Onze livres pour mieux comprendre l’urgence de préserver l’eau
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LA LISTE
Il y a des eaux qui apaisent, d’autres qui effraient, certaines encore dont on se soucie peu. Le précieux liquide a, dans tous les cas, une place centrale au cœur des vies comme des imaginaires, que le changement climatique vient percuter. Les bouleversements hydriques qu’il induit viennent s’ajouter à la surexploitation et à la pollution des nappes et des rivières, au point que la planète est entrée « dans l’ère de la faillite hydrique mondiale », selon un rapport de l’Université des Nations unies pour l’eau, l’environnement et la santé.
On vous propose, en ce 22 mars, Journée mondiale de l’eau, une sélection de livres français, parus ces trois dernières années, qui rendent compte de l’urgence de préserver ce bien commun – des ruisseaux jusqu’aux grands fleuves, des aquifères souterrains jusqu’à l’océan.
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Les enjeux de l’eau en dessins
Faire connaître l’eau douce et ses vulnérabilités, c’est justement le défi de taille auquel se sont attelées la responsable de la cellule Eau du Centre national de la recherche scientifique, Agathe Euzen, et la médiatrice scientifique Claire Marc (avec l’appui d’une vingtaine de chercheurs). L’ouvrage, paru en 2024, se présente comme un guide, qui répond à une série de vingt questions à l’aide de dessins et de textes simples.
L’éventail des sujets ainsi balayés est large, du fonctionnement du cycle de l’eau aux technologies comme le dessalement de l’eau de mer. Le livre inclut également des questionnements concernant, par exemple, le statut du précieux liquide : est-ce un bien ou un patrimoine commun, une marchandise ? Ces dimensions à la fois philosophiques et politiques enrichissent ce manuel très complet.

« Tout comprendre (ou presque) sur l’eau », d’Agathe Euzen et Claire Marc. CNRS Editions, 136 p., 19 €
Lutte et amour des fleuves
Le texte de Martin Arnould, président du Fonds pour la conservation des rivières sauvages, commence par un constat : « Nos rivières, d’une certaine façon, ne sont plus des rivières », tant elles ont été remaniées et aménagées par les humains. L’ouvrage relate l’histoire de la mobilisation tenace (et victorieuse) à laquelle le militant a participé pour préserver la Loire du projet de barrage de la Serre-de-la-Fare en Haute-Loire, abandonné dans les années 1990.
Mais c’est aussi un plaidoyer – « nous pouvons libérer les fleuves » – et un portrait attachant du fleuve, de ses paysages, de sa biodiversité et de celles et ceux qui les défendent. On s’y plonge bien volontiers tant la fluidité de l’écriture et la qualité des descriptions rendent la lecture prenante. Celle-ci donne aussi matière à des réflexions plus larges, notamment sur les luttes écologistes et leur articulation avec les politiques publiques, d’autant plus actuelles que les reculs environnementaux s’accumulent.

Un roman-fleuve tourbillonnant
Comment résumer ce long texte ? L’autrice Wendy Delorme, également enseignante-chercheuse à l’université Lumière Lyon-II, y enchâsse plusieurs fils narratifs. Il y a la trame de la narratrice, les conversations des entités aquatiques qu’elle convoque en pensée – Fleuve, Rivière, Marais… – et une autre histoire qu’elle rédige de concert. « Il nous faut une tension dramatique. Peut-être qu’il y a eu un grand bouleversement, que l’eau est devenue une denrée si précieuse que seules de rares communautés humaines peuvent y accéder », écrit-elle.
Ce travail de Wendy Delorme est tout à la fois un roman, un plaidoyer, une discussion sur la création littéraire et une enquête sur la Rize, une rivière du bassin rhodanien. La documentation que l’autrice a engrangée transparaît à chaque page, les références citées allant du roman L’Enfant et la rivière (Henri Bosco, 1945) à l’essai Eau : l’état d’urgence (Anne Le Strat, 2023). Quelques bémols : si le récit est original et poétique, il est parfois trop dense, et certains dialogues sont artificiels.

Appel à une « révolution »
Il y a, dans les rivières et les nappes, des pesticides, des substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), des pollutions industrielles ou encore des médicaments. « Et rien ne bouge, car notre pays est inerte. (…) La société, dans tous les cas, paiera en nombre de morts et de maladies », alerte le journaliste Fabrice Nicolino dans C’est l’eau qu’on assassine, paru en mai 2025. Il s’agit, comme le livre de Martin Arnould, d’un essai à plusieurs facettes, pointu tout en restant très accessible.
L’auteur fait, d’une part, un portrait alarmant de l’état des réserves hydriques et de la façon dont l’eau potable s’est transformée en un produit que « fabriquent » les multinationales qui la traitent. D’autre part, il construit son texte comme un manifeste, et met en cause le système agricole et industriel mais aussi les pouvoirs publics – politiques et ingénieurs d’Etat confondus. Ses mots d’ordre : « Il faut voir l’eau autrement » en cessant de la polluer, et « réorganiser le monde sur une base plus solide ». Reste à définir laquelle.

Un thriller d’anticipation
Prélude à la goutte d’eau fait froid dans le dos. L’écrivain Rémi David y narre le pari d’un entrepreneur : celui d’amener un iceberg jusqu’au Maroc et d’écouler son eau au prix fort. Une juriste et une avocate tentent de mettre le projet en échec. On est en 2050, à un moment où « après l’été, c’était encore l’été ».
C’est le début d’une saga divisée en trois parties – et autant de pays, de temporalités et d’histoires imbriquées – sur fond d’appropriation des ressources naturelles par une multinationale, qui prétend répondre à la crise de l’eau.
Si la puissance de l’écriture est inégale au long du récit, l’auteur fait le tour des enjeux. Ils sont climatiques et hydriques, bien sûr, mais aussi sociaux et migratoires : les populations les plus précaires sont les premières victimes de la marchandisation qu’il dépeint. Ce roman interroge habilement sur la capacité des institutions, mais aussi des médias, à préserver le patrimoine naturel. Rémi David n’en oublie pas pour autant d’y planter des personnages complexes, à l’instar de leurs trajectoires personnelles.

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Des « régressions délibérées »
Le chercheur en science politique Sylvain Barone documente, dans ce livre publié fin 2024, le processus « d’abandon volontaire de la prétention à protéger la nature » au sommet de l’Etat. Le résultat est riche et balaye tant les rapports de force entre les différents acteurs que la remise en cause de l’Etat de droit en matière environnementale. Un an et demi après sa publication, l’analyse développée dans ce livre est plus que jamais d’actualité.
« L’eau, une affaire d’Etat. Enquête sur un renoncement écologique », de Sylvain Barone. Raisons d’agir, 144 p., 13 €
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Fiction, satire et raréfaction de l’eau
Le dernier roman du philosophe et essayiste Gaspard Kœnig a des allures de satire et questionne la gestion de l’eau à travers la quête électorale d’un haut fonctionnaire parisien en terres normandes. Son intention de rattacher le village au réseau d’eau de l’intercommunalité lui coûte la mairie. Le scrutin est remporté par Maria, l’épicière. Elle défend la source communale, qui va s’affaiblir avec la sécheresse. Le récit charrie toutefois tant de détails qu’on en perd parfois le cours de l’intrigue.
« Aqua », de Gaspard Kœnig. Editions de L’Observatoire, 448 p., 23 €
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Hydrohistoire des villes
Dans L’eau et les villes, neuf scientifiques dessinent une histoire « des systèmes urbains par le prisme de l’eau », de Rome à Santiago du Chili en passant par Montréal et les réseaux d’eau dans les villes françaises au XIXe siècle. « Au-delà des matrices topographiques et climatiques, au-delà des choix et des modèles socio-économiques », l’hydrohistoire est « éminemment politique », souligne l’historien Vincent Lemire en préface de ce livre passionnant, en résonance avec les enjeux des années à venir.
« L’eau et les villes » , coordonné par Tobias Boestad et Pauline Guéna. Presses universitaires de France, 132 p., 11 €


