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Une enquête sur le trafic d’êtres humains, et 3 autres conseils de lecture

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En tête de notre sélection cette semaine, un livre de la journaliste américaine Barbie Latza Nadeau qui lève le voile sur le trafic d’êtres humains, une industrie criminelle en pleine croissance et aux mécanismes complexes.

 

Cette semaine, nous vous conseillons : Les nouveaux esclavagistes, par Barbie Latza Nadeau ; Zones, par Mediapart ; Casino, par Jérôme Parzy ; Cheffe d’entreprise, par Elysabeth Benali-Léonard.

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1/ « Les nouveaux esclavagistes », par Barbie Latza Nadeau

Le trafic d’êtres humains appartient à la part d’ombre de la mondialisation. Par définition opaque, il fait ici l’objet d’un éclairage par le biais d’une enquête journalistique précise, appuyée sur des récits. On y apprend que l’activité est en plein essor mais, comme pour toutes les activités criminelles, on ne sait pas si elle suit simplement la mondialisation ou bien va plus vite qu’elle.

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Prostitution, travail forcé…

L’autrice balaye les différents réseaux de ce commerce international. On pense immédiatement à la prostitution – de femmes, mais aussi, souligne l’autrice, de plus en plus souvent de jeunes hommes. Plus loin, un chapitre qui réclame d’avoir l’estomac bien accroché évoque l’exploitation sexuelle des jeunes enfants.

Quand une petite tête blonde de pays riche disparaît, on dépense des millions pour tenter de la retrouver. Quand il s’agit de migrants mineurs, aucune enquête n’est menée. On finit quelquefois par les localiser dans des films, visiblement tournés en Russie, dans lesquels ils sont agressés sexuellement avant d’être exécutés, dans une mise en scène ou bien réellement… La prostitution représenterait 22 % du trafic mondial d’êtres humains.

La grande majorité de la traite concerne le travail forcé. Le livre met l’accent sur un secteur bien connu pour employer ce genre de main-d’œuvre, celui du textile. Et c’est vrai aussi bien du côté de la fast-fashion que de celui des entreprises de luxe. On comprend combien la directive européenne sur le devoir de vigilance était importante et pourquoi son recul est une hérésie au regard des vies en jeu. Le travail forcé représenterait 68 % du trafic d’êtres humains.

Le reste des activités concerne le trafic d’organes, ou encore la gestation pour autrui. On apprend qu’avant son invasion par la Russie, l’Ukraine représentait un centre important de ce genre de commerce. La guerre l’a perturbé pendant une année, avant qu’il ne reprenne, les femmes menant leur grossesse à l’extérieur du pays avant d’accoucher en Ukraine, où la législation est accommodante sur le sujet.

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Complicités

On découvre également une activité plus récente : obliger des personnes à se tenir au bout d’une ligne téléphonique ou d’une discussion via Internet afin de tenter notamment des escroqueries au sentiment. Le Cambodge semble être devenu un centre important de développement de ce genre de pratiques, réalisées à partir d’hôtels et de casinos abandonnés.

Tout le livre montre bien évidemment l’importance des réseaux criminels dans cette mondialisation. Il décrit le rôle des trafiquants, des recruteurs et des passeurs de migrants, lesquels constituent des proies faciles pour être utilisées dans les différentes activités.

Quand les réseaux sont mis au jour, les trafiquants sont loin, restent généralement inconnus et ne sont pas pris. Mais derrière les criminels, insiste l’autrice, il y a des multinationales qui achètent les produits du travail forcé, des établissements bancaires et financiers qui ne posent pas trop de questions sur l’argent qu’on leur apporte et une partie de l’industrie du tourisme et de l’hôtellerie qui ferme les yeux sur ce qui se passe car cela attire des clients. On retrouve ce résultat bien connu selon lequel les frontières entre économies licite et illicite sont bien plus poreuses qu’étanches.

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Christian Chavagneux

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Les nouveaux esclavagistes. La traite des êtres humains, une économie souterraine, par Barbie Latza Nadeau, Grasset, 2026, 354 p., 23 €.

