Sélectionner une page

 

Les bombardements de dépôts pétroliers à Téhéran «laisseront des traces toxiques à long terme» sur la santé des Iraniennes et iraniens. Et polluent toute la région du moyen-orient…

.

Les incendies causés par les frappes israéliennes ont libéré quantité de substances toxiques. En plus des graves risques immédiats, elles exposent la population à des conséquences durables.

.

Guerre Israël-Iran.
.
Sur une capture d’écran provenant d’une vidéo publiée sur les réseaux sociaux le 8 mars 2026, on peut voir des flammes et de la fumée s’élèvent du dépôt pétrolier de Shahran à Téhéran.
.
Elsa de La Roche Saint-André
 10/03/2026
.

Des voitures enveloppées de suie devant les caméras de CNN, la blouse d’un travailleur humanitaire du Croissant-Rouge iranien recouverte de taches obscures, des chats au pelage noirci par les eaux de pluie qui ont ému les réseaux sociaux… Au-delà des impressionnants clichés des panaches de fumée noire qui surplombaient Téhéran dimanche 8 mars, d’autres images sont venues illustrer les retombées concrètes, pour la population de la ville, des bombardements de dépôts pétroliers.

Dans la nuit de samedi à dimanche, Israël a en effet visé quatre dépôts de carburant et un site logistique de produits pétroliers, localisés à Téhéran et dans ses environs. L’attaque a tué au moins six personnes, selon les autorités locales. Les frappes ont déclenché de gigantesques incendies, dont se sont dégagés d’épais et sombres nuages de fumée. Du fait du temps orageux, des gouttes de pluie noire et huileuse se sont ensuite abattues sur la métropole aux près de 10 millions d’habitants.

Lundi matin, des explosions continuaient de se faire entendre à Téhéran, notamment au niveau des égouts, en raison des importantes quantités de pétrole qui s’y sont déversées. Une habitante jointe par l’AFP depuis Paris déplorait que l’air soit «devenu irrespirable». Le vice-ministre iranien de la Santé, interviewé sur la chaîne Al Jazeera, invitait les métropolitains à rester confinés chez eux, pour se protéger des fumées. La veille, un porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères avait qualifié les frappes israéliennes visant l’industrie pétrolière de «guerre chimique intentionnelle contre les citoyens».

«Aérosol toxique»

Dès dimanche, l’inquiétude régnait quant aux conséquences pour la santé des Iraniens, induites par les substances toxiques potentiellement déversées dans l’air, l’eau et le sol. «Les explosions de réservoirs de pétrole ont libéré d’importantes quantités d’hydrocarbures toxiques, d’oxydes de soufre et d’azote dans l’atmosphère et les nuages, avertissait notamment le Croissant-Rouge iranien dans un communiquéEn cas de pluie, ces composés sont extrêmement dangereux et fortement acides, provoquant des brûlures chimiques de la peau et de graves lésions pulmonaires.»

L’organisation humanitaire a donc conseillé aux habitants de boucher toutes les ouvertures de leur domicile, de porter des masques filtrants, de rincer abondamment les zones touchées par la pluie, ou encore de se gargariser le nez et la gorge. L’Agence pour la protection de l’environnement, un organisme gouvernemental, a préconisé quant à elle aux publics sensibles, et en particulier «les enfants, les personnes âgées, celles souffrant de maladies cardiaques ou pulmonaires et les femmes enceintes», d’éviter tout déplacement.

.

S’il reste impossible de connaître avec précision «la composition des fumées qui s’échappent des sites pétroliers en feu», les expériences précédentes ont montré que de tels incendies dégagent «des gaz de combustion et des particules fines et ultrafines qui forment un aérosol toxique», explique à CheckNews Francelyne Marano, professeure émérite de biologie cellulaire et toxicologie à l’Université Paris Cité. Dans l’immédiat, «la présence de gaz irritants», le dioxyde de soufre ou les oxydes d’azote entre autres, peut «provoquer des crises aiguës nécessitant une hospitalisation». Les individus présentant une particulière vulnérabilité sont davantage susceptibles d’en souffrir, que ce soit les très jeunes enfants, les personnes asthmatiques ou atteintes d’autres maladies respiratoires chroniques ou celles sujettes à des allergies.

