Emmaüs : la lutte contre le gaspillage, pour le réemploi, la réparation et la valorisation de ce que la société de consommation rejette.
Ces pratiques de recyclage n’ont pas été inventées par Emmaüs, elles s’inscrivent dans une tradition ancienne, qu’il s’agisse des chiffonniers du XIXe siècle, présentés par Antoine Compagnon, qui ramassent, amassent et revendent les déchets urbains et tout particulièrement les chiffons pour la fabrication du papier[5], ou des « gens du voyage », Roms ou Voyageurs, dont une partie des revenus provient de la récupération de laissés pour compte, notamment de vieilles voitures[6]. Mais le chiffonnier est un acteur individuel, marginalisé et exclu comme les produits qu’il collecte, et les Voyageurs tentent de défendre une autonomie culturelle et un mode de vie itinérant contre l’hostilité d’une grande partie des habitants sédentaires et des pouvoirs publics.
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Ce qui fait la différence des pratiques écologiques d’Emmaüs, c’est leur dimension collective dans l’exercice d’une solidarité (l’accueil inconditionnel des exclus de toutes sortes, l’accompagnement des plus précaires, l’aide au retour à l’emploi…) qui les met en contact avec l’ensemble de la société. C’est ce lien entre écologie et solidarité et pas seulement le détail des pratiques qui assure la dimension de modèle des activités d’Emmaüs.
Ce modèle n’est pas figé : aux pratiques traditionnelles de recyclage d’Emmaüs se sont ajoutées des activités d’agroécologie (réseau solidaire de fermes de maraîchage comme à la ferme de Milpa à Saint Didier-au-Mont-d’Or, développement de semences paysannes en Lot et Garonne), ou la création de matériaux de construction écologiques comme les briques naturelles et réutilisables (près de Rennes). On voit ainsi que même en s’élargissant les pratiques d’Emmaüs conjuguent toujours les trois composantes mises en avant par la Déclaration de Rio (1992), celles de l’environnemental, du social et de l’économique, dans une conjonction qui est celle d’une économie sociale et solidaire.
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Le profit n’est pas la seule finalité principale mais il faut bien que ces pratiques s’insèrent dans des chaînes de valeur. Le délégué général d’Emmaüs France, Tarek Daher, rappelait ainsi, à la séance de présentation du rapport à l’Académie du climat le 3 décembre 2025, que pour que la collecte de vêtements ne fonctionne pas à perte il fallait qu’une partie puisse être revendue en deuxième main, ce à quoi s’oppose l’inflation de la fast fashion, du type Shein, qui ne produit que du jetable.
Parmi ces trois composantes, la dimension écologique est restée longtemps ignorée : Emmaüs a pratiqué l’écologie avant de la nommer. Expliciter cette composante ne peut que renforcer et étendre le modèle, comme l’ont montré les conventions citoyennes. Dans les ateliers consacrés à la nature, l’agriculture et l’alimentation, des voix se sont fait entendre pour envisager, dans l’univers souvent très minéral des communautés, de nouvelles activités consacrées au vivant (comme aux Ateliers du Bocage où s’est manifesté le souhait d’apprendre à s’occuper d’animaux) ou pour demander de partager des informations sur les expériences d’agroécologie d’autres communautés. Ces nouvelles activités sont exécutées avec professionnalisme et répondent à des enjeux économiques réels sans jamais ignorer la solidarité : dans les communautés qui pratiquent le maraîchage, bio ou agroécologique, les produits sont distribués à travers des réseaux d’AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) et, parmi les paniers de légumes, une partie est solidaire.
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Aux trois piliers classiques (environnemental, social, économique) il faut en rajouter un quatrième, démocratique. Non seulement les activités écologiques d’Emmaüs n’obéissent pas à des injonctions venues d’ailleurs, mais elles sont pratiquées sur la base de discussions collectives, de partages et d’échanges d’expérience, de remise en cause des idées reçues. Démocratie et pluralité vont de pair.
Issue d’initiatives collectives, pratiquée sans être toujours nommée, facilement questionnée – « c’est quoi un écogeste dans une passoire thermique ? » demandait un participant, l’écologie d’Emmaüs n’a rien de culpabilisant. L’expression d’« écologie punitive » fait partie du répertoire des détracteurs de l’écologie[7], elle n’est pas pour autant complètement injustifiée et elle peut rencontrer un écho. Ne serait-ce que parce que, pour l’essentiel, les politiques écologiques atteignent les particuliers sous forme de règlements, d’interdictions, de taxes… Mais pas seulement. Cela tient aussi à la façon dont ces contraintes leur sont envoyées, de haut en bas, depuis ceux qui savent vers ceux qui ignorent, de ceux qui visent le général vers ceux que n’animent que des motifs égoïstes.