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2/ « Zones », par Mediapart

Cet ouvrage, adaptation d’une série d’articles publiés par Mediapart en 2025, veut montrer comment « la nouvelle géographie du capital ne consiste plus seulement à s’étendre pour créer des marchés et capter des ressources, il s’agit aussi de se concentrer dans des lieux où sa domination est totale. Et de rayonner à partir de ces “zones” sur le reste de la planète ».

Suivent huit enquêtes bien documentées et édifiantes de paradis fiscaux, de lieux d’opérations financières opaques et de contournement de régulations étatiques (Liechtenstein, ports francs de Genève, Monaco, GIFT City en Inde). On plonge dans les lieux où des très riches se rassemblent pour vivre entre eux (villa Montmorency à Paris, Automobile club de France… toujours interdit aux femmes) à l’écart du reste de la population.

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La City de Londres est un peu les deux à la fois : lieu d’entre-soi et paradis fiscal. Et Saint-Tropez a pour seigneur Bernard Arnault plutôt que feue Brigitte Bardot.

 Gérard Vindt

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Zones. Là où les riches font sécession, par Mediapart, Divergences, 2026, 100 p., 13 €.

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3/ « Casino », par Jérôme Parzy

Financier, actionnaire de Casino, l’auteur a voulu comprendre comment son investissement a périclité. Sans envolées lyriques, le livre refait l’histoire de l’enseigne jusqu’à l’arrivée du brillant élève de Normale sup, Jean-Charles Naouri, au début des années 1990, devenu PDG en 2005.

La stratégie est claire : une extension par acquisitions financées par la dette, au Brésil, en France avec Monoprix, Franprix, Leader Price, Cdiscount, etc. Tout cela financé par un faible apport en capital initial et un gros endettement par un système de holdings en cascade baptisé « poulies bretonnes ». Qui ne peut fonctionner que si Casino et autres acquisitions dégagent suffisamment de dividendes pour rembourser. Ce qui n’a pas été le cas du fait de produits trop chers dans un environnement concurrentiel serré. Les cessions de quelques pépites n’y suffiront pas et la société est rachetée par Daniel Kretinsky en 2024.

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S’ajoute une plainte pour corruption et diffusion d’informations trompeuses qui a vu Jean-Charles Naouri condamné à de la prison en janvier 2026. Le jugement est en appel mais il a été rendu sur le plan économique : c’est celui d’une ingénierie financière en échec.

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Ch. Ch.

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Casino. Faites vos jeux, rien ne va plus, par Jérôme Parzy, éditions Baudelaire, 2025, 128 p., 14 €.

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4/ « Cheffe d’entreprise », par Elysabeth Benali-Léonard

Plongez-vous dans cette sacrée histoire d’entreprise, en oubliant les erreurs de typographie, les fautes d’orthographe, etc. Elysabeth Benali-Léonard rachète une société qui produit des paratonnerres s’appuyant sur une technologie française efficace et peu chère. Il lui faut peu de temps pour comprendre que la norme industrielle qui lui permet de fabriquer et vendre ses matériels a été remise en cause au niveau européen depuis plusieurs années et que son application très prochaine va les rendre caducs !

Elle va se battre pendant plusieurs années et le récit de ce combat nous éclaire sur ce qui s’est passé : la technologie hexagonale a fait l’objet d’une campagne allemande de dénigrement, d’entrisme chez des normalisateurs nationaux et autres méthodes de guerre économique pour l’évincer alors qu’elle gagne des parts de marché.

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Le livre, c’est l’histoire d’une contre-offensive, ses outils, ses soutiens, ses opposants – y compris en France –, le tout au milieu d’une bataille juridique avec le précédent propriétaire, le lâchage d’un de ses banquiers qui pousse au dépôt de bilan parce que ça l’arrange, etc. Un combat incroyable qui nous fait toucher du doigt, concrètement, ce qu’est la guerre économique.

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Ch. Ch.

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Cheffe d’entreprise. Face à la guerre économique, par Elysabeth Benali-Léonard, Valeurs ajoutées éditions, 2026, 241 p., 24 €.

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