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Culture

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Regagner des forces contre l’exclusion culturelle

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Derrière l’affaiblissement du soutien public à la culture se cache une réalité plus électorale : c’est devenu un argument prétendument anti-élitiste. À rebours de l’accusation d’un échec à rendre la culture accessible, la solution doit venir de l’art et de la culture eux-mêmes, pensés dans une perspective populaire. Sans enfermer les classes populaires dans la culture qui leur est assignée, et sans non plus les sommer d’adhérer à une culture dite légitime.

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Depuis plusieurs années, la culture est la cible d’attaques populistes répétées, d’intensité croissante, prenant des formes toujours plus nombreuses et variées. Partout en France, ces offensives se traduisent par des baisses de subventions, des atteintes à la liberté de création et de diffusion, voire même des intimidations judiciaires et policières. Comprendre les racines profondes de cette hostilité envers le monde de la culture est aujourd’hui indispensable pour formuler une réponse politique capable d’enrayer cette dérive.

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Offensive réactionnaire

La réduction des financements publics apparaît comme l’une des armes privilégiées de la droite populiste, illustrée par plusieurs cas emblématiques. En 2022, Laurent Wauquiez (Les Républicains), alors président de la Région Auvergne Rhône-Alpes, a supprimé plusieurs millions de subventions aux acteurs culturels en prétendant combattre des déséquilibres budgétaires entre les métropoles et les territoires ruraux. En 2024, c’est au tour de Christelle Morançais (Horizons), présidente de la Région Pays de la Loire, de supprimer près de 75% du budget régional de la culture, expliquant faire la chasse au « monopole d’associations très politisées, qui vivent d’argent public ».

Même dans la capitale, ces attaques se manifestent sans détour. Au Conseil de Paris, la droite conduite par Rachida Dati a bloqué une subvention de 500 000€ destinée à quarante librairies indépendantes pour soutenir des travaux, au prétexte que l’une d’elles, la librairie féministe et LGBTQIA+ Violette and Co (11e), vendait un livre de coloriage pour enfants controversé sur la Palestine.

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La sanction budgétaire se mêle de façon de plus en plus lisible à des logiques de restriction de la liberté éditoriale et artistique. Aucune donnée consolidée n’existe encore sur cette recrudescence des phénomènes d’entrave et très peu de plaintes ont été déposées, mais les exemples se multiplient dans des villes ou collectivités dirigées par la droite ou l’extrême droite.

La Région Île-de-France a par exemple demandé au réalisateur Joseph Paris le remboursement d’une aide à l’écriture accordé à son documentaire Le Repli, qui interroge la question du repli identitaire en France, estimant que le contenu allait à l’encontre des valeurs de la République. Les nouvelles formes de censure sont difficiles à circonscrire, tant elles sont plus insidieuses en prenant des formes détournées. Les organisations professionnelles du cinéma font par exemple état de pressions exercées sur les préfets pour le retrait d’autorisation de tournages.

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La pression politique franchit un palier supplémentaire lorsqu’elle se transforme en intimidations judiciaires et policières. En janvier, la même librairie Violette and Co subissait une perquisition visant à saisir l’ouvrage en question, sur la base d’un fondement juridique confus, et a fait l’objet d’une enquête préliminaire pour la commercialisation d’un livre pourtant autorisé à la vente.

Une autre polémique a éclaté en janvier à la Haute École des arts du Rhin (HEAR) de Mulhouse après la présentation d’une performance artistique mettant en scène une piñata en carton en forme de voiture de police, œuvre réalisée par des élèves dans le cadre d’un travail pédagogique sur le carnaval. Ire de la droite et de l’extrême droite locales, appuyées par le ministre de l’Intérieur pour qui « il ne faut pas laisser passer cette idéologie anti-flics » tandis que le président du parti Les Républicains, Bruno Retailleau, dénonçait « l’idéologie d’extrême gauche qui gangrène une partie de nos institutions ».

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Pour souligner le caractère ubuesque de l’affaire, un élu faisait remarquer non sans humour « À quand l’interdiction de Guignol parce que le gendarme y est moqué et parfois bastonné par Gnafron ? ». Mais derrière l’absurdité se dessine une dérive préoccupante, avec une banalisation du recours à l’appareil judiciaire et policier, au point que des objets par nature inoffensifs – un livre de coloriage et une piñata en carton – se retrouvent au cœur d’intimidations disproportionnées.

Ces quelques exemples illustrent le durcissement du climat politique à l’égard des acteurs culturels et relèvent la mise en cause croissante de la liberté des artistes, sous toutes ses formes. La droite et l’extrême droite entretiennent à cet égard une confusion en associant les œuvres bénéficiant de financements publics à un supposé « wokisme » ou à une forme de propagande (une accusation formulée selon la même logique à l’encontre de l’audiovisuel public). Dans ce contexte, la stigmatisation du milieu culturel devient ainsi un outil électoral et un marqueur politique à part entière, participant ainsi à sa délégitimation dans l’opinion.

