Isabelle Autissier : « C’est le combat qui nourrit l’espoir »
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Isabelle Autissier sur l’« Ada 2 », en mer des Hébrides, Ecosse, juillet 2024
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L’une des premières femmes à faire le tour du monde en solitaire, en 1991, la navigatrice et écrivaine Isabelle Autissier est aujourd’hui engagée dans la défense du vivant, notamment au sein de l’ONG WWF France, dont elle est la présidente d’honneur. Elle revient pour « Le Monde des livres » sur ses réflexions autour de l’espoir et de l’action…
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Dix ans après les accords de Paris, les scientifiques s’accordent sur le fait que l’objectif d’un réchauffement limité à 1,5 °C à l’horizon 2100 est irréalisable. Dès lors, que nous est-il permis d’espérer ?
Rien n’est écrit. Même si on s’oriente vers un réchauffement à 2,8 °C ou à 3 °C, il peut advenir une crise écologique mondiale qui chamboule tout et freine ce processus. Mais il ne faut pas souhaiter que ce soit aussi brutal, car cela serait très désagréable pour les humains – le jour où il n’y aura plus assez de terre cultivable et d’eau potable pour tout le monde, ce sera la guerre. L’espoir qu’il nous reste est de réchauffer le moins possible, au centième de degré près. L’eau gèle à 0 °C, pas à 0,1 °C. L’objectif, c’est de faire en sorte que les grands équilibres écologiques qui nous fournissent de l’oxygène, de l’eau propre ou de la nourriture soient le moins possible mis en cause. Nous appartenons à la nature. Si elle s’écroule, Homo sapiens s’écroule avec.
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Les politiques de dérégulation de l’exploitation du gaz de schiste menées par le gouvernement Trump et l’intérêt porté aux ressources pétrolières du Venezuela illustrent une orientation à rebours de l’enjeu climatique. Ce « backlash » écologique est-il porteur de désespoir ?
Il est clair que nous faisons marche arrière. Mais où est-il écrit que nous sommes destinés àtoujours aller de l’avant ? Ça n’existe que dans nos rêves les plus fous ! Vous savez, j’ai bientôt 70 ans et je suis peut-être un peu moins naïve qu’une partie des gens. Je ne me suis jamais illusionnée sur le fait que le combat écologiste allait être un long fleuve tranquille. Aucun des grands combats de l’histoire des hommes n’a été linéaire. Il y a toujours un moment où l’on rentre dans le dur. On le voit en ce moment sur le combat pour l’émancipation des femmes.
Les oppositions se réveillent toujours lorsque l’on marque des points. Alors, il ne faut surtout pas lâcher, au contraire, il faut prendre son courage à deux mains et redoubler d’efforts ! Je pense que plus les conséquences de la destruction du vivant vont se faire sentir, plus les gens vont se résoudre à écouter les scientifiques.
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L’espoir est-il une forme de courage ?
Selon moi, le courage renvoie plus à une forme d’engagement. L’espoir, c’est bien gentil, mais cela n’implique pas immédiatement l’action. J’aurais beau espérer la paix dans le monde, si je reste chez moi à cultiver mon jardin, j’espérerais à vide, en quelque sorte. En revanche, se lancer dans l’action en s’engageant dans une organisation relève d’une autre dimension. Là, il peut y avoir une forme de courage, en donnant son énergie, en se risquant à prendre des coups intellectuels ou même physiques. Nombreux parmi ceux qui luttent concrètement pour la liberté finissent en prison, voire pire. C’est là que se trouve le courage.
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Il n’empêche qu’il semble impossible de trouver la force de combattre quand on est désespéré…
Vous avez raison : quand on combat pour quelque chose, il faut y croire un minimum. L’espoir est indissociable d’une forme d’optimisme quant à l’avenir et s’ancre dans une certaine conception de la vie que l’on souhaite défendre.
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A l’inverse, diriez-vous que le combat est le meilleur remède au désespoir ?