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Les destinataires individuels de ces mesures sont moralisés, culpabilisés, assignés à leur incompétence comme à leur impuissance. Les « petits gestes » (éteindre la lumière en sortant d’une pièce, prendre des douches et pas des bains, manger moins de viande ou pas du tout…) sont ainsi ressentis comme d’autant plus contraignants qu’ils sont dérisoires et inefficaces au regard de l’ampleur de la tâche globale. Ils peuvent alors n’être jugés que comme une façon, pour les pouvoirs publics et les bien-disants de l’écologie, de détourner la responsabilité des autorités publiques vers les personnes privées.
Ce fut une des surprises des conventions citoyennes que de découvrir que les ateliers consacrés aux écogestes, dont on aurait pu ne pas attendre grand résultat, étaient en fait l’occasion de propositions et de discussions. C’est que, dans la diversité culturelle de tous ceux qui sont accueillis à Emmaüs (40 nationalités différentes se retrouvent dans le projet du Relais Val de Seine), le même écogeste qui peut paraître anodin ou aller de soi à certains (ne pas régler la température au-dessus de 17°C ou 19°C) peut créer des difficultés à des participants habitués à d’autres modes de vie. C’est surtout que leur pratique n’est jamais seulement individuelle, ne se fait qu’à l’intérieur de mécanismes de solidarité, ce qui lui donne une dimension collective.
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Ainsi les écogestes prennent sens, peuvent être liés à des valeurs. Ils n’apparaissent plus comme une façon de détourner l’attention des véritables responsabilités, car ils s’insèrent dans une activité commune qui croise responsabilité individuelle et collective. On change alors de modèle de responsabilité, il ne s’agit plus d’assigner une culpabilité à des individus pour une action déjà commise, mais de partager collectivement une responsabilité prospective pour des actions à venir.
Cela ne rend pas l’écologie d’Emmaüs toujours joyeuse, mais, menée dans le respect et non dans la culpabilisation, elle provoque une forte adhésion. Elle fonctionne et peut avoir des résultats positifs, lever le constat d’impuissance qui accompagne si souvent le bilan de l’action écologique. On ne peut que souhaiter qu’elle se diffuse ou se généralise. Mais est-ce possible ?
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Quels enseignements ? Expérience de niche ou source d’inspiration ?
L’enquête participative auprès d’Emmaüs s’est ainsi révélée pleine de surprises, car elle allait à l’encontre de bien des idées reçues, même dans les milieux engagés dans l’écologie, comme l’étaient les membres du comité d’organisation. Première idée remise en cause : les situations de pauvreté et de précarité sont des situations de « sobriété contrainte » (expression employée par une ministre de l’écologie à l’automne 2023). Pas du tout. L’enquête a montré que la sobriété n’était pas toujours synonyme d’austérité, que les actions écologiques pouvaient améliorer la qualité de vie, et, loin d’entériner ou de renforcer la précarité et la pauvreté, aider à en sortir.
Mais l’enquête remet également en cause l’idée reçue inverse (qui est souvent l’impensé des politiques écologiques, mais aussi de certains projets décroissants), selon laquelle les pauvres (les individus comme les nations) représentent un obstacle écologique : déjà que leur situation précaire les conduit à gaspiller l’énergie (bâtiments mal isolés, vieilles voitures, trajets longs), ils ne peuvent améliorer leur sort qu’en consommant plus ou/et en se révoltant devant les mesures qu’on essaie de leur imposer.
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L’enquête nous invite à regarder tout autrement la situation : ce sont les nantis qui sont les plus gros consommateurs d’énergie et autres ressources naturelles, et l’aspiration des plus pauvres et des plus précaires n’est pas inévitablement de les imiter. Il y a d’autres possibilités.
Deuxième surprise, qui n’en est pas tout à fait une. On sait depuis longtemps que les mesures écologiques imposées ne peuvent que se heurter à des résistances et que celles qui réussissent ont été élaborées et acceptées démocratiquement. Comme le dit un livre récent : la Terre se répare mieux d’en bas que d’en haut[8]. Mais les pratiques dominantes ignorent tellement cette vérité que l’on ne peut que la rappeler après l’avoir constatée une fois de plus : on ne peut lier justice sociale, efficacité économique et viabilité écologique qu’en agissant démocratiquement. L’idée reçue qu’il n’y aurait d’écologie réussie qu’autoritaire ne tient pas.
