Purges au Kremlin : Poutine envoie ses propres ministres en taule
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Quatre vice-ministres de la Défense en prison, un lieutenant-général en colonie pénitentiaire, et Internet coupé dans la capitale pour faciliter les arrestations : depuis le limogeage de son ministre de la Défense Sergueï Choïgou en mai 2024, le Kremlin purge ses propres rangs à un rythme que Moscou n’avait pas connu depuis des décennies.
Le 5 mars au soir, bien après la fermeture au public, le tribunal du district de Basmanny à Moscou rouvre ses portes pour une audience express. Dans le box, Ruslan Tsalikov, 69 ans, premier vice-ministre de la Défense de 2015 à 2024, trente ans de carrière dans les institutions du régime. L’apparatchik écope de quatorze chefs d’accusation, dont « organisation d’une communauté criminelle » et « corruption ». Parmi les pièces à conviction, une moto Honda à 2,3 millions de roubles offerte par un patron du ferroviaire, et 50 millions de roubles (environ 450 000 euros) en cash déposés sur son bureau par Vladimir Semenov, patron dans le BTP militaire, en échange de sa bienveillance sur les marchés publics. Le tribunal invoque son âge et ses « services rendus à l’État » pour lui accorder la résidence surveillée et lui éviter la prison.
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Le lendemain matin, les Moscovites se réveillent sans 5G. Impossible de commander un taxi, de payer par téléphone, ni même de contacter ses proches. Tout le centre de la capitale est touché, puis les quartiers nord et sud. Les applications bancaires ne répondent plus, les terminaux de paiement tournent dans le vide, les points de retrait de commandes en ligne sont hors service. En quelques jours, l’Internet russophone est inondé de vidéos d’habitants furieux, coupés du monde, réduits à retirer du liquide au guichet et à prendre des captures d’écran de leurs itinéraires avant de sortir de chez eux. Le 9 mars, Saint-Pétersbourg y passe aussi. Les pertes pour les commerces moscovites sont estimées entre 3 et 5 milliards de roubles en cinq jours.
Une aubaine pour les vendeurs de vieilles cartes en papier et de pagers, dont les ventes ont bondi de près de 73 % selon les données officielles de WildBerries – l’équivalent local d’Amazon -, mais aussi pour les cadres du régime en plein délire paranoïaque. Car si, officiellement, les restrictions d’accès à Internet sont dues à un risque d’attaque de drones ukrainiens sur la capitale, certaines chaînes Telegram soulèvent un point important : il n’y a eu aucune attaque de ce genre à cette période. Le canal VChK-OGPU, qui tire son nom de la Tchéka et du Guépéou, ancêtres du KGB et qu’on peut donc difficilement qualifier d’opposant au régime, remarque que « [ça] coïncide avec les récentes purges dans l’appareil politico-sécuritaire. Étonnamment, au moment de ces arrestations, il n’y avait aucun réseau dans les bâtiments du FSB, de l’armée, et d’autres administrations… ».
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Les purgeurs purgés
Rembobinons. En mai 2024, le ministre de la Défense russe Sergei Choïgou, bien vissé à son maroquin depuis plus de onze ans, est brutalement évincé par le patron. L’intéressé est un parfait exemple des charognards produits par le système russe post-soviétique : ministre des situations d’urgence de 1994 à 2012, membre fondateur du parti poutinien Russie unie puis ministre de la Défense de 2012 à 2024, il a été de tous les combats du boucher du Kremlin. C’est sous son commandement, en 2014, que la Russie prend brutalement la Crimée puis envahit le Donbass. En 2015, il envoie ses troupes en Syrie aider Assad à massacrer l’opposition. À la même période, le GRU, le service de renseignement militaire sous son commandement, est soupçonné d’avoir mené plusieurs assassinats ciblés d’opposants sur le sol européen.
Le 24 février 2022, c’est une armée qu’il a réorganisée pendant huit ans qui déferle sur l’Ukraine, avant de s’enliser rapidement dans les combats. À l’été 2023, c’est Choïgou, aussi, qui dirige la grande purge du complexe militaro-sécuritaire, où il s’agit à l’époque de nettoyer le système des proches de feu Evgeni Prigojine, fondateur du groupe Wagner, après son putsch avorté. À l’époque, des dizaines d’officiers voire certains généraux, comme le commandant des forces russes en Ukraine Serguei Sourovikine, sont expulsés manu militari, emprisonnés ou relégués à des postes subalternes.
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Mais voilà : à Moscou, les purgeurs finissent souvent purgés. C’était déjà vrai dans les années 30, quand le système soviétique, à force de paranoïa, s’était retrouvé dans un cycle infini de massacres internes. La tradition n’a que peu changé. Le 12 mai 2024, Choïgou se fait remplacer par l’ancien ministre de l’Économie, Andrei Belooussov. Dans la foulée, les arrestations s’enchaînent : le vice-ministre Timour Ivanov, condamné à treize ans de prison pour avoir siphonné 1,18 milliard de roubles dans les marchés de construction militaire. Le lieutenant général Vadim Chamarine, sept ans de colonie pénitentiaire pour 36 millions de roubles de pots-de-vin. Dmitri Boulgakov, vice-ministre de la logistique, expédié à Lefortovo pour avoir revendu à l’armée des rations avariées à prix d’or. Le vice-ministre Pavel Popov, qui faisait travailler les ouvriers d’un parc militaire sur sa résidence personnelle en banlieue de Moscou.
