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International

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Au Liban, la quatrième étape d’une guerre qui n’a jamais cessé

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Depuis octobre 2023, le Liban traverse un conflit en quatre actes dont la presse internationale peine à reconstituer la continuité. L’opération en cours n’est ni une guerre nouvelle ni une simple extension du front iranien : elle s’inscrit dans deux ans et demi d’opérations ininterrompues, d’une occupation aérienne silencieuse et d’une victoire médiatique israélienne passée inaperçue.

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La presse internationale a suivi chaque soubresaut de crises au Liban pendant des décennies et malgré sa taille réduite le pays a toujours été deux à trois fois plus couvert que d’autres pays du monde ou d’autres conflits[1] – elle se lasse pourtant récemment de ce « pays message » (formule de Jean Paul II en 1989), pays justement suspendu à des discours qui ont toujours fait exister le Liban inlassablement aux yeux du monde et comme perpétuellement adossé le destin du pays à la confiance et l’intérêt des acteurs internationaux.

Plus que pour d’autres pays, le brouillard de guerre actuel au Liban est un danger. Les discours sur le Liban sont devenus rares et tournent court, le pays est passé à un second plan de l’actualité internationale et régionale depuis quelques années de manière inédite, dans l’ombre de l’horreur impardonnable de Gaza et aujourd’hui de la guerre en Iran, comme dans la lassitude aussi de crises nationales successives, jamais résolues et dont plus personne ne sait quoi redire.

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Savoir ce qui se passe au Liban s’avère difficile aujourd’hui, a fortiori ce qui pourrait s’y passer : prétendre faire classiquement du terrain depuis 2023 est devenu illusoire, ne serait-ce que par respect pour des populations qui n’ont plus l’énergie de participer à la moindre enquête, tandis que le flux incessant d’informations instables (et plus encore instabilisées par un régime de commentaire permanent) rend tout éphémère, contradictoire, et démultiplié dans des structures mimétiques et un jeu de communiqués et contre-communiqués.

Israël annonce des frappes à venir qui n’arrivent pas toujours, tandis que le Hezbollah annonce des salves de roquettes et leurs cibles qui pourtant n’atteignent quasiment jamais leur but et sont interceptées entre temps ; Israël annonce avoir éliminé une cible, qui parfois réapparait quelques heures plus tard, tandis que le Hezbollah ne communique plus sur ses pertes ; chacun renvoyant l’autre à de la désinformation, des dissimulations et des mensonges, où le Hezbollah mentirait sur ses moyens et ses intentions, tandis qu’Israël dissimulerait un grand nombre de morts et des frappes catastrophiques sur Tel Aviv, etc.

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Ces derniers jours, alors qu’une nouvelle étape des interventions israéliennes depuis 2023 au Liban s’est dessinée, une dimension psychologique majeure s’est aussi ajoutée à la situation. Le vocabulaire « d’escalade », de frappes « sans précédent » (pourtant ce n’est pas le cas) a montré que l’impact psychologique de cette guerre de plus déformait désormais tous les discours autour de l’imminence du pire imaginable : tapis de bombes pour raser une partie de Beyrouth et occupation définitive du Liban sud. Des scénarios face auxquels le Hezbollah se pose en défenseur et qu’Israël maintient comme possibilité.

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Une victoire de communication israélienne

Loin toutefois de se jouer à égalité, la capacité de communication du Hezbollah ayant considérablement été réduite[2], la situation est marquée par une capacité israélienne à avoir imposé le rythme et la structure des débats. Quelque chose qui tranche radicalement avec les précédentes confrontations de 1996 et 2006 où le poids d’une opinion et des organisations internationales impliquait une course contre la montre israélienne. Cette victoire en matière de communication est d’autant plus remarquable qu’elle reste inaperçue, comme si à l’articulation des fronts militaires régionaux s’adossait une articulation réussie des fronts médiatiques : penser aujourd’hui qu’il s’agirait d’une sous-guerre avec l’Iran amène à ne pas interroger le résultat des opérations massives des deux années passées, ni la nature ou l’objectif d’une nouvelle opération supplémentaire au Liban.