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On peut alors énoncer la troisième idée reçue, partagée même par les critiques des politiques publiques existantes auxquelles il est reproché de manquer d’un volet social : celui-ci doit être rajouté aux dispositifs écologico-économiques préexistants. Or l’enquête a révélé précisément l’inverse : c’est bien parce qu’Emmaüs a toujours été préoccupée de solidarité que des pratiques écologiques ont pu se développer. La justice sociale ne vient pas après coup, elle doit être là d’emblée. S’il en est ainsi, c’est que, comme le rappelle le rapport, Emmaüs et ses différentes communautés se revendiquent d’« un modèle alternatif social et économique, centré sur l’humain et non sur le profit, sur la solidarité et non l’individualisme ».
C’est bien là que le problème de la généralisation de ce modèle alternatif, que l’on ne peut que souhaiter, risque de se poser. Il y a diverses raisons de penser que l’expérience d’Emmaüs ne peut que rester une expérience de niche.
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La première tient à une certaine marginalité sociale. Issue de la tradition chrétienne, Emmaüs n’est pas pour autant une association de charité : une autorité charitable distribue ses bienfaits individuellement, maintenant dans la dépendance ceux qui demeurent ses obligés. Emmaüs a su transformer la charité et son paternalisme en solidarité : c’est un mouvement collectif qui se prend lui-même en charge, sur une base de réciprocité et même d’égalité. Il n’en reste pas moins que le public d’Emmaüs est en grande partie composé de gens dans une grande précarité, chômeurs, réfugiés, exclus, participants temporaires.
Ce qui fait l’originalité d’Emmaüs France – sa capacité d’accueil inconditionnel de toute personne en grande difficulté – est aussi ce qui la maintient hors du monde du travail et de l’action syndicale qui l’organise. Emmaüs n’en partage pas la culture de la lutte, du conflit, de l’imposition du rapport de force. Au contraire, parce que c’est une association, pas une entreprise, que le profit n’en est pas la finalité, elle peut se croire étrangère aux rapports de domination, au point d’être parfois aveugle aux conflits qui peuvent se développer en son sein, comme l’avait montré un article d’AOC de Matthieu Hély et Maud Simonet. Sortir de son aire d’implantation, généraliser ses pratiques habituelles, cela n’amènerait-il pas Emmaüs à rencontrer une série de luttes et de conflits pour laquelle l’organisation n’est pas préparée ?
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Et elle l’est d’autant moins que, s’il est indéniable qu’en développant son modèle économique (fondé sur le recyclage et le réemploi mais aussi sur d’autres sortes de revenus), Emmaüs cherche à assurer son autonomie à travers son indépendance financière, l’équilibre est fragile et qu’un certain nombre d’activités sont carrément déficitaires : il en est ainsi, notamment aux Ateliers du Bocage, des aides à la mobilité, avec un service de covoiturage pour des travailleurs en situation d’insertion sur un territoire étendu avec des transports en commun limités (p. 21).
Si on évoque des enjeux plus politiques, les migrants accueillis par Emmaüs ne sont pas susceptibles d’être soumis à des OQTF (Obligation de quitter le territoire français). Mais ce statut privilégié peut fort bien être annulé alors que l’attitude des pouvoirs publics à l’égard des migrants se durcit de plus en plus. On peut se demander alors si le rapport sur l’enquête qui souhaite « la convergence » entre le modèle écologique d’Emmaüs et le modèle dominant tout en constatant qu’il s’agit de « deux écologies opposées » (p. 12) n’émet pas un vœu pieux. Car fait-on converger la carpe et le lapin, ou, pour appeler les choses par leur nom, le capitalisme (l’individualisme, le profit, la compétition) et ce qui s’y oppose (la solidarité, la coopération, le collectif) ?
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La leçon du backlash – entendu non comme une indifférence climatique généralisée, une désaffection de l’opinion publique vis-à-vis des objectifs écologiques, mais comme une attaque délibérée, menée par la droite et l’extrême droite contre les politiques écologiques précédemment adoptées et contre les idées écologiques de façon plus générale – est que le capitalisme – les autorités politiques qui en défendent les intérêts – préférera toujours abandonner l’écologie que de se mettre en danger.