Plus largement, à court terme, l’ensemble de la population peut être concernée par des brûlures ou des irritations dues au contact des muqueuses avec des substances toxiques, complète le professeur Bruno Mégarbane, chef du service de réanimation médicale et toxicologique à l’hôpital Lariboisière, à Paris (Xe arrondissement). «Tout va dépendre de l’origine du contact, par voie respiratoire, cutanée, oculaire ou digestive, si des particules ont contaminé des aliments ou de l’eau. Aux yeux, ça peut donner des conjonctivites ou des kératites ; à la gorge, des laryngites ; aux bronches, des bronchites ou des bronchospasmes ; aux poumons, donc plus en profondeur, des pneumonies. Si c’est avalé, ça peut irriter le tube digestif, puis générer des diarrhées et des maux de ventre», énumère Bruno Mégarbane. Par ailleurs, «la pollution atmosphérique amplifie les symptômes des maladies respiratoires d’origine bactérienne ou virale», souligne Francelyne Marano.

.

«Un risque à vie de cancer»

Outre les muqueuses et voies respiratoires, c’est le sang lui-même qui peut se retrouver contaminé. De fait, comme l’expose Francelyne Marano, les particules fines et ultrafines émises en quantité par les feux «peuvent passer à travers la barrière alvéolo-capillaire» et ainsi pénétrer dans le sang. Or ces particules transportent des mélanges de produits toxiques, dont les plus nocifs sont les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). «S’ils atteignent le système nerveux central, ça peut donner des maux de tête, des vertiges, de l’agitation, des convulsions, voire des épilepsies chez les personnes à risque», indique Bruno Mégarbane. Il s’agit là de «l’une des explications de la survenue d’accidents vasculaires ou d’infarctus du myocarde au cours d’épisodes de pollution intense», renchérit Francelyne Marano.

Tous ces risques pourraient perdurer dans le temps. En raison, d’abord, de la situation géographique de la capitale iranienne : Téhéran est entourée de montagnes, de sorte que l’air pollué met plusieurs jours à s’évacuer. Et puis, à cause des conditions météorologiques : les eaux de ruissellement vont durablement polluer les sols et les réseaux d’eau locaux. Dans l’immédiat, «les métaux lourds ne se trouvent pas dans une concentration telle qu’elle peut engendrer des intoxications au plomb, au mercure», au nickel ou au vanadium, note Bruno Mégarbane. Mais la contamination aux métaux lourds fait apparaître «des risques supplémentaires à plus long terme», si des habitants y sont exposés «de manière régulière».

.

«Il est certain qu’en Iran, la pollution engendrée par les bombardements de complexes pétrochimiques laissera des traces à long terme», confirme auprès de CheckNews Fariborz Livardjani, spécialiste de la toxicologie environnementale. Parmi les traces pérennes identifiées, le risque cancérigène en constitue la principale, dans la mesure où «la cancérogénicité des hydrocarbures aromatiques polycycliques est bien documentée».

Si le cancer est une maladie polyfactorielle, «on dit classiquement qu’une seule exposition aux produits pétroliers suffit à créer à vie un risque de cancer», ajoute Bruno Mégarbane. Ainsi, «le risque mutagène existe dès la première fois où une personne respire ou touche des matières pétrolières brutes, mais ce risque va s’accroître avec le nombre et l’intensité des expositions». De manière générale, les cancers des poumons ou de la peau sont plus probables, puisque ces zones sont directement exposées. Mais des toxicités plus spécifiques sont aussi observées : «Des produits comme le toluène ou le benzène atteignent la moelle osseuse, où sont produits les globules rouges et les globules blancs, donc peuvent provoquer des leucémies.»

.

Elsa de La Roche Saint-André à suivre sur libé
 10/03/2026

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *