Iran
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« Cette guerre de Netanyahou et Trump en Iran n’apportera ni la liberté aux Iraniens, ni la stabilité aux Libanais, ni la sécurité aux Israéliens »
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Dans une tribune, un collectif de dix chercheurs et intellectuels d’origines iranienne et israélienne considère que le conflit tient à des « intérêts stratégiques, ambitions impérialistes et profits liés aux ressources énergétiques et à l’industrie de l’armement », qui ne servent en aucun cas les intérêts des populations civiles.
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L’offensive déclenchée le 28 février par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran est présentée comme une guerre menée dans l’intérêt des deux peuples israélien et iranien, c’est-à-dire dans le but, d’une part, de prévenir l’attaque de la République islamique contre Israël et, de l’autre, de libérer les Iraniens du joug de ce régime.
Ce récit est formaté par l’opposition simple entre deux camps : d’un côté, un régime dénoncé comme source du mal ; de l’autre, des puissances agissant au nom des peuples. Face à cette alternative, il ne resterait qu’à choisir son camp. Dans un premier temps, une partie des sociétés concernées – en Israël comme en Iran – a pu en effet accueillir favorablement l’offensive en y voyant le moyen d’atteindre la paix et la liberté. Mais cette promesse mérite d’être interrogée. Au Moyen-Orient, de telles guerres ont été invoquées à maintes reprises par des dirigeants du « camp du bien ». Pourtant, d’une guerre à l’autre, la paix promise n’a jamais vu le jour. Elle a plutôt laissé la place à une succession de crises, de destructions et de nouvelles violences.
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Que la République islamique d’Iran soit un régime oppressif, responsable de terribles crimes contre sa population civile et de déstabilisations régionales, ne fait guère de doute. Mais faut-il pour autant considérer ceux qui prétendent mener la guerre actuelle contre elle comme les représentants du « bien » et agissant dans l’intérêt des peuples ? L’histoire récente des interventions des Etats-Unis et de leurs alliés dans la région, de l’Irak à la Libye, invite à la prudence : elles ont souvent servi des intérêts stratégiques propres aux administrations américaines tout en laissant derrière elles des sociétés profondément fragilisées.
La doctrine « America first » de Donald Trump et la politique internationale qu’il a mise en œuvre dès le début de son mandat révèlent une orientation impérialiste qui semble nettement en contraste avec la prétention de s’engager dans une offensive dans l’intérêt des peuples du Moyen-Orient.
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Le même doute demeure quant aux intérêts poursuivis par le gouvernement israélien dans cette guerre. Depuis plusieurs années, la politique conduite par le premier ministre Benyamin Nétanyahou s’inscrit dans une logique de militarisation croissante des rapports d’Israël avec les peuples de la région. Elle s’accompagne de la poursuite de l’occupation et de la domination exercée sur les Palestiniens, ainsi que de la destruction massive de Gaza. Une telle politique n’a pas seulement nui aux sociétés voisines, mais elle a également plongé la société israélienne dans une crise politique et institutionnelle d’une gravité inédite, faisant du gouvernement actuel l’un des plus contestés de l’histoire du pays. Dans ces conditions, il est difficile de prétendre que la guerre actuelle sert l’intérêt commun des peuples de la région ou même celui du peuple israélien.
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Confrontation de projets messianiques
Faut-il comprendre cette guerre comme le combat des puissances laïques contre le fondamentalisme religieux de la République islamique ? Rien n’est plus trompeur. Contrairement à la propagande qui la soutient, elle n’oppose pas le « monde libre » à un régime religieux. Sinon comment expliquer la référence constante au caractère religieux de cette guerre dans la bouche de Trump ou de ses alliés républicains les plus proches, comme le sénateur Lindsey Graham ? Comment ne pas entendre les significations messianiques qu’y associent Nétanyahou et les membres de son gouvernement, ou « l’ampleur biblique » que lui a attribuée le porte-parole de Tsahal, Olivier Rafowicz, sur i24News le 12 octobre ?
En réalité, loin d’être un rempart contre le fanatisme, cette guerre doit être considérée comme le produit de plusieurs projets messianiques qui ne promettent qu’une catastrophe pour l’ensemble du Moyen-Orient.
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Il suffit d’écarter ainsi la couche épaisse de la propagande promue par l’administration Trump et le gouvernement de Nétanyahou pour constater que leur offensive ne vise pas seulement le régime iranien, mais la destruction d’infrastructures essentielles et la déstabilisation durable du pays. Elle s’inscrit dans le projet plus large de recomposition géopolitique du Moyen-Orient, où se croisent intérêts stratégiques, ambitions impérialistes et profits liés aux ressources énergétiques et à l’industrie de l’armement. Face à ce projet, la responsabilité de plusieurs Etats européens est pleinement engagée, Etats qui, d’une part, soutiennent militairement les opérations américaines ou israéliennes dans la région et, de l’autre, définissent leur politique nationale et internationale à partir de la propagande qui légitime de telles opérations.
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Refuser la guerre permanente
Si nous nous opposons à cette guerre, c’est parce qu’il nous paraît évident qu’elle n’apportera ni la liberté aux Iraniens, ni la stabilité aux Libanais, ni la sécurité aux Israéliens. Dissocier le sort du peuple israélien de celui des Palestiniens, des Libanais et des Iraniens, ou pire encore opposer le premier au second, voilà qui serait une erreur fatale, y compris pour l’avenir des Israéliens et même de tous les juifs de la région. Les massacres du 7-Octobre ont montré jusqu’où peut conduire la poursuite, pendant des décennies, d’une politique fondée sur la domination et sur l’illusion d’une sécurité garantie par la seule puissance militaire.
La violation du droit international et des droits humains qui est en train de devenir la nouvelle règle dans notre monde n’épargnera personne dans ses effets néfastes. Iraniens, Arabes, Israéliens, juifs, musulmans ou chrétiens seront tous, aussi bien au Moyen-Orient qu’en Occident, des victimes d’une telle régression grave. Un avenir en paix et en sécurité ne pourra naître que de la capacité des sociétés à refuser ces logiques de guerre permanente.
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La véritable solidarité ne consiste pas à soutenir les guerres menées en leur nom, mais à s’unir contre les systèmes politiques qui les entraînent dans la catastrophe : les Iraniens contre la République islamique, les Israéliens contre les politiques de leur gouvernement, et les uns et les autres solidaires des autres peuples dans la même lutte pour la paix, la stabilité et la démocratie.
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Schirin Amir-Moazami, sociologue (université libre de Berlin) ; Cédric Cohen-Skalli, philosophe (université de Haïfa) ; Naika Foroutan, sociologue (université Humboldt, Berlin) ; Anoush Ganjipour, philosophe, chargé de recherche au CNRS ; Elad Lapidot, philosophe (université de Lille) ; Chowra Makaremi, anthropologue, chargée de recherche au CNRS ; Ron Naiweld, historien, chargé de recherche au CNRS ; Tamar Novick, historienne des sciences à l’université technique de Munich ; Orly Noy, rédactrice en chef du site israélien « + 972 » ; Mehrdad Vahabi, économiste (université Sorbonne-Paris Nord).