Sélectionner une page
.

Mort de Lionel Jospin, larmes à gauche plurielle

Formé au trotskisme puis figure du mitterrandisme, l’ancien Premier ministre aura surtout été l’architecte de l’union rouge-rose-verte au tournant des années 2000, époque dorée d’une gauche unie avant le crash du 21 avril 2002. Incarnation du sérieux en politique, il est mort dimanche 22 mars à 88 ans.
.
Alain Auffray

Lionel Jospin est né le 12 juillet 1937, «vers la fin du Front populaire», précisait-il volontiers, comme si cette date de naissance le prédisposait à poursuivre l’œuvre de Léon Blum. Le plus inoubliable de ses souvenirs d’enfance est politique : le 26 août 1944, perché sur les épaules de son père Robert Jospin, le gamin de 7 ans est au milieu de la foule qui acclame le général de Gaulle dans sa descente des Champs-Elysées. Traumatisé par les horreurs de la guerre de 1914, tenté dans sa jeunesse par le pastorat protestant, Robert Jospin fut un militant de la paix et de l’éducation populaire. Son pacifisme intégral fera de lui un munichois, un temps favorable au régime de Vichy. Brièvement exclu après-guerre de la SFIO, il sera réintégré puis nommé secrétaire de la fédération de Seine-et-Marne dans les années 50. Très anticommuniste, Robert Jospin quitte la SFIO en 1965 : pas question pour lui de voter pour François Mitterrand, ce candidat soutenu par le PCF à l’élection présidentielle. Une quinzaine d’années plus tard, en 1981, le vieux pacifiste s’indignera encore contre Mitterrand, favorable à l’implantation des euromissiles américains en Allemagne. Blessé que certains cherchent à lui nuire en soutenant que son père aurait trempé dans la Collaboration, Lionel Jospin aura à cœur de défendre la mémoire de ce pacifiste idéaliste, ami de René Dumont, le premier candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1974. Sans doute pensait-il encore au combat pacifiste de son père lorsqu’il entreprit, devenu Premier ministre, de réhabiliter les «fusillés pour l’exemple» de 1917. Le 5 novembre 1998 à Craonne, Jospin rendait hommage aux hommes «plongés dans un désespoir sans fond», qui «refusèrent d’être des sacrifiés».

.

«Michel», son pseudo lambertiste

La gauche ? «C’est ma langue maternelle», disait-il. Esprit rebelle à tout embrigadement, sa mère Mireille, issue comme son époux d’une famille protestante, fut une militante féministe. Sage-femme, elle était encore, à près de 90 ans, aux côtés de ses collègues grévistes en 2001, son fils étant Premier ministre. Membre de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, elle a programmé sa mort à l’âge de 92 ans, en décembre 2002. La dernière de ses quatre enfants, Noëlle Châtelet lui a consacré un livre, la Dernière leçon«J’ai grandi dans un milieu ouvert, libre, mais articulé autour de valeurs éthiques», confia-t-il en 2010 dans Lionel raconte Jospin, paru aux Editions du Seuil.

Enfant de la classe moyenne, il dira s’être senti «vraiment de gauche» pendant son internat à Janson de Sailly, le lycée de la grande bourgeoisie parisienne qu’il fréquentera jusqu’en hypokhâgne, avant d’intégrer Sciences Po. Le contraste est fort avec la misère sociale dont il pouvait mesurer les ravages sur les adolescents en difficultés confiés à son père. A Chamigny, petit village de Seine-et-Marne, Robert Jospin dirigeait un établissement d’éducation surveillée où son fils passait ses week-ends. Ici commence, à la fin des années 50, son parcours militant. Parmi les jeunes hommes de son âge qui encadraient les adolescents, il se lie d’amitié avec Michel Lautrec, soutien actif aux combattants de l’indépendance algérienne, converti au trotskisme par Pierre Boussel, dit Lambert, leader de la future OCI. Lautrec à son tour convertira son ami Lionel. Lambertiste, le futur dirigeant du PS le restera clandestinement pendant près de deux décennies, sous le pseudonyme de «Michel».