Que l’on puisse adopter des politiques climatiques, engager la transition écologique (énergétique plutôt), sans attaquer frontalement l’économie capitaliste, mais au contraire en en développant des formes originales, les précédents accords internationaux en matière climatique ou de biodiversité le montrent[9]. Mais l’histoire récente (et des événements antérieurs) montrent aussi que cette politique est loin d’être la seule possible, qu’il en est d’autres, radicalement anti-écologiques (et il n’y a pas que Trump pour cela, l’abandon par l’Europe de sa position leader dans les politiques climatiques le montre autant), tout aussi animées par la promotion du capitalisme.
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Les limites des ralliements aux politiques climatiques (comme la politique chinoise de production de technologies décarbonées) apparaissent, ce que l’on pouvait prendre pour un front uni des écologistes (de Greta Thunberg à Laurent Fabius) s’effondre et l’on découvre qu’entre Trump et les Chinois, la différence n’est pas celle qui sépare ceux qui ont compris l’écologie de ceux qui persistent dans le déni, mais qu’elle oppose deux concurrents dans une lutte pour l’hégémonie économique et politique. On est alors tenté, comme le font la plupart des contributeurs du livre sur le Greenbacklash, de reprendre le langage de la lutte des classes, des antagonismes et des contradictions, d’opposer la réforme et la révolution, seule démarche apte à faire une analyse critique d’une situation marquée par les rapports de force, à ne pas tomber dans l’illusion d’un accord impossible entre des options antagoniques.
S’il en est ainsi, la portée des leçons de l’écologie solidaire d’Emmaüs, pour encourageante et même enthousiasmante qu’elle soit, ne peut être que limitée. Cela ne peut rester qu’une expérience de niche. Toute généralisation se heurterait aux limites que rencontre tout réformisme qui ne peut s’attaquer au cœur du système.
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Mais en est-il véritablement ainsi ?
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Il y a plusieurs raisons de ne pas s’en tenir là, que nous ne pouvons qu’esquisser en conclusion. La première est que, pour s’appliquer aux questions écologiques, le langage de la lutte des classes – notamment la caractérisation de ce qu’est une classe – demande à être sérieusement actualisé, ou même radicalement repensé. C’est le problème qu’avait soulevé Bruno Latour dans son Mémo sur la nouvelle classe écologique (co-écrit avec Nikolaj Schultz, publié à La Découverte, 2022) et on peut supposer que les adeptes de l’éco-marxisme s’emploient à y répondre[10].
La deuxième raison est que, si la criminalisation par les autorités en place, des mobilisations qui dénoncent les conséquences écologiques du productivisme industriel ou agricole (répression très violente de la manifestation à Sainte-Soline, tentative de dissolution des Soulèvements de la Terre, qualifiés de « terroristes ») justifie une analyse en termes d’antagonismes, cette dénonciation des politiques anti-écologiques partage la logique binaire et la montée aux extrêmes de leurs promoteurs, tout en la critiquant. Mais ce que ces dénonciations partagent surtout avec ceux qu’ils présentent comme leurs adversaires antagoniques, c’est qu’elles se situent au même niveau global (international comme le capitalisme, ou national comme les gouvernements qui le défendent) que les politiques publiques écologiques, comme s’il n’y avait d’autre traitement politique des questions écologiques que global et que l’opposition se situait entre deux types de politiques (d’où l’importance apportée à la planification par ce type de critique[11]).
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Telle est la troisième raison, qui nous paraît la meilleure. Car ce que nous apporte l’enquête auprès d’Emmaüs, c’est que l’opposition entre deux écologies que l’on a y trouvé, n’est pas seulement celle de deux configurations économiques et de leur façon d’intégrer la dimension sociale, mais qu’il s’agit aussi d’une opposition entre deux niveaux d’intervention, entre le haut et le bas, ou, si l’on préfère d’autres images, le vertical et l’horizontal, le global et le local.
La portée du modèle d’Emmaüs tient au niveau auquel les choses changent, dans le quotidien, dans une action en réseau dont l’extension correspond à la définition du local, donnée notamment par Bruno Latour : le local, ce n’est pas un point sur une carte, mais une mesure de nos dépendances et de nos solidarités, le réseau d’extension d’un rayonnement[12]. Or, plus les communautés d’Emmaüs développent leurs activités écologiques, plus elles renforcent et étendent leurs réseaux de solidarité. C’est le cas des activités d’agriculture biologique ou d’agroécologie qui ne visent pas seulement à assurer l’autosubsistance des communautés, mais conduisent à développer des relations de proximité avec d’autres producteurs ou avec des consommateurs par les réseaux d’AMAP. C’est ainsi que le modèle d’Emmaüs (le caractère inséparable du social et de l’environnemental) peut s’étendre et se généraliser sans aboutir très vite à des oppositions frontales.
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