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Rareté de l’eau : ce que nous savons déjà et que nous refusons d’appliquer

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Le temps où l’eau abondait et était bon marché appartient au passé. En France, si les solutions existent pour éviter la pénurie, manque la volonté de les mettre en œuvre malgré le choc climatique en cours, déplorent des experts du Conseil d’analyse économique.

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Arrosage d’un champ de maïs, en Isère, pendant l’alerte sécheresse de juillet 2025. 
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Anne Perrot, correspondante du Conseil d’analyse économique (CAE)
Arnaud Reynaud, professeur à Toulouse School of Economics, Inrae
Stéphane Saussier, professeur à l’IAE Paris, université Paris-I Panthéon-Sorbonne
Jean Beuve, professeur à l’université de Lille et conseiller scientifique au CAE
Lucie Huang, chargée d’études au CAE
09/02/2026
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La France aime se persuader qu’elle découvre aujourd’hui la rareté de l’eau. Sécheresses à répétition, restrictions estivales, conflits d’usage : l’urgence serait nouvelle, presque imprévisible. C’est faux. Le diagnostic est posé depuis longtemps, les solutions sont connues, documentées, débattues. Ce qui manque, ce n’est ni l’expertise ni les outils, mais la volonté de les mettre réellement en œuvre, alors même que le réchauffement climatique rend chaque année l’inaction plus coûteuse.

Le cœur du problème est parfaitement identifié. Notre modèle économique de l’eau repose encore largement sur une logique de volumes : les services sont financés par les mètres cubes consommés, alors même que les politiques publiques appellent à réduire les usages. Autrement dit, moins on consomme, plus on fragilise financièrement les services chargés de produire, de distribuer et de traiter l’eau. Cette contradiction est désormais aggravée par le changement climatique, qui réduit la disponibilité de la ressource, accentue la variabilité saisonnière et rend structurelle une tension longtemps perçue comme conjoncturelle.

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Les conséquences sont visibles. Les réseaux vieillissent, les fuites s’accumulent (près d’un litre sur cinq est perdu avant d’arriver au robinet) et le rythme de renouvellement des infrastructures est dramatiquement insuffisant. Réparer coûte cher, économiser rapporte peu. La sobriété, pourtant indispensable pour s’adapter au réchauffement, se transforme alors en risque financier.

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Le principe pollueur-payeur reste théorique

Autre angle mort, tout aussi ancien : l’injustice de la répartition de l’effort. Les ménages financent la majorité de la politique de l’eau, alors que l’agriculture et l’industrie, grandes consommatrices et sources majeures de pollution, contribuent relativement peu au regard de leur impact réel sur la ressource. Le principe pollueur-payeur reste largement théorique, malgré l’aggravation des pressions environnementales.

Face à cette situation, la tentation est grande de se réfugier dans des solutions de façade. Appels à la responsabilité individuelle, campagnes de sensibilisation, injonctions à «fermer le robinet» : autant de mesures politiquement confortables, mais économiquement insuffisantes. Elles permettent de donner le sentiment d’agir, tout en évitant de réformer un modèle devenu inadapté à un climat durablement plus contraint.

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Pourtant, les leviers sont connus. Réformer la tarification de l’eau pour mieux refléter la réalité des coûts fixes, sécuriser le financement des infrastructures et maintenir un signal prix pertinent en période de tension hydrique n’a rien de révolutionnaire. Conditionner davantage la rémunération des opérateurs à des objectifs de performance (réduction des fuites, qualité du service, efficacité environnementale) relève du simple alignement des incitations sur une ressource devenue structurellement rare sous l’effet du réchauffement climatique. Mettre en place des dispositifs ciblés de solidarité pour protéger les ménages modestes est bien plus efficace que de maintenir des tarifs artificiellement complexes et inefficients.

Pourquoi ces solutions tardent-elles à s’imposer ? Parce qu’elles obligent à sortir de l’ambiguïté politique. Assumer que le changement climatique transforme durablement l’économie de l’eau. Reconnaître que certains usages devront contribuer davantage. Expliquer que l’eau abondante et bon marché pour tous, tout le temps, appartient désormais au passé.

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Penser l’eau du «petit cycle» au «grand cycle»

Enfin, persister à ne penser l’eau qu’à travers le «petit cycle», du robinet à l’égout, est une autre erreur, d’autant plus problématique que le réchauffement climatique affecte d’abord le «grand cycle» : nappes, rivières, sols, écosystèmes. Alors même qu’il conditionne la résilience future des territoires, il reste structurellement sous-financé, qu’il s’agisse de la recharge hivernale des nappes, de la renaturation des rivières, de la prévention des inondations, de la réutilisation des eaux usées, etc. Les besoins sont connus, les chiffres documentés, les outils existent. Ce qui fait défaut, une fois encore, c’est la décision de les mobiliser à la hauteur du choc climatique en cours.

La France ne manque ni d’analyses ni de rapports sur l’eau. Elle manque de passage à l’acte. Continuer à différer des réformes pourtant largement consensuelles, dans un contexte de réchauffement climatique avéré, revient à organiser la pénurie en toute connaissance de cause. Le véritable risque n’est pas de réformer trop vite, mais de persister dans un modèle conçu pour un climat qui n’existe plus.

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(1) Le Conseil d’analyse économique (CAE) réalise, en toute indépendance, des analyses économiques pour éclairer le débat public et le gouvernement. Ses experts sont des universitaires reconnus qui ne sont pas rémunérés pour leur travail au sein de cet organisme.

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Signataires : 

Anne Perrot Correspondante du Conseil d’analyse économique (CAE) Arnaud Reynaud Professeur à Toulouse School of Economics, Inrae, université Toulouse Capitole Stéphane Saussier Professeur à l’IAE Paris, université Paris-I Panthéon-Sorbonne Jean Beuve Professeur à l’université de Lille et conseiller scientifique au CAE Lucie Huang Chargée d’études au CAE.

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