.

«Vous n’avez pas mis les pieds dans une usine depuis trente ans et moi, ce matin, je donnais mes cours.» Lionel Jospin au leader du PCF Georges Marchais, lors d’un débat télé en 1980
.

Son parcours militant se poursuit à Antony, dans la mythique résidence Jean-Zay, la plus grande cité universitaire d’Europe. Il y résidera de 1956 à 1960, en même temps que son ami Claude Allègre, son futur ministre de l’Education. Grand et costaud, passionné de basket, Jospin intègre le bureau de l’Unef qui était alors, plus qu’un syndicat, un mouvement de jeunesse contre la guerre d’Algérie. Etudiant à Sciences Po, il se nourrit de littérature antistalinienne publiée par Maspéro. Il découvre François Furet, Emmanuel Leroy-Ladurie et tous ces intellectuels qui ont rompu avec le PCF après l’écrasement de la révolution démocratique hongroise en 1956. Comme beaucoup de jeunes qui rejettent autant le PCF que la SFIO, il rejoint le PSU. Pendant la première moitié des années soixante, il met entre parenthèses son engagement politique, le temps d’effectuer son service militaire et de préparer l’ENA, concours qu’il réussira en 1961, à la deuxième tentative. De 1963 à 1965, il est élève de la promotion Stendhal, celle de Jean-Pierre Chevènement et de Jacques Toubon.

Parallèlement, il fréquente secrètement une autre école, celle de Boris Fraenkel, personnage haut en couleur, traducteur de Wilhelm Reich et de Trotski, théoricien d’une sorte de freudo-marxiste antistalinien. Il donne ses cours chez lui, le soir, à Montreuil. Le haut fonctionnaire Jospin est un élève prometteur. «Je le formais clandestinement. Nous n’avions pas d’énarque alors, dans le mouvement. C’était une chance extraordinaire de pénétrer la haute fonction publique», racontera Fraenkel au Nouvel Observateur. Jospin trouve cette double vie excitante.

.

Lors d'une convention du PS, à Paris, en mai 1975.
Lors d’une convention du PS, à Paris, en mai 1975.
.

A sa sortie de l’ENA en 1965, il est affecté au Quai d’Orsay, à la direction de la coopération économique où il retrouve son camarade de promotion Ernest-Antoine Seillière, futur patron du Medef. Mai 68 et les barricades du Quartier latin ? Le haut fonctionnaire trentenaire ne croit pas que cette agitation puisse déboucher sur la révolution qu’il théorise avec ses camarades lambertistes. Mais il n’est pas insensible au flot protestataire qui chamboule le pays. Impossible pour lui de poursuivre docilement dans la carrière diplomatique. En 1970, il quitte le Quai d’Orsay pour un poste de professeur associé à l’IUT de Sceaux. En ce début des années 70, l’OCI déploie tous azimuts sa stratégie d’entrisme : chez les salariés, à la direction de Force ouvrière, chez les étudiants, à la tête de l’Unef-ID et jusqu’au sein du PS. Quelques mois après le congrès fondateur d’Epinay (1971), Jospin alias «Michel» adhère au parti de François Mitterrand. En tant qu’ex-opposant à la guerre d’Algérie, il avait quelques raisons de se méfier de l’ancien garde des Sceaux de Guy Mollet. Mais Mitterrand incarne désormais la possibilité d’une alternative à la droite, du jamais vu depuis le début de la Ve République. N’a-t-il pas parlé, à Epinay, de «rupture avec le capitalisme» ? «Michel» de l’OCI est très à l’aise avec ça. Il ne voit aucune contradiction entre ses deux engagements qui visent un même objectif : pousser plus à gauche la social-démocratie.

.

