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Chronique Economiques 

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Municipales : les communes remparts à la marchandisation du monde ? par Lucas Chancel

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Prix de l’eau, des logements, des transports… l’histoire municipale est indissociable de celle de la résistance aux logiques marchandes. Mais les communes ne remplacent pas l’Etat : elles sont un contre-pouvoir autant qu’un partenaire.
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A l’aube des transformations qu’impose la décarbonation de nos économies, et les enjeux de justice sociale qu’elles soulèvent, les communes sont un atout précieux.
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Lucas Chancel, professeur d’économie à Sciences-Po
 07/03/2026 
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A Paris, l’eau a été privatisée dans les années 1980, puis remunicipalisée en 2010. A Grenoble, la commune gère son électricité depuis 1903. Ces choix traduisent un conflit de fond sur qui doit contrôler les ressources essentielles du quotidien. A la veille des élections municipales des 15 et 22 mars, la question mérite d’être posée : les communes peuvent-elles constituer un rempart à la marchandisation du monde et à la concentration des richesses privées ?

La commune, au sens politique du terme, émerge autour du XIIe siècle comme espace d’autonomie face aux seigneurs féodaux. Parallèlement, les communautés villageoises développent des formes originales de gestion collective de pâturages, de forêts, ou de terres agricoles. Ce sont les communs. La Révolution française consacre la commune comme cellule de base de la souveraineté populaire, mais amorce dans le même mouvement une offensive contre les communs.

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Les élites révolutionnaires y voient une institution archaïque et poussent à leur privatisation progressive. La commune survit, mais en perdant une large part de sa capacité à organiser collectivement l’accès aux ressources.

Pourtant, avec l’implosion du corps social lié à l’industrialisation, les thèses municipalistes se développent. Proudhon et les socialistes fédéralistes défendent une gestion collective de la production au niveau local. La Commune de Paris de 1871 en est l’illustration : pendant plus de deux mois, un conseil élu tente d’instaurer la gratuité de l’enseignement, la réquisition des logements vacants et l’autogestion des ateliers abandonnés.

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Si l’expérience est écrasée lors de la Semaine sanglante, la question demeure : quelle place pour les communes dans l’organisation économique ?

Au XXe siècle, le municipalisme progresse comme contre-pouvoir. La gestion communale est vue par la gauche comme par des libéraux dans la lignée de J. S. Mill comme un moyen d’empêcher la formation de monopoles privés ou étatiques dans les secteurs de l’eau, de l’énergie ou des transports. Les régies municipales se développent en France : eau, électricité, déchets sont soustraits au secteur privé.

La commune devient alors un acteur économique à part entière, capable de fixer des prix, d’investir sur le long terme et de réduire les rentes. Dans les années 1950, des centaines de communes étendent cette logique au logement social, soustrayant une partie du parc immobilier à la pure logique marchande.

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La gestion publique locale est de nouveau plébiscitée

Mais ce rôle est toujours contesté. Les lois Defferre de 1982-1983 sur la décentralisation renforcent le rôle des communes, mais la privatisation des régies municipales de l’eau au mitan des années 1980 s’inscrit dans une vague plus large de délégations au privé, au nom de l’efficacité et de la maîtrise budgétaire.

La remunicipalisation intervenue depuis les années 2000 à Grenoble, à Paris, à Rennes, à Nice ou à Lyon traduit le mouvement inverse : face à des hausses tarifaires, et à une opacité des contrats, la gestion publique locale est de nouveau plébiscitée.

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Ce débat est renouvelé à l’heure de la transition écologique. Qui doit décider des prix et des investissements dans les services de demain : l’Etat, le secteur privé ou les communes ? En Suède, les municipalités ont investi dès les années 1980 dans des centrales alimentées par la biomasse et les déchets, et des réseaux de chaleur couvrant aujourd’hui l’essentiel de l’habitat collectif. Ce choix de gestion municipale a contribué à réduire fortement les émissions liées au chauffage tout en maintenant des tarifs abordables.

En France, les communes pourraient développer encore bien davantage des capacités locales de production d’énergie renouvelable. Demain, elles pourraient gérer des services d’autopartage ou mettre à disposition des flottes de petits véhicules électriques. Certains acteurs locaux ont également développé des sociétés de rénovation thermique.

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A l’évidence, pour mener à bien de telles missions, l’échelon local ne peut fonctionner sans soutien national en termes de financement et de cadre réglementaire. Les communes ne remplacent pas l’Etat : elles sont un contre-pouvoir autant qu’un partenaire.

La question posée par les élections municipales est celle du prix de l’eau, des logements, des gardes d’enfants, des transports ou de l’énergie. Or, l’histoire municipale est indissociable de celle de la résistance aux logiques marchandes et à la concentration des rentes et du pouvoir. Elle rappelle que la gestion et la propriété des ressources relèvent toujours de choix politiques, pas de lois naturelles.

A l’aube des transformations profondes qu’impose la décarbonation de nos économies, et les enjeux de justice sociale qu’elles soulèvent, les communes sont un atout précieux : c’est aussi là que se construit, au quotidien, le modèle de production et de partage des richesses auquel nous consentons.

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Lucas Chancel est l’auteur de : Energie et Inégalités. Une histoire politique, Seuil, 2025.

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Lucas Chancel, professeur d’économie à Sciences-Po
 07/03/2026 

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