Plus encore, elle ne permet pas de mesurer l’effet de long terme d’une « occupation aérienne » qui traverse les quatre phases de la confrontation depuis 2023 de manière inaperçue et sans être nommée : la guerre de 2026, contrairement à celles de 2006 et 1996, s’inscrit dans la continuité de deux ans et demi d’opérations intenses et ininterrompues.

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Une quatrième étape

L’ouverture d’un « front libanais » dans une guerre régionale suite aux tirs de roquettes du Hezbollah[3]  pour la mort de Khamenei, s’inscrit dans la foulée de signes annonciateurs au Liban même où les deux parties montraient une détermination à un nouveau round : promesse israélienne d’une deuxième campagne au Liban planant dangereusement sur la fin de l’année 2025, puis, à en croire le désormais célèbre Polymarket, sur la « fin mars » ; boycott d’Israël du mécanisme de coordination international pour le désarmement du Hezbollah dès le 26 février (qui avait donné lieu jusque-là à de véritables dramaturgies et ballets d’acteurs au quotidien entre force d’interposition de la FINUL, Israël, armée libanaise, Hezbollah et habitants des zones concernées) ; augmentation du nombre de frappes « de cessez-le-feu » dans la profondeur du territoire libanais et de plus en plus loin de la frontière depuis plusieurs semaines ; affichage d’un refus, enfin, du Hezbollah de laisser l’armée nationale commencer une deuxième phase de désarmement, annoncée depuis mi-février.

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En fait d’une guerre nouvelle ou d’une extension d’une autre avec l’Iran, ce qui se passe actuellement au Liban est une quatrième étape dans un conflit qui dure depuis le 8 octobre 2023, où le Hezbollah a ouvert un « front de solidarité » autolimité et étrange avec Gaza, l’estimant probablement appelé à durer quelques semaines, alors qu’il s’est transformé en guerre d’attrition qui a ravagé les infrastructures militaires et les villages au sud du pays pendant des mois. Une solidarité qui, par contre, ne sera pas répétée avec l’Iran dans les deux confrontations de 2024 et 2025 avec Israël.

Entré dans une deuxième phase à l’automne 2024, marquée par une opération shock and awe massive visant 1 200 cibles le premier jour[4], le conflit a pris une autre tournure pendant plusieurs semaines, laissant une lourde ardoise du côté libanais ; troisième phase enfin, plus inédite dans sa forme, l’instauration d’un cessez-le-feu unilatéral à partir de novembre 2024 où le Hezbollah restera silencieux sans jamais contre-attaquer, avec amorce d’un processus de désarmement de celui-ci et une situation rêvée pour Israël : la possibilité de continuer à frapper le Hezbollah et continuer la guerre avec une occupation aérienne qui ne se dit pas.

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La fin d’un jeu d’équilibriste

La pente était donc plus que favorable aux Israéliens, et le choix aujourd’hui d’une riposte dure avec imminence d’une opération massive est un choix politique discutable : déjà difficile à ramener seulement aux provocations initiales du Hezbollah, il s’est d’ailleurs déjà déplacé depuis sur l’idée que c’est plutôt la journée du 12 mars (où le Hezbollah a lancé 200 roquettes) qui justifierait une opération terrestre.

Bien avant la séquence actuelle, les autorités israéliennes ne cessaient aussi de marteler que le processus de désarmement n’allait pas assez vite, au point qu’un débat sur le réarmement du Hezbollah a commencé à émerger dans les médias dès octobre 2025, à peine quelques semaines après un vote historique du gouvernement libanais sur le désarmement du parti.

Ce choix efface des scénarios alternatifs et marginalise d’autres acteurs, notamment ce gouvernement libanais qui tentait un jeu d’équilibriste ces derniers mois en s’efforçant de rétablir une confiance internationale et un flux de soutien matériel et symbolique, la population libanaise, et l’armée nationale. Jusqu’à ces dernières opérations, le gouvernement de transition sous la direction de Nawaf Salam travaillait depuis plusieurs mois à inverser une vague de défiance et d’indifférence sans précédent envers le Liban, dont les atermoiements avaient fini par lasser les soutiens internationaux sur tous les dossiers. Son gouvernement rouvrait un à un tous les grands dossiers : résolution de la crise bancaire (laissée en suspens depuis 6 ans), armes du Hezbollah, négociations directes avec Israël. Israël manifestait même une certaine surprise à cette activité.