Au PS, un débatteur redoutable

Pierre Joxe, comme lui énarque d’origine protestante, le présente à Mitterrand. Aussitôt intégré au groupe d’experts qui entoure le premier secrétaire, Jospin connaît une ascension rapide. Dès 1973, au congrès de Grenoble, Mitterrand le fait monter au secrétariat national. N’étant rattaché à aucune des familles fondatrices du Parti socialiste, Jospin a le mérite d’être un pur produit d’Epinay. Lorsque son passé lambertiste sera révélé et reconnu, en 2001, il se défendra d’avoir joué un double jeu : «A partir du moment où, en 1973, j’accepte des responsabilités nationales au PS, j’agis en socialiste.» Ses liens avec des dirigeants trotskistes jusque dans les années 80, relèvent «d’une forme de fidélité maintenue à un passé, presque d’un jardin secret et non d’une discipline militante». Un révolutionnaire veut faire la révolution. Il se contentait, lui, de vouloir réformer. Entre les rocardiens tentés par l’alliance avec les centristes et les chevènementistes portés à donner raison aux communistes, le jeune secrétaire national incarne le point d’équilibre mitterrandien.

.

Après la présidentielle perdue – de justesse – en 1974 par Mitterrand face à Giscard d’Estaing, il s’impose comme le stratège du PS dans sa conflictuelle relation avec le PCF. Le patron des communistes, Georges Marchais a bien compris que son parti était en train de se faire plumer. Il tempête contre le «virage à droite» des socialistes. Tout en se proclamant «unitaire pour deux», Jospin se charge d’établir clairement ce qui fonde la différence entre les deux forces qui prétendent représenter la classe ouvrière. En 1980, il fait face à Marchais dans un débat télévisé tendu, à l’occasion des 60 ans du congrès de Tours. Le socialiste remettra cruellement à sa place l’apparatchik : «Vous n’avez pas mis les pieds dans une usine depuis trente ans et moi, ce matin, je donnais mes cours.» Ce jour-là, on découvre que malgré ses allures de professeur laborieux et guindé, l’homme de Mitterrand peut être un redoutable débatteur.

.

Avec François Mitterrand et Laurent Fabius, à Alfortville, en janvier 1980.
Avec François Mitterrand et Laurent Fabius, à Alfortville, en janvier 1980.
.

Au congrès de Metz, en 1979, Jospin se range clairement dans le camp des mitterrandistes, contre Rocard et sa «deuxième gauche» qui veut une rupture avec le PCF. Il avait suivi l’ex-leader du PSU pendant la guerre d’Algérie. Mais malgré l’estime qu’il lui porte, il le juge dénué de sens politique. Avant de se lancer dans la campagne de 1981, c’est à Jospin que Mitterrand choisit de confier les rênes du PS. Le soir du 10 mai 1981, c’est lui qui annonce les premières estimations, nettement favorables.

Convaincu que les électeurs de gauche veulent l’union, Jospin soutient la nomination de ministres communistes, bien que les socialistes aient, à eux seuls, la majorité absolue. Et c’est à lui que Mitterrand confie la négociation d’un accord de gouvernement. Contre Rocard et Delors, il est de ceux qui plaident pour la mise en œuvre des nationalisations promises aux communistes. Mais il doit aussi contenir l’impatience de l’aile gauche du PS. Au congrès de Valence, en octobre 1981, le député Paul Quilès, convoquant Robespierre, réclame que «des têtes tombent» au sommet de certaines entreprises et dans la haute administration. Jospin défend une transformation graduelle du système économique : le congrès préfère le «compromis social» à la «rupture». Elu député de Paris, il ne rentre pas au gouvernement. Premier secrétaire jusqu’à la fin du septennat, il est, tous les mardis à l’Elysée, au petit-déjeuner avec le chef de l’Etat et son Premier ministre. Sans être du premier cercle, le chef du PS va nouer avec le président une solide relation nourrie de conversations sur la politique, l’histoire et la littérature.

