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Crédit : Canva
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Les évolutions démographiques de la France

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L’émoi suscité en France par l’annonce d’un solde naturel négatif en 2025, pour la première fois depuis 1945, masque le véritable défi démographique auquel la France fait face, qui n’est pas tant la baisse des naissances que l’augmentation massive du très grand âge.

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Laurent Toulemon
mars 2026
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Le dernier bilan démographique de l’Insee1 annonce pour 2025 un solde naturel négatif, c’est-à-dire plus de décès que de naissances. Ce déficit est très faible, estimé provisoirement à – 6 000, différence entre 651 000 décès et 645 000 naissances. C’est peu par rapport à la population de la France de 69 millions d’habitants ; surtout, le solde migratoire (solde des entrées moins les sorties) est estimé à + 176 000 et, au total, la population de la France a augmenté de 170 000 personnes en 2025. Un ajustement statistique de + 60 000 – dû principalement à l’amélioration de la collecte du recensement – s’y ajoute, et la population courante passe de 68, 9 à 69, 1 millions d’habitants. Le passage dans le négatif du solde naturel a remis la question démographique sur le devant des débats publics. Pourtant, la baisse du nombre des naissances n’est qu’une dimension des bouleversements que connaît le pays.

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Une baisse du solde naturel prévue de longue date

Au-delà de l’aspect anecdotique du chiffre devenant négatif, la baisse du solde naturel, commencée à la fin des années 2000, résulte de deux mouvements qui s’ajoutent. Le nombre de décès augmente depuis 2010, et cette hausse va très certainement se poursuivre : 550 000 décès en 2010, 650 000 en 2025, et 770 000 en 20402. La stabilisation du nombre annuel de décès vers 800 000 en 2050 correspondra à la fin d’un déséquilibre et devrait durer au moins dix ans, sauf évolution très forte de la mortalité. Pour les naissances, les projections de l’Insee tablaient plutôt sur une stabilité, et la baisse rapide et considérable depuis les 819 000 de 2014 (– 21%) constitue une véritable surprise. Va-t-elle se poursuivre ? D’un côté, la baisse s’observe dans tous les pays de l’OCDE où la fécondité était proche de deux enfants par femme avant la crise de 2008, ce qui laisse penser qu’un changement majeur est bien à venir ; d’un autre côté, la France conserve une fécondité largement supérieure à la moyenne européenne.

Des contextes nationaux différents peuvent appeler des raisons spécifiques pour expliquer une baisse commune à de nombreux pays. La France se singularise par une fécondité plus élevée qu’ailleurs en Europe, qui s’explique en partie par une politique familiale ancienne, stable et inclusive3. Les intentions de fécondité des jeunes adultes ont beaucoup baissé, en France comme ailleurs, ce qui renvoie à des causes systémiques. La première de ces causes concerne les inquiétudes face à l’avenir. Le réchauffement climatique, la fragilisation de la démocratie, les conflits armés sont autant de menaces face auxquelles les jeunes se déclarent très inquiets et qui sont associées à des intentions de fécondité plus faibles4. Les causes économiques sont importantes, mais moins présentes en France qu’ailleurs : fragilité de l’emploi, coût excessif de l’éducation, contraintes de logement. Les politiques sociales rendent probablement ces obstacles moins forts en France que dans d’autres pays, mais leur fragilisation participe peut-être de la baisse de la fécondité. Enfin, les inégalités entre femmes et hommes, les questions de conciliation entre vie familiale et vie professionnelle, les pertes d’opportunité pour les femmes associées à la maternité conduisent les jeunes ayant le discours le plus égalitaire à déclarer plus souvent ne pas vouloir d’enfant.

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Le changement principal qui affectera les sociétés sera leur vieillissement.

Pour autant, d’ici quinze ans, le changement principal qui affectera les sociétés sera leur vieillissement. La baisse des naissances depuis dix ans est certes spectaculaire, mais l’arrivée aux grands âges des générations nombreuses du baby-boom nées à partir de 1946 constitue un défi qui va imposer des ajustements beaucoup plus importants pour les quinze prochaines années. Le nombre de personnes âgées de 80 ans ou plus va passer de 4, 3 à 6, 8 millions dans les quinze prochaines années, soit une hausse de 2, 5 millions (+ 58 %). Cette hausse nécessitera un effort très important en matière de soins, mais également de soutien à l’autonomie et d’aide face à la dépendance, même si la dépendance liée à l’âge est retardée autant que les âges au décès. D’ici 2050, entre 150 000 et 200 000 emplois supplémentaires seraient nécessaires, en plus des 455 000 personnes employées comme aides à domicile ou pour les soins de base en établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad)5. Les questions du maintien à domicile ou de la hausse de l’offre en maisons de retraite et en Ehpad, de la rémunération du personnel d’aide et de l’offre de travail dans ces métiers, de l’articulation avec l’aide apportée par des proches de la famille, le plus souvent des femmes, vont se poser de manière accrue.