Précisément, oui ! C’est ce que je répète à longueur de conférences. Si vous voulez arrêter de déprimer, battez-vous ! Seul, on a davantage tendance à désespérer. Dans la lutte, il y a des solidarités qui se créent. Engagez-vous, au pire, ce sera bon pour vous. Ensuite, est-ce que vos actions vont fonctionner ? Est-ce que ce sera bon pour le combat ? Je ne sais pas, je l’espère. Il ne faut tout de même pas noircir le tableau, il y a des initiatives qui marchent à petite comme à grande échelle. Par exemple, lorsque l’on crée une vraie aire marine protégée, il suffit de quelques années pour que la biodiversité revienne. Pas exactement à l’identique, bien sûr, mais on retrouve des écosystèmes qui fonctionnent, qui sont vivants. C’est le combat qui nourrit l’espoir.
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En 1999, dans la deuxième étape d’Around Alone, le tour du monde en solitaire, votre bateau s’est retourné, et vous avez dû survivre une vingtaine d’heures au milieu du Pacifique avant d’être secourue. Avez-vous gardé espoir, alors ?
J’ai vécu quelques situations périlleuses dans ma vie de navigatrice. So what ? Quand l’eau entre dans le cockpit et que rien ne fonctionne plus, vous prenez un seau et vous videz l’eau pour maintenir le bateau à flot. Coûte que coûte. Vous n’êtes pas assis, là, en train de philosopher, vous vous activez. Que puis-je faire pour que ça finisse au mieux ? Jecrois que l’on peut influer sur nos destins individuels et collectifs par l’action et l’engagement concret. Le « malgré tout » [du thème du Forum philo, « Espérer, malgré tout ? »] n’est qu’un amas d’aléas contre lesquels on doit lutter. En mer, peu importe que j’aie le vent dans le pif, qu’il y ait de grosses vagues, que j’aie des avaries. Si je m’arrête par désespoir, je suis morte.
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Y a-t-il un regain d’énergie lorsque le bateau chavire et que la mort approche ?
Ce que je vais vous dire est très personnel. A ce moment-là, le cerveau se scinde en deux. Il y a l’intellect qui envisage la mort, qui tourne autour, et immédiatement il y a cette autre chose, qui met de côté l’angoisse, cette manière de se dire : « Pas la peine de se prendre la tête avec ça, il y a des choses à faire, maintenant, tout de suite. » Alors on essaie avec méthode et détermination de regagner petit à petit des points pour mettre le maximum de chances de son côté. Cette démarche-là est formidablement constructive, car elle porte en elle la projection mentale de la survie. L’angoisse se dissipe. Construire des solutions fait du bien à la tête. Cela dit, ce réflexe ne vient pas chez tout le monde dans les histoires de naufrages. Il y a des gens qui se laissent mourir. Pourquoi ? Je n’ai pas la réponse.
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Quelle est votre analyse du déni face au changement climatique ?
Je pense qu’il y a une peur de changer. Les gens préfèrent s’accrocher à une perspective qu’ils connaissent, même si cette dernière n’est pas géniale. Globalement, surtout dans les pays développés, on a sa petite maison, son appartement, sa voiture. On considère que c’est somme toute assez confortable et on n’a pas envie d’y renoncer. Il est plus facile de faire l’autruche et de penser que le réchauffement climatique n’est pas imminent, ou qu’il n’aura pas tant d’impact. Le déni sous toutes ses formes neutralise l’action. Et, bien sûr, il ne faut pas perdre de vue qu’il y a aussi des stratégies de gens puissants et organisés, à qui bénéficie le fait que rien ne change.
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Dans vos livres – on peut penser, par exemple, à votre dernier roman, « Le Naufrage de Venise » (Stock, 2022) –, vous décrivez la nature et les relations humaines d’une manière sensible, lumineuse. Considérez-vous que le rôle de l’écriture soit de donner de bonnes raisons d’espérer et de combattre ?
A la base de ma manière de raisonner, il y a ma formation scientifique. Mais je reste un être humain. Je mesure en moi-même combien être au contact de la nature et fréquenter d’autres vivants permet de se construire, apporte du bonheur, et conforte sur son appartenance à ce grand mouvement de la vie, à cette planète complètement étrange, à la beauté, à la sensibilité, à l’émotion qui s’y réalise. Alors oui, l’écriture est un partage, une tentative de propager ces valeurs et ces espoirs pour lesquels je me bats. (…. )
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