.

En 1988, Mitterrand réélu, Jospin veut le Quai d’Orsay. Il n’aura pas satisfaction : Mitterrand lui confie l’Education nationale.

.

En 1983, il défend le tournant de la rigueur. La politique de relance a fait des dégâts : inflation à deux chiffres, fuite des capitaux et détérioration des finances publiques. C’est le temps de la «pause dans les réformes», selon l’expression utilisée par Léon Blum en 1937. Jospin parle d’une «parenthèse» qui, comme toutes parenthèses, aurait vocation à être refermée.

S’il revendique le bilan des années 1981-1986, le numéro un du PS assume quelques désaccords avec Mitterrand. Comme beaucoup de députés PS, il était hostile à l’amnistie pour les généraux factieux d’Algérie. Il a regretté les ventes d’armes à l’Irak de Saddam Hussein pendant sa guerre contre l’Iran. Il n’a pas digéré que la première chaîne de télévision privée soit confiée à Berlusconi, «un personnage qui avait fait en Italie la démonstration de sa vulgarité». Pour les mêmes raisons, il mettra son véto au projet des conseillers en communication de l’Elysée (Jacques Pilhan et Jacques Séguéla) qui voulaient faire de Tapie un «grand témoin» de la campagne de 1988. «Si vous faites ça, le PS ne mettra pas un sou dans cette campagne», avait-il menacé. Pour autant, Jospin a bien conscience qu’il ne doit pas s’enfermer dans son personnage de chef de parti sévère. C’est ce qui le conduit à accepter de participer en 1984 à une émission de variétés animée par Patrick Sébastien. Sacrifiant à la politique spectacle, il interprète les Feuilles mortes, avec une étonnante assurance et un joli timbre de baryton. D’un seul coup d’un seul, il gagnera six points dans les sondages.

.

1995, le «droit d’inventaire»

Devenu député de Haute-Garonne en 1986, il annonce qu’il entend quitter la rue de Solférino à la fin du septennat. Il veut être au gouvernement, de préférence dans l’un des grands ministères régaliens, si possible au Quai d’Orsay. Il n’aura pas satisfaction : en 1988, Mitterrand lui confie l’Education nationale avec, en guise de consolation, le rang de numéro deux dans l’ordre protocolaire. Son ami Claude Allègre devient son conseiller spécial. Le poste est périlleux. Avant lui, Alain Savary avait dû reculer, en 1984, devant une manifestation monstre organisée par la droite et l’enseignement catholique, contre l’instauration d’un service public d’éducation unique. En cette fin des années 80, le lycée et l’université doivent faire face aux défis de la massification, alors que le gouvernement veut porter 80 % des jeunes au niveau bac. Le plan «Université 2000» tente d’y répondre avec la construction d’une demi-douzaine de nouvelles universités.

C’est à cette époque, en 1990, que Jospin commence à vivre avec la philosophe Sylviane Agacinski. De cette union, avec une femme qui «prend le recul de la réflexion», il dira qu’elle a été «une chance et un bonheur». Elle l’aura aidé à encaisser, lui qui comptait parmi les premiers ministrables, sa mise à l’écart en 1992, après le limogeage d’Edith Cresson. Pas de place pour lui dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy. Cela lui aura évité d’avoir à affronter un dilemme : aurait-il accepté de siéger dans le même gouvernement que Tapie ? Pour lui, ce «dépeceur d’entreprise» n’a rien à faire dans un gouvernement socialiste.

.

Au congrès de Rennes en 1990, les mitterrandistes se déchirent entre jospinistes et fabiusiens.

.

Après son départ de la direction du PS, Jospin n’en a pas fini avec les batailles d’égos et de courants. Sa succession à la tête du parti révèle au grand jour sa rivalité avec Fabius. Mitterrand poussait ce dernier, son fils préféré. Jospin, le fils rebelle, ne veut pas en entendre parler. Grâce à son soutien, Mauroy sera élu. Contrarié par cette manifestation d’indépendance, Mitterrand doit se rendre à l’évidence : le parti lui échappe. Au congrès de Rennes en 1990, les mitterrandistes se déchirent de nouveau avec une rare violence. «Un suicide collectif», se désoleront-ils en coulisses. Jospin choisit son camp : toujours pour Mauroy, contre Fabius. Les deux héritiers du mitterrandisme se seront affrontés pendant plus de vingt ans. Leur rivalité connaîtra une forme d’épilogue tardif en 2016, quand s’est posée la question du remplacement de Jean-Louis Debré à la présidence du Conseil constitutionnel. Dans une confidence rapportée par la presse, Debré faisait l’éloge de Jospin, cet homme «sérieux, honnête, compétent» qu’il jugeait «digne» de présider le Conseil et qui y siégeait déjà depuis l’année précédente. Il n’en fut rien. De neuf ans plus jeune que son rival, Fabius sera choisi par le président Hollande.

Jospin, lui, a gagné la partie en 1995, quand il a été désigné candidat à l’élection présidentielle, après le renoncement de Jacques Delors. Il avait contre lui Henri Emmanuelli, évidemment soutenu par Fabius. L’ex-premier secrétaire revendique un «droit d’inventaire». La très lourde défaite du PS en 1993, n’a-t-elle pas démontré que le bilan de la gauche au pouvoir était loin d’être irréprochable ? Jospin est en outre ébranlé par les révélations sur le passé de Mitterrand, notamment sur ses relations avec l’ancien chef de la police de Vichy, René Bousquet. A quoi s’ajoute le scandale des écoutes liées à la protection de Mazarine. Aux grognards du mitterrandisme qui crient au sacrilège, le candidat réplique qu’un droit d’inventaire vaut mieux qu’une captation d’héritage.

.

Le 2 mai 1995, avant le débat d'entre-deux-tours de la présidentielle opposant Jacques Chirac et Lionel Jospin.
Le 2 mai 1995, avant le débat d’entre-deux-tours de la présidentielle opposant Jacques Chirac et Lionel Jospin.
.

Jospin président ? Le candidat lui-même n’y croit pas vraiment. Après quatorze ans de Mitterrand, l’élection d’un président socialiste lui paraît impossible. La France penchait résolument à droite, le second tour devait se jouer entre Chirac et Balladur. Peu à peu pourtant, une dynamique s’enclenche. Le candidat socialiste se retrouve, à la surprise générale, en tête du premier tour. La campagne du second est pleine de ferveur. Au dernier meeting, à Toulouse, 40 000 personnes scandent «Lionel à l’Elysée, Martine à Matignon». Cette fois, il y croit. Cela ne suffira pas.

Au soir de son honorable défaite du 7 mai 1995, il est loin d’imaginer qu’il sera deux ans plus tard à Matignon. Redevenu premier secrétaire du PS, le voilà chef de l’opposition, occupé à préparer la prochaine échéance, les législatives de mars 1998. Avec les communistes et les écologistes, il travaille à la formation d’une coalition politique, embryon de la future «gauche plurielle». Avant même qu’il ait eu le temps de conclure un accord, Chirac dissout l’Assemblée nationale. Le 21 avril 1997. Ironie du calendrier : cette date, qui va propulser Jospin à Matignon, est aussi celle qui, cinq ans plus tard, va précipiter la fin de sa carrière politique.

.

A Matignon, la «dream team» de la cohabitation

Censée surprendre la gauche et favoriser la droite, la dissolution aura exactement l’effet contraire. Cette fois, Jospin tient la victoire pour probable. Sans attendre le second tour, il réfléchit chez lui, rue du Regard, dans le VIe arrondissement de Paris, à la composition de son gouvernement. «Vous voyez Jospin en Premier ministre ?», s’était moqué Philippe Séguin pendant la campagne. Le soir du 1er juin, alors que le même Séguin lui adressait ses félicitations républicaines, le socialiste victorieux lui glisse ce conseil : «Vous voyez, il vaut toujours mieux respecter ses adversaires.»

Interview

Trois ans sans remaniement : contre toute attente, son gouvernement de coalition soutenu par cinq partis de gauche (PS, PCF, PRG, Verts et MDC) établira un record de longévité. Il réunit des personnalités fortes et parfois antagoniques : Martine Aubry aux Affaires sociales et Dominique Strauss-Kahn à l’Economie, Elisabeth Guigou à la Justice et Jean-Pierre Chevènement à l’Intérieur. Une «dream team», dira la presse, ce qui n’était pas pour déplaire à l’ancien basketteur Jospin. Il instaure la règle du non-cumul à ses ministres qu’il veut pleinement disponibles, notamment pour le dialogue avec le Parlement. Dans sa déclaration de politique générale, il s’engage à réformer la Constitution pour y inscrire la parité. Ce sera fait avec la loi constitutionnelle du 8 juillet 1999 instaurant «l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux» puis la loi du 6 juin 2000 imposant l’alternance des candidats de chaque sexe pour les scrutins de listes.

.

«En cinq ans, nous avons créé deux millions d’emplois et réduit le chômage de 900 000 personnes.» Lionel Jospin à propos de son bilan à Matignon entre 1997 et 2002
.

Sa politique économique donne d’incontestables résultats : au début des années 2000, la France enregistre un taux de croissance supérieur à la moyenne européenne, avec – Jospin y tient – une Sécurité sociale en équilibre et un déficit budgétaire sous les 3 %. Après sa retraite, l’ex-Premier ministre regrettera que sa réforme emblématique, les 35 heures, ne soit pas franchement assumée par certains responsables socialistes. «En cinq ans, nous avons créé deux millions d’emplois et réduit le chômage de 900 000 personnes», affirme-t-il. Sans être la catastrophe annoncée par la droite, cette réforme n’a toutefois pas enclenché une baisse significative du chômage.

Cette troisième cohabitation se déroule sans incident majeur. Lors de la conclusion du laborieux sommet de Nice, en décembre 2000, Jospin ira jusqu’à parler de «fusion intellectuelle» entre les deux têtes de l’exécutif. Il y aura pourtant quelques accrochages. Le 14 juillet 1997, Chirac critique durement les premières décisions du gouvernement (arrêt de Superphénix, régularisation de sans-papiers) lors de sa traditionnelle interview télévisée. Il ajoute que la Constitution lui donnant «une prééminence», c’est à lui que doit revenir «le dernier mot» sur les arbitrages. Deux jours plus tard, devant le gouvernement réuni autour du chef de l’Etat à la table du Conseil des ministres, Jospin réplique que cette théorie fantaisiste ne respectait ni la lettre ni l’esprit de la Constitution. «Tu me cherches, tu me trouves», titre Libé le lendemain.

.

16 mars 2002, conférence de presse commune du président Chirac et de Lionel Jospin, à l'issue du conseil européen de Barcelone.
16 mars 2002, conférence de presse commune du président Chirac et de Lionel Jospin, à l’issue du conseil européen de Barcelone. 
.
.

Par la suite, Chirac ne laissera passer aucune occasion d’une petite pique. La plus sérieuse en février 2000, quand Jospin se fera caillasser à Ramallah par des étudiants palestiniens qui lui reprochaient d’avoir qualifié le Hezbollah d’organisation «terroriste». A Paris, Chirac estime que Jospin a «dérapé». Il fait savoir qu’il souhaite le voir à l’Elysée dès son retour du Proche-Orient. Jospin ignorera cette «convocation». Les deux têtes de l’exécutif se retrouveront le mercredi suivant autour de la table du Conseil des ministres. Jospin se dira plus tard «sidéré» que Chirac n’ait pas un mot de solidarité. Il est vrai que l’incident aurait pu tourner au drame : en quittant l’université Bir Zeit, le Premier ministre a été visé par une pluie de pierres. Légèrement touché au crâne, il réussit in extremis à s’engouffrer dans sa voiture, au moment où un manifestant tentait de l’agripper.

.

«Mon projet n’est pas un projet socialiste»

Au cours de l’année 2000, les départs de Strauss-Kahn, Allègre, Aubry, Voynet et le retour des éléphants mitterrandiens Lang et Fabius, signent la fin de la dream team. C’en est fini, pour Jospin, du relatif état de grâce. Mise à rude épreuve, la gauche plurielle voit d’un mauvais œil les baisses d’impôts décidées par Fabius. En août 2000, la démission de Chevènement, officiellement pour cause de désaccord avec la main tendue de Matignon aux nationalistes corses parachève ce délitement de la majorité. Plus tard Jospin se dira convaincu que Chevènement s’était saisi d’un prétexte pour préparer sa candidature à la présidentielle de 2002. Fort de son bilan, Jospin s’impose sans difficulté comme le candidat naturel des socialistes pour la présidentielle de 2002. Face à un Chirac qu’il juge «vieilli, usé, fatigué», il défend un programme «moderne». Il ajoute : «Je suis socialiste d’inspiration, mais le projet que je propose au pays, ce n’est pas un projet socialiste.» Une sortie qui lui sera vivement reprochée par la gauche du PS.

Sous pression politique et médiatique, le candidat est sommé de s’expliquer sur son passé trotskiste. En juin 2001, le député DL du Morbihan François Goulard l’interroge à l’Assemblée : «Un journal fait état de votre appartenance à l’OCI, mouvement trotskiste révolutionnaire. Il fait état de relations que vous auriez entretenues avec cette OCI jusqu’en 1981, tout en étant membre du PS. Aujourd’hui, les circonstances me conduisent à vous demander si les faits relatés sont exacts ?» La réponse est prête : Jospin se lève, notes manuscrites à la main. «Il est vrai que, dans les années 60, j’ai marqué de l’intérêt pour les idées trotskistes […]. Il s’agit là d’un itinéraire personnel, intellectuel et politique, dont je n’ai en rien, si c’est le mot qui convient, à rougir. […] J’ai rencontré dans ces contacts quelques hommes remarquables, et cela a contribué à ma formation.»

.

«J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique.» Lionel Jospin, au soir du 21 avril 2002, après son échec au premier tour de la présidentielle
.

La présidentielle de 2002 se présente bien : les sondages sont favorables et Chirac, cerné par les scandales, est fortement fragilisé. Beaucoup à gauche tiennent la victoire pour certaine. Jospin est moins optimiste. La gauche ne peut gagner que si, à défaut d’être unie, elle reconduit le dispositif à trois candidats de 1995 (PS, PCF, Verts). Or deux candidats supplémentaires sont annoncés : Chevènement et Taubira, le premier animé par «une ambition chimérique et agressive», la seconde par «le désir de figurer» (1). Cette dispersion prive Jospin de ce qui devait être son principal argument : la défense du bilan de la gauche plurielle. Le verdict tombe le 21 avril comme un coup de tonnerre. Avec 16,18 %, Jospin, devancé par Jean-Marie Le Pen, n’est que troisième. Eliminé. Réaction immédiate : «Au-delà de la démagogie de la droite et de la dispersion de la gauche qui ont rendu possible cette situation, j’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique.» Il reconnaîtra deux erreurs : avoir surestimé le rejet de Chirac et sous-estimé l’impact de la division à gauche. Sans doute aurait-il dû mener une campagne «plus offensive» et «plus personnelle». Le 23 avril 2002, devant son équipe de campagne rassemblée pour un pot d’adieu, il ironise contre «ceux qui hésitaient à voter Jospin dimanche, et qui n’hésitent pas à voter Chirac». Pressé par ses amis de prendre position contre Le Pen et pour Chirac, il se contente d’un communiqué de cinq lignes adressées à l’AFP : il appelle les électeurs à «exprimer par leur vote leur refus de l’extrême droite».