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Stabilité ou baisse du nombre d’actifs : l’importance des migrations

La baisse du nombre des naissances peut être utilisée soit pour améliorer les politiques d’aide aux familles à coût constant, soit pour déplacer les dépenses vers d’autres branches de la Sécurité sociale, soit pour diminuer les déficits6. Il en va de même pour la politique d’éducation. À partir de 2035, la baisse des naissances entraînera mécaniquement une diminution de la population d’âge actif. Cela ne signifie pas nécessairement une diminution de la population active : les jeunes adultes, les femmes et les travailleurs âgés peuvent réagir à des politiques spécifiques favorisant leur activité professionnelle.

Dans le scénario central des projections de l’Insee de 2021, la population continue à augmenter jusqu’au milieu des années 2040, malgré une fécondité inférieure au seuil de remplacement7 ; nous avons réalisé plus récemment des projections qui montrent que, pour le moment, la hausse du solde migratoire compense la baisse de la fécondité ; c’est actuellement le cas de la plupart des pays de l’Union européenne : en 2024, parmi les vingt-sept pays, le solde naturel était négatif dans vingt pays, mais dans douze d’entre eux le solde migratoire compensait le déficit naturel. À l’échelle de l’Union, les projections de 2023 tablent sur une stabilisation de la population, grâce à un solde migratoire d’environ 1, 5 million par an (pour une population de 450 millions)8. Il est peu probable que le nombre de naissances augmente à court terme, et ce sont donc maintenant les mouvements migratoires qui empêchent la diminution de la population, en France comme en Europe.

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En France, la hausse du solde migratoire est spectaculaire depuis 2014 : l’estimation passe de + 30 000 en 2014 à + 176 000 pour les années récentes. Malgré les incertitudes sur ces estimations, la baisse des sorties du territoire de personnes nées en France est certainement la composante la plus importante de cette hausse9. Il n’en reste pas moins que sur le long terme, les migrations, en France comme dans l’ensemble de l’Union européenne, contribuent aujourd’hui à la hausse de la population et viendront en ralentir la baisse. L’immigration limite également, dans une certaine mesure, les effets du vieillissement : les immigrants vieillissent mais ils font des enfants.

La question des migrations fait donc partie intégrante des politiques de population : l’intégration des immigrants ou leur circulation, l’émigration des natifs ou leur retour ont un impact important sur l’évolution démographique du pays. Force est de constater que les politiques migratoires ne sont pas orientées aujourd’hui pour faciliter l’intégration des immigrants. L’enrichissement de la population par les immigrants et leurs descendants, et le fait même qu’elles et ils font partie intégrante de la population sont l’objet d’un déni dans les discours et dans les actions des politiques10. Pour rester sur le champ démographique, la hausse des décès et le vieillissement constituent le défi majeur des prochaines années, tandis que les politiques migratoires, focalisées sur le contrôle des entrées, sont largement déconnectées des faits. L’analyse des conséquences sur le long terme d’une fécondité basse ou d’une population en baisse se met en place11, mais cela ne doit pas masquer les priorités actuelles.

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Laurent Toulemon à suivre sur la Revue Esprit
mars 2026
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Notes
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  • 1. Voir Hélène Thélot, « Bilan démographique 2025. En 2025, le solde naturel en France est négatif pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale », Insee Première, no 2087, janvier 2026.
  • 2. Voir Élisabeth Algava et Nathalie Blanpain, « 68, 1 millions d’habitants en 2070 : une population un peu plus nombreuse qu’en 2021, mais plus âgée », Insee Première, no 1881, novembre 2021.
  • 3. Voir Jean Debeaupuis et Geneviève Gueydan, « Faire de la natalité un objectif explicite de la politique familiale : quelle portée ? », Informations sociales, no 211, 2024, p. 64-67.
  • 4. Voir Milan Bouchet-Valat et Laurent Toulemon, « Les Français·es veulent moins d’enfants », Population et Sociétés, no 635, juillet-août 2025.
  • 5. Voir Alexis Louvel, « Soutien à l’autonomie des personnes âgées : entre 150 000 et 200 000 emplois supplémentaires seraient nécessaires en 2050 », Études et Résultats, no 1365, février 2026.
  • 6. Voir Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA), « Avis du Conseil de la famille en réponse à la saisine sur le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 » [en ligne], 27 octobre 2025.
  • 7. Voir É. Algava et N. Blanpain, « 68, 1 millions d’habitants en 2070 », art. cité.
  • 8. Voir Eurostat, mise à jour des projections de population au niveau national [en ligne], 2023.
  • 9. Voir Chloé Pariset, « Flux migratoires. Des entrées sur le territoire en baisse en 2023, mais toujours à un niveau élevé », Insee Première, no 2050, mai 2025.
  • 10. Voir François Héran, Immigration : le grand déni, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2023.
  • 11. Voir Øystein Kravdal, “Should we be concerned about low fertility? A discussion of six possible arguments”, Demographic Research, vol. 53, 2025, p. 373-418 ; Zuzanna Brzozowska, Stuart Gietel-Basten, Michael Herrmann, Klaus Prettner, Miguel Sánchez-Romero et Ekatarina Zhelenkova (sous la dir. de), Vienna Yearbook of Population Research 2023. Special Issue : The Causes and Consequences of Depopulation, 2023 ; Pauline Rossi, Le Déclin démographique, une urgence économique ?, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Défis économie », 2026.

 

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