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Et si on gouvernait avec gentillesse ?

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L'ancienne Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern. [Keystone - EPA/Masanori Udagawa]
Peut-on gouverner avec gentillesse ? / Tout un monde / 19 min. / le 1 juillet 2025
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https://www.rts.ch/info/monde/2025/article/gouverner-avec-gentillesse-une-nouvelle-approche-politique-a-explorer-28930168.html
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Des débats qui ressemblent à des combats ou des dirigeants plus proches de gladiateurs que de négociateurs, la politique actuelle manque souvent de bienveillance. Mais peut-on envisager de gouverner avec douceur et gentillesse? Certains, et peut-être surtout certaines, veulent y croire.

Dans une actualité internationale marquée par la figure de l’homme fort et du leader autoritaire, de Donald Trump à Xi Jinping en passant par Vladimir Poutine, on peut avoir l’impression que gouverner avec empathie est devenu impossible.

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 Frédéric Boillat

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Et pourtant, on se souvient de l’ancienne Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern et de son attitude après l’attentat de Christchurch en 2019, quand un suprémaciste blanc avait tué 51 personnes dans deux mosquées. L’élue avait serré dans ses bras les familles endeuillées, porté le voile et prononcé cette phrase restée célèbre:   »They are us. » (« Ils sont nous »).

Diriger avec bienveillance est également le message de Jacinda Ardern dans ses mémoires, qu’elle vient de publier: « A Different Kind of Power » (« Un pouvoir différent »).

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En politique, la gentillesse est associée à la faiblesse

En politique, la gentillesse est souvent associée à la faiblesse. Mais pour Emmanuel Jaffelin, philosophe et auteur de « Eloge de la gentillesse » interrogé dans Tout un monde, ce terme a justement besoin d’être redéfini: « Gentillesse rime avec faiblesse, mais étymologiquement, cela devrait rimer avec noblesse. Etre gentil, c’est rendre service à quelqu’un qui vous le demande, donc c’est une capacité à valoriser la serviabilité. Or, quand on est dans une idéologie qui consiste à croire qu’on est fort quand on domine autrui et non quand on lui rend service, la gentillesse n’a pas de valeur. »

C’est là le nœud du problème: on confond force et domination, alors que valoriser la gentillesse, c’est montrer sa force de sociabilité. Emmanuel Jaffelin poursuit: « Le mot ‘politique’ vient du grec ‘polis’ qui désigne la cité. Donc si on favorise la sociabilité dans un pays, il va de soi que celui-ci sera plus fort et moins mou que si on laisse se développer la force et la violence. » Et paradoxalement, la gentillesse est perçue comme une faiblesse alors qu’elle pourrait être la matrice d’une démocratie apaisée.

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Ce que proposent les partis d’extrême droite, ce n’est pas la gentillesse, c’est la protection pour des gens qui se sentent agressés de toutes parts

Jean-Yves Camus, chercheur attaché à l’IRIS

Et si la gentillesse est vue comme une faiblesse en politique, c’est parce que tout ce qui est empathie, gentillesse et bienveillance a été encapsulé dans le domaine du « care », c’est-à-dire du soin, un domaine dit « féminin ».

Pour Guénaëlle Gault, directrice générale de l’Observatoire société et consommation de la Fondation Jean Jaurès, ce domaine a tout de suite été disqualifié en politique: « Il a directement été relégué comme une posture douce, féminisée, inefficace, tout le contraire de la puissance. Et donc aussi apolitique et naïf. »

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L’illusion du contrôle

A l’heure actuelle, les citoyens semblent vouloir des hommes forts à la tête de leurs pays. Il faut cependant tenir compte des mécanismes de la séduction autoritaire. Dans un contexte de polarisation et de méfiance, les partis d’extrême droite ont en effet su adapter leurs actions politiques, constate Jean-Yves Camus, chercheur attaché à l’IRIS et auteur de nombreux travaux sur l’extrême droite: « Ce que proposent les partis d’extrême droite, ce n’est pas la gentillesse, c’est la protection pour des gens qui se sentent agressés de toutes parts par la mondialisation, l’immigration, la précarité économique ou la disparition de l’usine qui les employait. »

Pour cet expert, ces personnes sont « dans une double demande d’autorité et de fermeté, à condition que cette fermeté soit opposée à ceux qu’ils désignent comme leurs ennemis ou ceux qui leur font peur ». Et d’estimer que nous sommes dans une « ère des peurs » et que celle-ci ne prédispose pas à la bienveillance, mais à la méfiance et à la demande de protection.

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Il y a tout un nouveau vocabulaire et un nouveau référentiel à réinventer en politique

Guénaëlle Gault, directrice générale de l’Observatoire société et consommation de la Fondation Jean Jaurès
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A cela s’ajoute une sémantique particulière: le langage guerrier. On doit mener des batailles, on fait front, on lutte contre. Et quand chaque débat devient un front, l’individu se sent assiégé. Pour Guénaëlle Gault, « on est dans un monde saturé d’incertitudes, de crises, de complexité, d’accélération. Et les figures autoritaires vont offrir une sorte d’illusion du contrôle. Et aujourd’hui, il y a une fabrique culturelle autour d’un récit dominant qui associe souvent le leadership plutôt à la verticalité, à la dramatisation et à la virilité ».

Cette rhétorique guerrière et viriliste sature notre imaginaire politique et la montée de figures autoritaires est souvent médiatisée comme inévitable. Mais c’est aussi le signe de la fin d’un système, pour Guénaëlle Gault: « J’ai l’impression que c’est un moment où cette façon d’exercer la puissance et le pouvoir est à son extrême parce qu’elle est mise en danger. Je veux croire que c’est un peu la fin du règne de cette façon d’exercer le pouvoir. »

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>> Réécouter le podcast sur Jacinda Ardern :

https://www.rts.ch/info/monde/2025/article/gouverner-avec-gentillesse-une-nouvelle-approche-politique-a-explorer-28930168.html

Logo Le point J
Jacinda Ardern est-elle la meilleure dirigeante du monde? / Le Point J / 10 min. / le 12 novembre 2020
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Une nouvelle grammaire du pouvoir

L’enjeu est également de construire et faire exister des récits politiques alternatifs, comme ceux proposés par Jacinda Ardern. L’ancienne Première ministre avait démontré qu’un autre leadership était possible. Après les attentats de Christchurch, elle a posé le langage du lien et non de la guerre. Elle a parlé de deuil, de solidarité et non de vengeance. Et six jours après l’attaque, son gouvernement annonçait une réforme très stricte sur les armes semi-automatiques.

Mais pour imposer ces récits, il faut aussi une nouvelle grammaire du pouvoir, estime Guénaëlle Gault. « Ce peut être la gentillesse ou d’autres notions comme l’autorité relationnelle, la fierté tranquille. Il y a tout un nouveau vocabulaire et un nouveau référentiel à réinventer en politique. Parce que la question, ce n’est pas seulement celle de la gentillesse, mais c’est celle de l’imaginaire du pouvoir.

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Il ne faut pas prendre le pouvoir à tout prix si on s’aperçoit qu’on le prend uniquement pour y afficher son nom et pas du tout pour transformer positivement la société 

Emmanuel Jaffelin, philosophe
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Alors, à quoi devrait ressembler un politicien gentil? Emmanuel Jaffelin cite aussi Jacinda Ardern, qui a démissionné quand elle a compris qu’elle n’avait plus les moyens d’exercer le pouvoir. « Et ne pas prendre le pouvoir à tout prix si on s’aperçoit qu’on le prend uniquement pour y afficher son nom et pas du tout pour transformer positivement la société dans laquelle on vit. Ce sont les deux consignes à suivre. »

Sujet radio: Miruna Coca-Cozma

 Frédéric Boillat

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