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40 ans après Tchernobyl : visite au cœur d’une menace invisible

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Le 26 avril 1986, un réacteur de la centrale soviétique explosait, provoquant le plus grave accident nucléaire de l’histoire.  Sur place à l’occasion du 40e anniversaire, alors que l’étanchéité de la structure est en péril depuis une frappe russe de 2025.

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Guerre en Ukraine
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La date de péremption du sarcophage, construit en 1986 pour confiner les matières radioactives, est déjà passée.
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Stéphane Siohan, envoyé spécial à Tchernobyl (Ukraine)
 24/04/2026
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Penser Tchernobyl en 2026 est un défi à l’entendement. Comment gérer, en pleine guerre, l’héritage toxique et les conséquences radioactives de la plus grande tragédie nucléaire de l’Histoire, survenue il y a quarante ans, le 26 avril 1986 ? La fédération de Russie a décidé, en 2022, non seulement d’envahir l’Ukraine en piétinant Tchernobyl, mais aussi, pour la première fois depuis 1945, de transformer délibérément l’atome en arme de guerre, en occupant et endommageant plusieurs installations nucléaires civiles d’un pays voisin. Et ce, en dépit du bon sens et des règles de sûreté atomique.

Pire encore, le 14 février 2025, l’armée de Vladimir Poutine a joué avec le feu en bombardant directement, avec un drone kamikaze, l’arche de confinement érigée patiemment par la communauté internationale, pour protéger de l’humidité et de la corrosion le sarcophage construit par les autorités soviétiques après la catastrophe. A posteriori, l’affaire est glaçante.

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«Risque de libération de radioactivité»

L’organisation Greenpeace vient de tirer la sonnette d’alarme, en publiant un rapport qui met en lumière les conséquences de cette frappe effectuée il y a un an. Selon l’ONG, cette action inconsidérée a gravement endommagé le nouvel abri de confinement, mieux connu sous le nom d’arche de Tchernobyl. Cette double enveloppe de métal, mise en service en 2019, recouvre les vestiges du réacteur n° 4 accidenté, assurant une protection contre les risques nucléaires. Des réparations d’urgence ont été entreprises. «Cependant, la fonction de confinement n’a pas pu être pleinement restaurée, augmentant le risque de libération de radioactivité, notamment en cas d’effondrement du sarcophage de 1986», indique le rapport, alors que la structure se dégrade et a déjà dépassé sa date de péremption. Une nouvelle fois, le Kremlin a joué à la roulette russe, mais la balle a percé l’arche, et la course contre la montre est lancée.

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Le bombardement russe de 2025 a endommagé une partie de l’arche.
Le bombardement russe de 2025 a endommagé une partie de l’arche. 
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Il y a toujours eu un check-point pour rentrer dans la «Zone», ce périmètre d’exclusion aux limites plus ou moins étanches, instauré dans un rayon de 30 km autour de la centrale de Tchernobyl après la catastrophe. Mais désormais, une multitude d’ouvrages militaires, butées de sable, fortifications et casemates jalonnent la route principale de ce territoire mythique de forêt et d’asphalte craquelé, où l’herbe pousse à travers les fentes. Dans le paysage brillent les entrelacs argentés des barbelés fraîchement posés. Aux branches pas encore vertes d’où suinte la sève printanière flottent des rubans rouges, signalant les abords minés en contrebas des routes. Des explosions ont brisé net le tronc des bouleaux, qui laissent éclater au ciel leur pulpe fibreuse jaune. Dans les contre-allées de la ville de Tchernobyl marchent des soldats ukrainiens en nombre, signe que les temps ont changé.