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Ce jeu d’équilibriste avait délibérément tourné le dos à un soutien populaire, et profitait de l’absence quasi totale de mouvements sociaux dans le pays malgré la situation économique. La situation actuelle prolonge ce nouvel écrasement de la population, déjà atone, jamais consultée sur les dossiers du moment, contrainte de se replier sur le combat du simple quotidien. Poussée aujourd’hui dans la rue, ou confinée dans l’angoisse, elle est aussi déjà interdite d’une future élection législative. Les listes auraient dû être déposées le 10 mars, le 9 les députés libanais avaient déjà prorogé leur mandat de deux ans.

En amont des opérations militaires actuelles, Israël a imposé un changement d’équation au fil des derniers mois : la question de la rapidité du désarmement du Hezbollah est devenue la seule variable, contre toute évidence historique (aucun processus de désarmement dans d’autres conflits n’a jamais été mené avec une telle pression temporelle) et en faisant disparaître d’autres enjeux : territorial (le retrait d’Israël de ses avancées dans le territoire libanais puis de ses cinq postes avancés gardés depuis), humain (le retour des populations déplacées), militaire (arrêt des frappes), et symbolique (l’enjeu d’un échange de reconnaissance internationale, le Liban ayant tenté de faire peser dans la balance l’amorce de négociations inédites entre les deux pays).

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Au fil des mois, la seule concession israélienne est devenue une concession personnelle : la menace différée de la prochaine opération massive. Elle a fait aussi disparaître les enjeux de la reconstruction et du développement de l’armée nationale libanaise, pressurée entre-temps par un flux d’information israélien impossible à traiter et une ampleur des tâches qui a mis l’armée face à ses limites logistiques et humaines[5] et dont le budget avait diminué de 80 % lors de la crise économique.

L’armée nationale devait justement faire l’objet d’une conférence de soutien le 5 mars à Paris, dont les tentatives d’interventions diplomatiques depuis ont par ailleurs été balayées sans ménagement (alors que la France avait eu son importance pour le cessez-le-feu de 1996). En appeler ces derniers jours – comme le font les autorités israéliennes – à l’intervention contre le Hezbollah d’une armée nationale à laquelle le crédit temporel et surtout financier de ce nouveau rôle n’a pas été accordé entre-temps relève d’une impasse cruelle.

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Une réalité militaire floue

Que la guerre actuelle ne soit ni surprenante ni nouvelle, l’absence de publications stratégiques depuis le cessez-le-feu en atteste aussi : contrairement à Gaza, aucun rapport sur le Liban n’a émergé parce que l’opération n’a jamais été terminée. De sorte aussi que rien ne permet à ce jour d’évaluer le succès des opérations israéliennes, la différence entre la puissance prêtée au Hezbollah (surévaluée au point que certains analystes israéliens déconseillaient d’entrer en guerre avant les opérations) et celle qu’il a pu effectivement déployer, à quel point il a été diminué, combien il se réarme et évolue depuis.

Depuis les premières salves de roquettes du Hezbollah en octobre 2023 – limitées et interprétées à l’époque comme une forme de retenue, laissant pour plus tard armes redoutables et centaines de roquettes simultanées en cas d’embrasement – les capacités militaires du mouvement se sont révélées drastiquement à la baisse. L’échec quasi total de la stratégie du mouvement en matière de drones, anticipée comme un défi potentiel à l’époque, a par exemple révélé combien le Hezbollah n’avait par exemple pas pris le pli des leçons de l’Ukraine.

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Dès les premiers jours de la deuxième phase du conflit à l’automne 2024, la surprise régnait dans les QG israéliens face au peu de répondant du Hezbollah. Mais l’armée israélienne s’avère malgré tout prise depuis à sa communication d’avant-guerre, tenue par une menace trop belle : armée redoutable avec 150-200 000 projectiles et drones, 100 000 hommes, 1 milliard de budget annuel[6], silos de missiles en pleine banlieue sud, tunnels partout à la longueur formidable[7], et même un aéroport.