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Corruption endémique dans l’armée
Avec Tsalikov en mars 2026, cela fait quatre vice-ministres tombés en moins de deux ans. Et les arrestations ne s’arrêtent pas au ministère : plusieurs dizaines de fonctionnaires ont été cueillis dans la Rosgvardia, la garde nationale, et jusque dans le gouvernement de la région de Moscou, dont Choïgou avait été brièvement gouverneur en 2012. Tous sont des proches du ministre, ont monté les marches du ministère de la Défense sous sa protection bienveillante et font partie des mêmes réseaux politiques. Tous, aussi, tombent pour le même chef d’accusation : la justice les accuse de corruption ou de détournement de fonds au détriment de l’armée.
Pour qui est un peu familier avec le système oligarchique au pouvoir à Moscou, l’accusation a de quoi faire rire : s’il ne fait aucun doute que la bande de galonnés en question ne s’est jamais privée de faire les poches de leurs ministères, ils ne sont pas exactement les seuls à se servir allègrement dans le pot commun. Poutine lui-même, à en croire une enquête de Forbes en date de 2024, aurait une fortune avoisinant les 200 milliards de dollars. La corruption dans l’armée est endémique et généralisée, comme l’avait documentée la fuite de la correspondance du général Demurchiev, fin février dernier.
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Forcément, à force de taper dans la caisse, les ministres et généraux se retrouvent à grever l’effort de guerre. « Poutine n’a aucun problème avec la corruption, il est lui-même très corrompu », relate Olga Prokopieva, directrice de l’ONG Russie-libertés, « mais il ne veut pas que ça nuise trop à sa guerre ». Le droit de faire les poches des Russes s’arrête à la ligne de front. Or, la guerre a justement été une matrice d’enrichissement formidable pour toute une flopée d’officiers et de sous-ministres qui, profitant de l’inflation des contrats militaires, se sont mis à prendre des billets de plus en plus gros sur le dos des troupes. Le système a même été poussé à l’absurde en octobre 2022 quand, en plein milieu de la grande vague de mobilisation pour contenir les contre-offensives ukrainiennes, la Douma a découvert que 1,5 million d’uniformes avaient tout bonnement disparu.
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« Ils fonctionnent comme un clan mafieux »
Sauf que la corruption, en Russie, est autant un mode de fonctionnement qu’un chef d’accusation à géométrie variable : on peut l’invoquer contre n’importe qui, à n’importe quel moment, puisque de toute façon tout le monde y trempe. « Le Kremlin et ceux qui gouvernent la Russie, c’est un clan mafieux », résume Olga Prokopieva. « Ils fonctionnent comme un clan mafieux, avec les gens qui sont du clan et les gens qui ne sont pas du clan. » Et dans un clan mafieux, la loyauté compte moins que l’utilité. « Même les gens très proches de Poutine qui se sentent très protégés ne sont pas à l’abri d’une disparition ou d’un suicide », poursuit Prokopieva. Lénine, déjà, avait la formule : « Le parti se renforce en s’épurant. » Un siècle plus tard, le Kremlin applique la recette à la lettre.
Reste à savoir où ce cycle d’autodestruction s’arrêtera. Selon Riddle Russia, un média d’opposition spécialisé sur la politique intérieure russe, le clan Choïgou tentait timidement de se reconstituer : début 2026, sa fille Ksenia avait été nommée à la tête du centre d’innovation « Vallée Mendeleïev » qui gère l’extraction du gaz dans l’extrême-orient russe. L’arrestation de Tsalikov, son bras droit depuis trente ans, coupe les derniers fils. Choïgou lui-même, toujours officiellement secrétaire du Conseil de sécurité, pourrait se voir proposer de quitter son poste en échange de garanties d’immunité – mais « de telles garanties, dans la pratique russe, se révèlent rarement fiables », note Riddle Russia. On veut bien le croire, au vu du sort de Prigojine.
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C’est d’ailleurs le putsch avorté de juin 2023 qui semble avoir déclenché la spirale : pendant quelques heures, une colonne de mercenaires a remonté vers Moscou sans que personne ne les arrête, une humiliation publique que le maître du Kremlin n’a visiblement pas digérée. Depuis, il purge à un rythme hallucinant. Et le moment s’y prête : au quatrième anniversaire de l’invasion, le média d’opposition Mediazona, qui identifie les morts russes un par un en épluchant les avis de décès, en est à 200 186 noms – estimation basse, précisent les auteurs. Deux-cent-mille familles à qui il faut expliquer pourquoi le fils n’est pas rentré, dans un pays où les études sociologiques montrent une fatigue croissante de la guerre. « C’est un régime qui a peur, tranche Prokopieva, sinon il n’emprisonnerait pas par milliers des retraités pacifistes ou des adolescents qui écrivent des poèmes anti-guerre. » Il y aurait aujourd’hui 3 000 à 5 000 prisonniers politiques en Russie, selon les estimations. Depuis quelques années, leurs rangs sont grossis par des généraux et des apparatchiks du régime tombés en disgrâce.
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