.

Retiré, il ne le sera jamais tout à fait. Dès janvier 2003, dans une tribune publiée par le Monde, il prend position contre la guerre en Irak et en profite pour livrer son analyse du désastre du 21 avril. Son ex-ministre de l’Intérieur Chevènement n’est pas épargné : non content de diviser la gauche, il aurait considérablement affaibli Jospin en le renvoyant «dos à dos avec Jacques Chirac». Chevènement réplique que Jospin n’a qu’à s’en prendre à lui-même : il n’a pas su transformer en «projet mobilisateur pour la France la combinaison tactique qu’était la gauche plurielle». Et c’est bien Jospin et Chirac, selon lui, qui ont «effacé le clivage gauche-droite» en signant au sommet européen de Barcelone des accords «illustrant leur parfaite soumission à l’orthodoxie libérale».

Fidèle à son engagement européen, Jospin s’engagera publiquement, lors du référendum de 2005, pour le traité constitutionnel. Selon lui, «l’Europe sociale passe par le oui» tandis que le capitalisme, lui, «n’a pas besoin d’une constitution». A la fin de cette même année 2005, la publication d’un essai – le Monde comme je le vois – trois semaines avant le congrès du PS en novembre au Mans, nourrit les spéculations sur un possible come-back. Il s’en défend : «Je ne brigue rien. […] J’ai simplement écrit un livre.» A la veille du duel entre Hollande et Fabius, il fait savoir qu’il soutient le premier «qui a l’avantage d’être réaliste». Mais il ne croit guère aux chances de la gauche pour 2007. Outre qu’il croule sous les candidatures potentielles, le PS est loin d’avoir surmonté ses divisions.

.

Début 2006, alors que pas moins de sept prétendants sont sur les rangs, l’hypothèse d’une candidature Jospin est discrètement posée mais rapidement évacuée, DSK et Fabius ayant fait savoir qu’ils n’étaient pas disposés à se retirer. Jospin finira par soutenir Ségolène Royal à laquelle pourtant il ne croyait guère. Même timide, ce soutien sera à l’origine de sa brouille avec son vieil ami Allègre : «Tu ne peux pas accepter de figurer dans le comité de campagne de Ségolène alors que tu sais qu’elle est nulle», s’était emporté l’ex-ministre de l’Education. Quatre mois après la très nette victoire de Sarkozy, Jospin publie l’Impasse, un pamphlet très sévère contre l’ex-candidate socialiste à la présidentielle. Royal était «une illusion»«la candidate la moins capable de gagner». L’ancien patron du PS explique qu’il avait pu se faire, au gouvernement, «une idée assez exacte de ses qualités, notoires, et de ses insuffisances, réelles». Pour enfoncer le clou, il ajoute qu’elle n’a «pas les qualités humaines ni les capacités politiques» pour remettre le PS en ordre de marche. «Avoir commis une erreur ne justifie pas qu’on la réitère», conclut-il. Parole d’expert.

En 2024, après la dissolution décidée par Emmanuel Macron, Lionel Jospin (qu’une autre dissolution hasardeuse avait porté au pouvoir vingt-sept ans plus tôt) s’était fortement engagé, en dépit des divisions, en faveur de l’union de la gauche aux législatives face au risque de voir l’extrême droite arriver au pouvoir. «Je sais ce qu’est l’unité, c’était la victoire en 1997», expliquera-t-il. «Et je sais ce qu’est la division», expliquant qu’elle lui avait coûté l’Elysée en 2002. A bon entendeur…

.

Alain Auffray

23 mars 2026

.

(1) Dans le livre d’entretiens Lionel raconte Jospin, paru aux éditions du Seuil en 2010.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *