
Orwell : 2+2= 5, de Raoul Peck
.
Un essai cinématographique pour penser le temps présent
.
Fondé sur une vision personnelle et une solide connaissance de l’œuvre de l’écrivain socialiste anglais, le film de Raoul Peck n’est ni un divertissement ni un exposé didactique, mais une vigoureuse incitation à penser le temps présent. En cela, il est profondément fidèle à l’auteur de 1984 qui chercha à « faire de l’écriture politique un art véritable ».
.
Le film commence par une vidéo de mycobacterium tuberculosis, bactéries de la tuberculose. Deuxième cause de mortalité due à une maladie infectieuse, derrière la Covid-19 et avant le sida, cette maladie a, d’après l’OMS, touché en 2024 10 millions de personnes et en a tué 1, 3 millions. Elle est encore là. Orwell souffrait d’une tuberculose pulmonaire chronique infectieuse. Il aurait contracté la maladie en Espagne en 1937, dans l’hôpital où il était soigné suite à la blessure au cou provoquée par une balle franquiste. Moins de dix ans après, sur l’île écossaise où il s’est réfugié, l’écriture de son dernier livre l’épuise, son état s’aggrave. 1984 est écrit par un homme malade au souffle coupé, aux poumons dévorés par le bacille. Peck fait écho à cette respiration difficile. Il évoque les derniers mots de Jamal Kashoggi, le journaliste saoudien opposant au régime assassiné par un commando des forces spéciales saoudiennes, « Je ne peux pas respirer ». Les mêmes mots que deux citoyens noirs américains tués par des policiers, Eric Garner en 2014 et George Floyd en 2020, les mêmes mots repris par les défenseurs des libertés et du mouvement Black Live Matters : « I can’t breathe ». Cette sensation physique d’étouffement hante le film comme elle hante 1984 – et notre époque. Pour échapper à l’asphyxie, Orwell avait quitté Londres en 1946 pour une île écossaise lointaine, dans les Hébrides, éloignée de tout, pour écrire, pêcher, cultiver son potager et élever son fils âgé de deux ans. L’imagerie médicale laisse la place à de magnifiques vues de l’île, sa végétation, son littoral découpé, la mer, et Barnhill, la ferme où Orwell écrivit 1984.
.
Point de départ d’une traversée en mots et en images : Peck suit l’itinéraire d’Orwell en tissant finement des images d’archives, d’extraits d’adaptations cinématographiques et d’images d’actualité. L’ensemble est ponctué de citations tirées des écrits d’Orwell lues en voix off par Éric Ruf. Parfaitement choisies, celles-ci révèlent une profonde connaissance de l’œuvre. Peck a lu Orwell. Non seulement Animal farm et 1984, mais les essais, les autres récits, les articles, les pages de journal, les lettres. Les ayants droit d’Orwell lui ont donné carte blanche pour son film. Le cinéaste né à Haïti à l’époque de la dictature de Duvallier, réalisateur du Jeune Karl Marx et de I Am Not Your Negro s’est vite senti « chez lui » dans l’œuvre de l’écrivain socialiste.
Peck sait qu’Orwell « appartient à la gauche », il salue son humanisme. Il rappelle que le premier de ses combats est de lutter contre le mensonge et tous les régimes d’oppression. D’où son opposition radicale au colonialisme, au fascisme, au stalinisme. Son antifascisme est cohérent : il dénonce l’esprit et les pratiques totalitaires. Le film saisit les multiples facettes de l’écrivain antitotalitaire, et sa puissante actualité. Qu’ils soient explicitement cités ou simplement présents en images, les thèmes de son œuvre et les combats de sa vie ont leur place dans le film. Son inspiration dickensienne, l’influence de sa femme Eileen sont furtivement évoquées.
.
Le film saisit les multiples facettes de l’écrivain antitotalitaire, et sa puissante actualité.
La dénonciation de l’impérialisme, la condamnation des conditions de vie des ouvriers, la critique de la stratification sociale sont illustrées par des archives saisissantes. Les images des ruines et des bombardements campent aussi le paysage de catastrophe qui fut celui d’Orwell à Londres durant la guerre comme il est aujourd’hui celui des habitants de Marioupol et de Gaza. La guerre et la violence sont omniprésentes. Les grands rassemblements de haine se déploient, images de fiction orwellienne et images d’archives historiques. La guerre d’Espagne, la situation des ouvriers donnent lieu à des extraits des films de Ken Loach, signe et salut adressés au seul cinéaste ayant réellement utilisé Orwell jusqu’à présent. À l’exception marginale de Brazil de Terry Gilliam, peu de films inspirés d’Orwell ont laissé un souvenir autre qu’anecdotique ou illustratif dans l’histoire du cinéma. L’œuvre de l’inventeur du télécran serait-elle particulièrement résistante à l’adaptation à l’écran ?
Les pratiques de terreur, le culte du chef, le triomphe du mensonge donnent lieu à une alternance de citations, d’images du Big brother des films de Michael Anderson (1956) et de Michael Radford (1984) entrecroisées d’images de Poutine, Milei, Modi, Xi. Le jeu de miroir avec notre époque d’extension des tyrannies est manié avec habileté et justesse – loin des simplifications habituelles dont Orwell est souvent victime. La menace totalitaire des populismes et de l’extrême droite identitaire néonazie est à sa place, celle d’héritiers directs des séides de Big brother. Le passage sur la censure et les nouveaux autodafés rejoint les plus brûlantes questions sur l’évolution des médias. Défilent les nouveaux index et les noms des auteurs interdits – dont celui d’Orwell.
.
Le jeu de miroir le plus efficace est celui où se reflète le visage des États-Unis. L’utilisation d’images générées par l’IA ouvre un espace particulièrement troublant, au carrefour du Miniver orwellien et des « faits alternatifs » de l’administration Trump. Peck a demandé à un outil IA de fabriquer une vidéo où Donald Trump parlerait de ses liens avec la communauté noire américaine. Le résultat confirme bien qu’avec l’IA générative, nous vivons désormais dans un monde où le faux n’est plus qu’un moment du faux.
Le film vient rappeler combien Orwell demeure notre contemporain. Le monde dont il parle est le nôtre : le dernier mot de 1984 est 2050 – date de parachèvement du projet totalitaire de Big brother. Comme la tuberculose, la maladie totalitaire est encore là ; active, elle circule toujours et continue de tuer. En réinterrogent l’œuvre d’Orwell à la lumière du présent, Raoul Peck montre que la force de cette critique des tyrannies modernes demeure active aujourd’hui. Ce film est un essai cinématographique, une œuvre d’art : il aide à penser ce qui advient et permet de mieux respirer.
.