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Crise des politiques publiques de la culture en toile de fond

Pourtant, jusqu’à une période récente, la culture et les artistes semblaient bénéficier d’une forme d’immunité. Depuis Malraux, le principe d’une intervention publique pour la culture s’était progressivement installé comme une évidence, à gauche comme à droite. Mais désormais, l’« exception culturelle », totem français jusque-là intouchable, ne bénéficie plus de la protection politique d’autrefois. Derrière l’affaiblissement du soutien politique à la culture se cache une réalité plus lourde de conséquence : l’érosion du soutien populaire. Pour le dire plus directement, supprimer des subventions à la culture est devenu un argument électoral. La droite instrumentalise une distance latente entre une partie de la population et les milieux culturels subventionnés qui apparaît aujourd’hui de manière frontale. Cette ligne de fracture renvoie à un constat maintes fois pointé : l’échec de la démocratisation culturelle.

La crise que traverse la culture cache en creux une crise de nos politiques publiques de la culture. Depuis les années 1950, la démocratisation culturelle était la grande promesse et la justification première du soutien public à la culture. Une ambition contenue dans la formule devenue canonique d’André Malraux, « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français ».

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Près de soixante-dix ans plus tard, malgré le développement d’un réseau important d’institutions culturelles et l’engagement sincère de nombreux acteurs culturels, l’objectif de réduire les inégalités d’accès à la culture, dans ses formes les plus légitimes, n’est structurellement pas atteint. La sociologie du public fréquentant les lieux de la culture subventionnée a connu peu de transformations, qu’il s’agisse des visites de musées, d’expositions, de monuments, ou la fréquentation du spectacle vivant. Les écarts de pratiques entre classes sociales persistent, et se sont parfois même accentués.

En 2018, les diplômés du supérieur étaient 3,8 fois plus nombreux que les peu diplômés à avoir visité un musée ou un monument au cours des douze derniers mois ; par comparaison, cet écart ne dépassait pas 2,8 en 1973. Une partie importante de la population, et particulièrement les classes populaires, continue de se sentir illégitime face à la culture légitime, entraînant un sentiment d’exclusion culturelle cyniquement converti en rente électorale par la droite et l’extrême droite.

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Alors même que ces constats statistiques et sociologiques sont établis de longue date, la démocratisation culturelle demeure encore aujourd’hui le principal cap de nos politiques publiques. Or, ce modèle s’est progressivement essoufflé et montre aujourd’hui ses limites historiques. Si la culture joue encore un rôle important dans la formation des inégalités sociales, la composition du capital culturel s’est profondément transformée. Celui-ci n’est plus uniquement indexé sur l’accès aux arts savants et à la culture lettrée, dans un contexte de mondialisation de l’offre culturelle où les classes supérieures consomment également des contenus de l’industrie du divertissement. L’enjeu est désormais de dépasser la seule question de l’« accès à la culture » pour redéfinir le rôle social et politique de la création artistique et de la culture, et donner un nouveau cap aux politiques publiques.

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Altérité culturelle et liens de sociabilité

L’idée défendue ici est que la réponse à la crise actuelle doit venir de l’art et de la culture eux-mêmes, pensés dans une perspective populaire. Le défi est désormais de réinventer en profondeur la relation entre la culture publique et la population. Cela appelle à mener une politique du dépassement où il ne s’agit ni d’enfermer les classes populaires dans la culture qui leur est assignée – cela reviendrait, sous couvert de respecter le peuple, « à l’enfermer dans ce qui l’est, en convertissant la privation en choix » pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu – ni pour autant de les sommer d’adhérer à une culture légitime héritée des arts savants et de la culture lettrée.

Cette orientation dessine un projet artistique et culturel fondé sur l’épanouissement d’un nouvel espace culturel hybride, où toutes les cultures, tous les répertoires et tous les registres ont droit de cité et se mélangent dans un rapport de réciprocité. Dans cette perspective, que nous nommons le « Nouveau populaire », il s’agit de rompre avec l’approche des politiques publiques visant à combler la distance avec la culture légitime, au profit d’une politique qui cherche avant tout à créer des territoires artistiques et culturels communs.

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Ce nouvel horizon culturel n’a rien d’abstrait : c’est la prescience de nombreux artistes empruntant déjà cette voie qui conduit à cette piste politique. La culture et la création artistique elles-mêmes peuvent dissoudre les frontières symboliques que l’institution n’a pas réussi à effacer. C’est après tout l’essence de la culture de tisser les liens qui nous relient les uns aux autres.

