Transformation
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Émilie Agnoux : “Les Français considèrent que les services publics locaux manquent de moyens au regard des besoins”
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Simon Gendrel
9 février 2026
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Dans une interview accordée à Acteurs publics, Émilie Agnoux, cofondatrice du think tank Le Sens du service public, revient sur la publication d’une enquête parue le 9 février, menée en partenariat avec la Fondation Jean‑Jaurès et la Casden Banque Populaire. Celle‑ci met en lumière le fort attachement des Français aux services publics locaux, ainsi qu’une convergence des attentes citoyennes en matière de gouvernance. Des enseignements appelés à nourrir le débat à l’approche des élections municipales des 15 et 22 mars prochains.
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Émilie Agnoux, cofondatrice du think tank Le Sens du service public, auteure de « Puissance publique. Contre les démolisseurs d’État. »
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Quels enseignements principaux tirez‑vous de votreétudeintitulée “Les Français et les services publics locaux” ?
Nous avons mené cette étude dans le prolongement d’une enquête que nous avions réalisée avec OpinionWay, visant à comprendre et analyser le rapport des citoyens aux services publics, l’importance qu’ils y attachent et les attentes exprimées. Une nette disparité avait été décelée entre la qualité d’accès aux services publics locaux et celle des services publics de l’État. Concrètement, les Françaises et les Françaises sont en phase avec ces services de proximité : 7 Français sur 10 se disent ainsi satisfaits des services publics locaux. Un chiffre qui va à rebours des discours que l’on entend sur la dégradation des services publics en général et de ceux qui traduisent une défiance institutionnelle.
Un autre enseignement de cette étude est que nos concitoyens expriment un sens civique très fort. Il se traduit par le fait qu’1 Français sur 2 se dit prêt à s’engager bénévolement dans des missions de proximité, pour sa commune. Ceci entre en corrélation avec l’appétence des plus jeunes pour la citoyenneté et la démocratie locale, et leur volonté de voir la création de nouveaux services publics en lien avec des modes de mobilité plus durables que notre sondage révèle.
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Finalement, nous percevons aussi le regard assez critique que les Français portent sur le traitement des services publics en général. 7 Français sur 10 nous disent que les services publics et les agents publics sont dévalorisés dans le débat public. La même proportion estime également que les services publics locaux manquent de moyens et que l’État délègue trop de compétences relevant de son propre champ aux collectivités locales.
Dernier enseignement qui me semble intéressant : les Françaises et les Français sont très au fait de la répartition des compétences entre l’État et les différentes collectivités. Dans l’ensemble, ils sont bien informés.
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Quelles sont leurs principales attentes au niveau local ?
Ils ont confiance envers les acteurs publics pour prendre en compte un certain nombre de besoins. Si la santé et la sécurité sont des sujets de fortes préoccupations qui figurent en tête des domaines prioritaires pour les prochaines élections municipales, ce sont des sujets qui restent traités de manière générale. Quand on entre dans le détail de ces attentes sur l’alimentation, le logement, les transports ou l’aide aux aidants, on observe une appétence pour davantage d’interventions publiques afin de répondre à ces besoins.
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Comment expliquez‑vous la forte disparité géographique dans l’appréciation de la qualité des services publics locaux, notamment dans l’Ouest de la France où celle‑ci est en moyenne plus élevée que sur le reste du territoire ?
Personnellement, je prendrais de la distance avec cette lecture à l’échelle régionale. Nous avons aujourd’hui de grands territoires régionaux assez étendus, avec des centres urbains et des territoires ruraux qui n’ont pas les mêmes réalités. Ce qu’il faut surtout retenir, c’est la corrélation globale entre la satisfaction et la qualité perçue des services publics locaux. En fait, je ne suis pas sûre que l’échelon régional soit le plus pertinent dans ce sondage.
Les Français nous disent, en substance, que peu importe qui assure une mission, du moment qu’ils ont affaire à une entité clairement identifiée.
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Comment expliquer la méfiance que peuvent exprimer les citoyens vis‑à‑vis de l’intercommunalité, en comparaison avec la confiance accordée à la commune ?
Sur ce point, je ne me rallie pas forcément à cet enseignement, qui peut être nuancé au regard des résultats de l’étude. En réalité, nos résultats révèlent que les Français ont une assez bonne connaissance concernant la répartition des compétences entre les collectivités. Je pense que la disparité de confiance entre communes et intercommunalités renvoie surtout à la question du regroupement des services publics, à l’exigence de proximité et d’humanisation des services. Les Français nous disent, en substance, que peu importe qui assure une mission, du moment qu’ils ont affaire à une entité clairement identifiée.
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Cette demande de guichet unique et d’humanisation des services est un élément central de votre étude…
Oui, et c’est une constante dans l’ensemble de nos travaux. Les Français plaident très majoritairement pour une prise en charge individualisée, avec un être humain capable de s’identifier à leurs problèmes, de les comprendre et d’échanger directement avec eux. Cet enseignement souligne que la demande de numérisation, d’usage d’outils d’intelligence artificielle et de recours à un suivi exclusivement numérique reste relativement faible. On peut prendre l’exemple de structures comme France Services, qui regroupent en un même lieu plusieurs services publics. Les Français ont une appétence pour le développement de ce type de dispositifs et pour l’intégration de toujours plus de services. Finalement, il s’agit aussi d’une attente envers des administrations plus collaboratives, conscientes que la vie des citoyens peut se heurter à des difficultés nécessitant l’intervention de plusieurs administrations. Ces lieux mutualisés et humanisés apparaissent ainsi comme une demande charnière. Cela va à rebours du paradigme des politiques publiques actuelles, qui tendent vers une numérisation accrue menée depuis de nombreuses années, et qu’il convient d’interroger.
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39 % des répondants se déclarent favorables au retour de la taxe d’habitation. C’est un chiffre qui interpelle : que traduit‑il ?
Ce chiffre est plutôt élevé, toutes tendances politiques confondues, ce qui est étonnant puisqu’il s’agit du rétablissement d’un impôt supprimé. Or, il est rare que l’on souhaite revenir sur ce type de mesure. Cela pourrait être mis en lien avec le fait que les Françaises et les Français considèrent massivement que les services publics locaux manquent de moyens au regard des besoins. Cela traduit surtout la volonté de redonner davantage de leviers aux collectivités pour adapter le niveau des services aux besoins et contraintes exprimés localement.
Le sondage nous montre surtout une demande de sécurisation globale des parcours de vie, qui se traduit par des attentes en matière d’alimentation, de transports, d’aide aux aidants, d’environnement ou de logement.
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Cette étude révèle également des clivages partisans qui persistent sur les questions de politiques publiques locales. Quelle analyse en faites‑vous ?
À l’exception de la question de la sécurité, plus prégnante dans l’électorat de droite, l’étude révèle un certain nombre de propositions concrètes transpartisanes, ce qui montre qu’il existe une réelle capacité de rassemblement dans le pays. Au niveau de la police municipale armée, par exemple, on aurait pu s’attendre à ce que la question prédomine, étant donné que le sujet est très présent dans le débat public. Or le sondage nous montre surtout une demande de sécurisation globale des parcours de vie, qui se traduit par des attentes en matière d’alimentation, de transports, d’aide aux aidants, d’environnement ou de logement. Il s’agit en fait d’une demande de protection plus globale face à des risques très divers, qui ne se limitent pas qu’aux risques physiques ou aux incivilités. On constate également que les sympathisants du Rassemblement national ont tendance à être les plus critiques à l’égard du service public, tout en partageant des diagnostics proches des autres sensibilités politiques sur le manque de moyens, le désengagement de l’État, la nécessité d’une intervention locale et le besoin de solutions de proximité et de réhumanisation. Ce qui est intéressant dans ce sondage, c’est que si les appréciations sur les causes peuvent diverger selon les réalités vécues, les attentes et les solutions de fond en matière de politiques publiques convergent largement. Cela va à rebours des discours qui cherchent à fracturer les électorats et souligne tout l’intérêt des élections locales, qui constituent des espaces de ralliement entre les Françaises et les Français.
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Simon Gendrel à suivre sur : https://acteurspublics.fr/articles/emilie-agnoux-les-francaises-et-les-francais-considerent-que-les-services-publics-locaux-manquent-de-moyens-au-regard-des-besoins/