Des publications stratégiques israéliennes anticipaient ainsi la confrontation avec une vraie armée, un mouvement qui allait saturer les défenses aériennes, rendrait toute avancée terrestre couteuse en hommes, et tenterait des opérations d’infiltrations terrestres – celles-là même qui n’ont tragiquement pas été anticipées depuis Gaza. Depuis, certains commentateurs semblent perdus à tenter de comprendre comme une menace si logique a pu s’évanouir si vite et continuent à produire des discours sur ce que le Hezbollah « aurait dû » faire pour rester dans la logique qu’ils en avaient eux-mêmes dessinée dans le lointain des années 2010.

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La non-évacuation des villages du nord d’Israël ces derniers jours, contrairement à 2023-4, semble plutôt montrer combien ces menaces ont été réduites entre-temps. Plus encore, alors que des évaluations parlent aujourd’hui d’un arsenal restant de 11 000 projectiles, majoritairement composé de roquettes, tout apparaît numériquement comme une réussite : même en gardant en tête la probable énorme surévaluation de départ, quels mouvements ont vu leur arsenal divisé par un facteur 3 à 10 en aussi peu de temps avec en plus 85 000 armes saisies, 3 000 à 4 000 morts et autant de blessés? L’arsenal théorique d’aujourd’hui assurerait si peu sur la longueur que des informations parcellaires font plutôt état d’une logique de rationnement dans les rangs du Hezbollah.

Autant le Hezbollah en 2006 avait réussi à imposer a posteriori l’idée de sa victoire (plus politique et médiatique que militaire), autant Israël laisse penser en 2026 qu’il n’y aurait pas eu une série des victoires écrasantes depuis 2023 – qu’elle avait pourtant revendiqué fin 2024 – et en congruence évidente cette fois avec le Hezbollah qui joue sa partition habituelle dans ce domaine. Israël continue à entretenir un discours de menaces à contretemps de leur probabilité en baisse, en allant par ailleurs au-devant de la seule menace restante (celle des opérations terrestres). Pire, le pays s’oriente dangereusement vers l’idée de la menace zéro et de la possibilité d’annihiler totalement un ennemi – ce que l’expérience récente avec le Hamas à Gaza devrait servir à démentir – et dans une totale congruence là encore avec la posture du Hezbollah de défense « existentielle ».

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S’il n’est pas question pour autant de laisser croire une seconde que le Hezbollah serait un acteur innocent et passif, l’ampleur du réarmement entre-temps reste douteuse : depuis plusieurs mois, le flux du réarmement est présenté comme supérieur aux destructions conjointes engendrées par le désarmement libanais et la continuité des opérations israéliennes.

Un autre chiffre, de 50 millions de dollars de budget mensuel a aussi été mis en circulation : budget qui non seulement ne couvrirait pas grand-chose compte tenu de l’enjeu de simplement payer les salaires du mouvement, serait une sévère baisse par rapport aux évaluations passées, mais plus encore laisse probablement de côté l’essentiel, d’ordre qualitatif, d’un Hezbollah qui rattrape un retard sur les petits drones, revient à la guérilla et reconsidère la clandestinité décentralisée. Pour certains, un nouveau Hezbollah a émergé et aurait réfléchi à son « surplus de moyens » qui l’aurait empêché de manœuvrer correctement en 2023-4. Pour d’autres, le Hezbollah s’engage aujourd’hui dans un combat justement parce que la pression sur ses hommes et son matériel est devenue insoutenable – l’exacte inverse de l’idée d’un réarmement aussi secret que massif. Toutes les idées et surtout les plus contradictoires circulent ainsi en ce moment.

Un certain doute israélien sur la nature de cet adversaire se mesurait toutefois à l’évolution du discours médiatique sur le Hezbollah, depuis cette redoutable armée qu’il faudrait frapper comme telle mais a disparu bien vite, à la mise en cause plus large d’un système Hezbollah, politique, religieux, civil, économique, et mafieux[8] et, in fine, de son grand nombre de membres et sympathisants. L’extension graduelle d’une mise en cause de toutes les facettes de ce mouvement protéiforme, jusque dans ses dimensions les plus sociales et ordinaires, a dessiné une extension du domaine des frappes possibles qui implique aujourd’hui de viser paradoxalement d’autant plus le versant libanais, civil et populaire sous couvert de viser l’Iran sur un autre front.

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Une occupation aérienne

L’angle du « réarmement » est toutefois surtout une double victoire de communication israélienne : elle permet de retirer sa confiance au gouvernement libanais, perçu alors à nouveau comme partenaire peu fiable, elle permet aussi de laisser inaperçue la situation (rare d’un point de vue stratégique) d’occupation aérienne entre-temps. Israël surveille le Liban par une nuée de drones qui surveillent constamment et frappent parfois, sur un pays à la surface minuscule. Le silence apparent d’un cessez-le-feu, la dénonciation de ses violations, et déjà la diffusion régulière de menaces d’invasion et d’occupation (toujours immédiatement reprises avec effroi par la presse libanaise), ont fait oublier le quotidien de la zone et les pratiques concrètes d’une armée israélienne qui a toujours été plus portée sur l’échelon tactique et la liberté d’action de ses officiers sur le terrain que sur les grandes doctrines et l’intellectualisation.

La menace d’une invasion israélienne actuellement brandie doit être ramenée à une situation où, depuis 2024, Israël occupe déjà le pays, et même bien au-delà du sud, sans avoir à mettre de bottes sur le sol. L’armée israélienne ne s’imagine plus un jour passer à travers les murs en s’inspirant de la French Theory comme le racontait Eyal Weizman[9], elle patrouille de fait au-dessus du sol, loin des regards et hors de portée, en empêchant le retour des populations dans certaines zones.

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Cette situation libanaise non seulement prolonge des enseignements de Gaza, surveillé par ce biais bien avant 2023, la longue histoire du Liban comme espace d’expérimentation de drones (leurs premières utilisations datent justement de l’invasion de 1982)[10] apparaît aussi congruente avec des campagnes militaires israéliennes à la durée de plus en plus longue. Elle illustre enfin un basculement inédit des préséances entre les corps d’armées au sein de l’armée israélienne, depuis la gloire historique de l’armée de terre jusqu’à un nouveau couple armée de l’air – renseignement[11] dopé à l’IA, qui permet de diminuer d’autant le prix du front intérieur israélien (le coût politique des pertes humaines).

Israël a ainsi tué plus de 1000 libanais depuis le cessez-le-feu de 2024, dont probablement un tiers de civils – à comparer aux 2 000 morts de la durée de toute l’occupation terrestre du Sud-Liban entre 1982 et 2000. Faute d’établir cette situation clairement, personne n’en a mesuré le bilan ou les objectifs, privant le débat des seuls éléments qui devraient servir de base de discussion en retour pour discuter de l’invasion terrestre supplémentaire annoncée aujourd’hui, encore plus d’une éventuelle occupation qui en découlerait.

Depuis l’annonce d’un cessez-le-feu bien plus concédé par Israël et à son propre rythme que produit d’une pression internationale, ces frappes au Liban n’ont été que peu discutées dans leur logique globale ou au cas par cas, comme si elles prolongeaient une perfection technique et une collecte d’informations sans limites initiée par « l’opération des pagers » en septembre 2024 : elles passent pour le faux envers chirurgical de Gaza.

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Un jeu avec l’angoisse

L’opération en cours au Liban – déjà plus de 886 morts, et des dizaines de milliers de réfugiés, dont le nombre risque de dépasser les précédents de 2006 et 2024 avec cette menace supplémentaire inédite de ne jamais pouvoir revenir – est donc à la croisée de trois éléments : un élargissement et une intensification de ces opérations d’occupation aérienne, une reprise des infiltrations terrestres israéliennes comme en 2024, et cette dimension supplémentaire et massive de guerre psychologique et d’orchestration de représentations et de peurs laissant planer deux autres étapes potentielles : la destruction totale du sud de Beyrouth, et l’invasion puis l’occupation terrestre du sud du pays. Autrement dit, le Liban ramené à Gaza, d’une part, et à son passé en 1982 de l’autre. Qu’Israël se lance dans une opération de récupération d’un corps de soldat perdu au Liban depuis 1986 sans le récupérer mais en faisant 41 morts, achève de donner à la situation ce ton de retour constant dans le passé.

Difficile à Beyrouth de croire encore aujourd’hui à l’existence de silos de missiles en plein milieu d’une zone densément peuplée, comme d’infrastructures formidables et cachées qui n’auraient pas déjà été détruites la première fois, encore moins reconstruites : il s’agit bien de frapper d’autres cibles, civiles ou économiques, et de continuer à traquer des cibles humaines. Mais surtout aussi de faire peur. Ces frappes sont assorties d’une annonce d’évacuation inédite : non pas d’immeubles précis comme auparavant mais de quatre quartiers entiers.

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Dans les faits, depuis, les frappes n’ont pas consisté en un tapis de bombes inédit, mais tout reste malheureusement possible et tout est fait pour que personne ne puisse en douter (les annonces ont été répétées, et complétées par un larguage de tracts).

Le spectre de la « doctrine Dahiyeh », une phrase choc israélienne de l’après-guerre de 2006, a été réactivé. Destinée avant tout à un débat public interne alors très critique de l’armée et de la conduite des opérations, cette menace, qui n’a jamais été une véritable doctrine[12], est devenue du point de vue libanais un nom, d’apparence systématique, pour entretenir une peur existentielle qu’Israël détruise tout, sans distinction. Promesse en vrac de frapper encore plus fort et largement à la prochaine guerre, jusqu’à toucher l’État libanais, les civils ou oblitérer des espaces entiers de « bastions » du Hezbollah, cette peur de l’anéantissement, reprise et amplifiée à l’époque par le Hezbollah qui pouvait se poser en seul défenseur, est désormais sciemment utilisée en Israël, où les plus radicaux jouent maintenant sur la menace de ce qui est de fait devenu une doctrine gaza.

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L’effet psychologique est là dans la société libanaise : à la colère face aux roquettes de la provocation du Hezbollah, s’ajoute l’effroi d’une intervention israélienne annoncée sans limites, et une mise en tension généralisée du pays autour d’émotions intenses. Des émotions qui pour beaucoup dans la population sont conjuguées ensemble plutôt que mutuellement exclusives, dans une société où la peur d’une guerre civile paralyse et effraie toujours plus à ce jour qu’elle ne mobilise.

Mais personne ne se soucie de mesurer cette opinion-là, aujourd’hui confinée et silencieuse, et les discours se perdent plutôt dans des conjectures aussi nombreuses que les intentions israéliennes sont illisibles : humilier par la destruction totale, créer une dissension entre le Hezbollah et sa base, provoquer une guerre civile par l’afflux de réfugiés et les tensions sociales qui en découlent, etc.

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Enfin, l’annonce d’évacuation pour le sud-Liban, complétée quelques jours plus tard par une annonce d’« extension » supplémentaire du domaine à évacuer, et les rumeurs d’une invasion et d’une création d’une nouvelle zone tampon à venir sont une autre forme de retour dans le passé : celui d’une autre zone tampon, créé en 1978 avec la création de la FINUL, force d’interposition et d’observation de l’ONU contre laquelle Israël est rentrée dans une forme de défiance ouverte et a poussé pour obtenir la fin de mandat, prévue désormais pour 2027 ; celui de 2006 où l’armée israélienne avait subi des pertes inattendues sur le terrain libanais, et prépare depuis la prochaine confrontation au sol avec le Hezbollah.

Bien plus qu’un regain de danger du Hezbollah qui justifierait de mettre en danger des soldats israéliens pour protéger les populations du nord du pays, et de l’utilité d’une zone tampon (qui ne permettra jamais d’arriver à un risque zéro face au coût d’une simple roquette), la tentation est bien d’aller chercher une victoire rapide au sol contre un ennemi diminué et dans une situation d’asymétrie des moyens jamais vue. Le tout afin d’engranger une victoire politique à court terme : faire rentrer sur le terrain une partie de l’armée israélienne, les forces terrestres, à la sociologie politique différente et plus radicale ; et chercher une potentielle victoire rapide et fulgurante à des fins électorales, en jouant sur des échecs militaires et politiques passés dont la mémoire reste vive.

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Si Israël affiche une unanimité renouvelée avec des sondages format « union sacrée » et 93 % de soutien à la guerre en cours avec l’Iran, ses divisions (très visibles à l’automne dans d’autres sondages où une majorité poussait à en finir avec la guerre) ne manqueront pas de réapparaître très vite. Il n’est pas impossible que Benjamin Netanyahu lave les complexités de son propre pays, composite et très divisé, sur celles du Liban sud – y compris en laissant sciemment planer le futur de cette zone tampon dont l’avenir serait laissé au plus offrant, sans que les libanais aient leur mot à dire. Si les élections législatives libanaises ont été reportées, celle d’Israël arrivent par contre en octobre prochain.

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Pierre France, Politiste, Doctorant en science politique à l’Université Aix-Marseille, Associé à l’Institut Français du Proche-Orient – Beyrouth

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Notes

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[1] Gallicagram permettait jusqu’à récemment d’explorer cette couverture intense du Liban en comparaison d’autres pays, notamment sur les données du journal Le Monde des cinquante dernières années.

[2] Le Hezbollah dans les années 2000-2010 avait une communication audiovisuelle sophistiquée, avec chaîne de télévision, clips, et même jeux vidéo, qui ne s’est pas renouvelée au fil des ans – la mort de Hassan Nasrallah en 2024 en était l’ultime étape, et l’absence d’usage de l’IA depuis en étant peut-être l’autre marqueur le plus évident.

[3] Qui, soulignons-le, n’ont rien touché en Israël et relevaient bien plus du tir symbolique, y compris symbole de briser sciemment le cessez-le-feu de son côté, et symbole de ne pas avoir réagi pendant un an à des tirs au Liban mais de le faire au nom de la solidarité avec l’Iran.

[4] À comparer aux 2 000 cibles en 3 jours en Iran récemment.

[5] L’armée a par exemple annoncé assez rapidement n’avoir plus assez d’explosifs pour détruire les caches et structures du Hezbollah.

[6] Contre 20 milliards pour l’armée israélienne et surtout 300 millions pour l’armée libanaise post-crise de 2020 et 2 milliards avant crise.

[7] Sans comprendre le ridicule de l’affirmation, ni de la source (une vague carte disponible en ligne sur un blog libanais de droite), un pseudo think tank, Alma Research, a fait circuler l’idée en 2021 d’un tunnel du Hezbollah de 25 km de long, soit un tunnel militaire parmi les plus longs au monde, construit secrètement dans une zone montagneuse – à force d’être le seul à proposer des chiffres impossibles à avoir, ce think tank est malheureusement régulièrement cité depuis comme une source.

[8] Iftah Burman et Yehuda Blanga, « Lessons from the SyriaHezbollah Criminal Syndicate, 1985–2005 », Middle East Policy, vol. 32, n° 2, 2025.

[9]  Qui, de fait, abordait un phénomène intellectuel déjà marginal au moment où l’armée israélienne allait opérer un tournant anti-intellectuel. Cette théorie est depuis analysée comme un exemple d’échec doctrinal.

[10] Stefan Borg, « Assembling Israeli drone warfare : Loitering surveillance and operational sustainability », Security Dialogue, vol. 52, n° 5, 2021.

[11] Voir le portrait de l’actuel chef du Mossad, David Barnea, et l’hagiographie dans le magazine américain The Tablet de Gershon Hacohen, officier particulièrement radical, marginalisé dans le jeu interne de l’armée israélienne, et opportunément redécouvert depuis 2023 comme « visionnaire ».

[12] Brièvement formulée dans quelques papiers, elle n’a jamais été une doctrine officielle et a cessé d’être discutée depuis longtemps au profit d’autres doctrines comme la « Campaign Between Wars » – l’idée qu’il faut lentement affaiblir les ennemis entre les guerres. Mais elle est depuis l’un des seuls exemples connus d’une doctrine militaire dont l’effet de popularisation et de diffusion sociale est devenu un phénomène en soi jusqu’à complètement dépasser sa réalité première.

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