La performance d’Aya Nakamura à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024 en a offert une illustration éclatante : traversant le pont des Arts accompagnée par l’orchestre de la Garde républicaine, elle chante dans un medley ses propres tubes entrecoupés de ceux de Charles Aznavour. La pop/R&B est mêlée à la variété française et à un orchestre. Ici, la recherche d’hybridation efface les barrières symboliques entre les répertoires et rend possible l’émergence d’un nouveau territoire commun capable d’entrer en résonance culturelle pour divers publics.

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Prenons aussi l’exemple de la création portée par Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro, qui s’emparent du roman On achève bien les chevaux de l’écrivain américain Horace McCoy, porté à l’écran en 1969 par Sydney Pollack avec Jane Fonda dans le rôle principal. L’histoire dépeint des couples désespérés, frappés par la misère de la Grande Dépression, contraints de participer à des marathons de danse jusqu’à l’épuisement pour gagner quelques dollars et divertir un public avide de sensations fortes. Avec le ballet de l’Opéra national du Rhin, ils signent une mise en scène monumentale en réunissant sur scène quarante-cinq danseurs, comédiens et musiciens, qu’ils présentent parfois dans des gymnases, et donnent à ce spectacle des allures de grande reconstitution immersive de l’Amérique des années 1930.

Ici, les formes d’expression perçues comme élitistes (le théâtre ou le ballet d’opéra) deviennent source d’adhésion et prennent une signification symbolique entièrement différente dès lors qu’elles s’inscrivent dans un référentiel populaire (représentation dans un gymnase, adaptation d’un film). Le public est invité dans un espace culturel aux coordonnées nouvelles. Ce qui était source de gêne ou de honte, parce qu’éloigné de son habitus de classe, peut devenir l’objet d’un plaisir partagé.

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Au-delà de la création artistique, la culture doit également rejouer un rôle central dans notre vie sociale, en contribuant activement à la construction des tissus relationnels. Trop souvent encore, elle est pensée comme un moment rare et solennel plutôt qu’une expérience du quotidien. La culture située dans les réseaux relationnels doit faire l’objet d’une ambition nationale d’autant plus que cette dimension est fragilisée dans les pratiques culturelles par la dématérialisation des contenus et par la concurrence des écrans dans les pratiques domestiques (télévision, séries et films, jeux vidéo, etc.).

Une tendance qui s’accentue depuis la pandémie de 2020 : 28% de la population dit fréquenter à la fois moins souvent les lieux culturels et regarder davantage de contenus culturels en ligne. On relève par ailleurs que la pratique artistique en amateur, véritable terreau relationnel, connaît récemment une érosion significative. La part de la population ayant une pratique en amateur a connu un net recul entre 2008 et 2018, en passant de 50% à 38%, tous champs artistiques confondus.

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Il importe de faire de la culture du quotidien un axe politique fort, en soutenant la poursuite d’une pratique artistique pour les élèves diplômés des conservatoires qui ne se destinent pas à une carrière professionnelle, mais aussi les pratiques artistiques en amateur ou encore le développement de tous les lieux de sociabilités culturelles tels que les librairies, les bibliothèques, etc. Cette orientation vise finalement à préserver et à développer la vie culturelle populaire, dont le rôle est essentiel pour la cohésion de la société.

L’étude du Crepremap « Quand les bars-tabacs ferment. L’érosion du lien social local et la progression du vote d’extrême droite en France » publiée en janvier, entre en écho avec cet impératif de recréation de liens sociaux. Elle montre que la disparition des bars-tabacs qui constituent des lieux de sociabilité importants entraîne « la raréfaction des interactions ordinaires, l’appauvrissement de la parole collective, la cristallisation progressive d’un récit de déclin qui finit par trouver son expression électorale ». L’étude pointe par ailleurs que les associations apparaissent comme des espaces alternatifs de sociabilité, capables d’atténuer les effets politiques liés à la disparition des commerces.

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Là où l’offensive réactionnaire atomise le service public, entretient un sentiment d’insécurité culturelle et instrumentalise la culture dans une perspective identitaire, ces quelques orientations du « Nouveau populaire » montrent qu’il est possible de penser de nouvelles approches artistiques et culturelles populaires capables d’offrir des ouvertures positives à l’altérité et de multiplier les occasions de contact avec le dehors pour contrer les tendances au repli domestique et nationaliste.

La machine infernale de désaffection culturelle n’est ni une fatalité ni un mouvement inéluctable. Une nouvelle dynamique artistique et culturelle populaire est aujourd’hui nécessaire pour reprendre l’initiative face à la droite et l’extrême droite et remporter la bataille culturelle.

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NDLR : Victorien Bornéat a fait paraître, en janvier 2026, L’exclusion culturelle. Manifeste pour une riposte populaire, aux Éditions du Faubourg.

Victorien Bornéat, Conseiller culture , Conseiller culture en cabinet au sein d’une grande collectivité territoriale

 

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