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«Passez de bons souvenirs»

La Zone a muté. Le 24 février 2022, elle est devenue une zone de guerre, lorsque les chars de l’armée russe l’ont pénétrée et ont labouré ses terres contaminées, notamment la très radioactive Forêt rouge, pour emprunter le chemin le plus court vers Kyiv, à 110 km plus au sud. L’armée d’invasion contrôle alors la centrale. Les 210 employés qui ont pris leur poste ce jour-là sont pris au piège, assurant la sécurité du site sans relève durant les trente-cinq jours de l’occupation. Elle se termine le 31 mars 2022, laissant place au silence, à un traumatisme profond et à une inquiétude sourde. «Bienvenue à Tchernobyl, le plus bel endroit sur terre», sourit pourtant un travailleur au regard malicieux, dans le hall de la centrale. A l’intérieur, quand une porte s’ouvre, le préposé qui tourne la poignée lance de manière troublante «passez de bons souvenirs», en guise de «bonne visite».

A la centrale nucléaire de Tchernobyl, quarante ans après la catastrophe.
A la centrale nucléaire de Tchernobyl, quarante ans après la catastrophe.

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Prise de Tchernobyl par les Russes: «Un symbole national extrêmement fort»

Il avait fallu neuf ans et énormément de financements pour que le consortium français Novarka, regroupant les entreprises Vinci et Bouygues, construise et mette en service l’arche de confinement, exploit d’ingénierie. La facture a dépassé les deux milliards d’euros.

Pour se rendre compte des dégâts infligés à la structure par l’armée russe, il faut faire un voyage dans le temps, direction 1986, sous une épaisse couche d’habits de protection. Emprunter le mythique couloir doré qui longeait les salles de contrôles, en évitant de laisser tomber le moindre objet par terre, ramassé sur-le-champ pour un test de radiation. On traverse la salle de contrôle du réacteur n° 3, mise hors service en 2000 lorsque la centrale fut fermée, puis la salle de contrôle du réacteur n° 4. Après plusieurs portiques de contrôle, une porte sas s’ouvre.

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Cinq minutes, pas plus, c’est la durée durant laquelle on peut rester au pied du réacteur n° 4 accidenté, recouvert du sarcophage construit à la va-vite en 1986 par les autorités soviétiques. Ce dernier attire le regard, magnétique, effrayant à la pensée du nombre de vies englouties, parmi les 90 000 liquidateurs et travailleurs qui ont participé à son érection entre mai et novembre 1986. Le sarcophage ressemble à une masse irradiante de cubes de béton, léchés de coulées rousses, un tableau bizarroïde sorti du jeu Minecraft. D’un mètre à l’autre, la radiation varie. Au sol, des flaques fixent la poussière radioactive. Il y en a deux millions de tonnes par là. Les ingénieurs français ont construit une voûte de cathédrale, 162 mètres de large et 108 mètres de hauteur pour une portée de 257 mètres, tellement haute qu’elle pourrait contenir la statue de la Liberté sur son socle.

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Autoroute à missiles

En regardant vers le haut, on discerne les dégâts du bombardement du 24 février 2022. Celui-ci a créé une brèche de 15 mètres carrés dans la double enveloppe d’acier galvanisé recouverte d’un film permettant l’étanchéité de la structure, qui a été percée de 340 trous. «Après l’attaque, le SBU [Service de sécurité d’Ukraine, ndlr], a ouvert une enquête criminelle et a réussi à récupérer des fragments de drones. Il s’agissait d’un Shahed, plus précisément d’une adaptation russe Geran-2, transportant une charge explosive d’environ 30 kg», indique Vadym Slipukha, directeur adjoint de la centrale de Tchernobyl chargé de la sécurité. Il ne doute pas de l’intentionnalité du bombardement, car le drone a frappé l’arche de confinement, formant un angle à 90° caractéristique. Par ailleurs, depuis 2022, les Russes ont fait de la zone de Tchernobyl une autoroute à missiles et drones vers Kyiv.

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Dans le réacteur numéro 4, en avril 2026.
Dans le réacteur numéro 4, en avril 2026.
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Les autorités ont ainsi recensé le survol des abords de la centrale par 35 missiles hypersoniques Kinjal Kh47-M2, extrêmement difficiles à intercepter, qui, une fois sortis du ciel de Tchernobyl, fondent sur leur cible à Kyiv en l’espace de quelques secondes. «L’impact du drone en 2025 a provoqué un incendie qui a duré trois semaines», juste au-dessus du sarcophage du réacteur n° 4, ajoute Serhiy Tarakanov, directeur de la centrale depuis 2025. «Des travaux d’urgence ont été menés en octobre 2025, nous avons couvert le trou d’une combinaison de protection», comme un pansement occlusif. L’enjeu est désormais d’empêcher la progression de la corrosion dans les structures en acier, avec le risque que cette plaie suppurante ne cicatrise jamais. Ce sont les Français de Vinci Construction Grand Projets qui hériteront de ces travaux sisyphéens.

Cinq ans et 500 millions d’euros, si ce n’est plus, voilà ce qu’il faudra pour réparer les conséquences d’une frappe d’un drone ne coûtant pas plus de 20 000 dollars. «L’année 2030 sera une étape critique pour rétablir les fonctionnalités de l’ouvrage, mais nous ne voulons pas bouger l’arche au-dessus du sarcophage de 1986. Ça sera la tâche de la compagnie française, indique Serhiy Tarakanov, conscient que toute vibration au-dessus du béton fragile peut être fatale. Nous avons besoin de 100 travailleurs bien qualifiés, capables d’effectuer des réparations de haute qualité en altitude, dans le vent et dans des conditions de stress élevé.» Seulement, et les Français l’ont dit à Serhiy Tarakanov, il est hors de question qu’ils entament les réparations et fassent venir à Tchernobyl des techniciens étrangers tant que la guerre dure entre la Russie et l’Ukraine.

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Serhiy Tarakanov, directeur de la centrale depuis 2025, ici en avril 2026.
Serhiy Tarakanov, directeur de la centrale depuis 2025, ici en avril 2026.
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Camp de concentration

«Les conséquences sont gigantesques», glisse en sortant de la centrale le chercheur Jan Vande Putte, spécialiste de radioprotection nucléaire à Greenpeace. Depuis trente ans, il est l’un des meilleurs spécialistes de Tchernobyl et de Fukushima. Il explique que, sans réparation, une nouvelle catastrophe avec une augmentation de la radiation à Kyiv est peu probable, même si des incidents ne sont pas à exclure. Mais il sera impossible d’intervenir sur le sarcophage de 1986.

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A Nikopol, «les conséquences d’une attaque sur la centrale seraient pires que Tchernobyl»

«Mais la question qui nous inquiète le plus depuis 2022 est le cas de la centrale de Zaporijia», concède Jan Vande Putte. Transformée depuis 2022 en véritable camp de concentration sous l’égide du FSB et de l’agence russe Rosatom, selon les rapports d’ONG, elle a encore une fois perdu toute son alimentation électrique le 14 avril, mettant en danger le refroidissement du combustible radioactif.

Après une stratégie d’occupation des centrales «pour des raisons énergétiques», les Russes sont passés à une «phase de militarisation», en multipliant les armements sur le site de Zaporijia, utilisé comme un «bouclier nucléaire». Selon Jan Vande Putte, l’objectif recherché est de faire pression sur les opinions internationales, afin que les partenaires de l’Ukraine minimisent leur soutien, sous peine de provoquer une catastrophe. «La frappe de drone en 2025 sur la centrale de Tchernobyl est intervenue la nuit précédant l’ouverture de la Conférence sur la sécurité de Munich, rappelle l’expert belge. Oui, on peut appeler ça du terrorisme nucléaire. Pour nous, c’est totalement irrationnel. Pour les Russes, c’est un calcul, ils cherchent à obtenir un résultat politique.» Ou bien une assurance vie, symbole d’immunité contre la défaite. (…)

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Stéphane Siohan, envoyé spécial à Tchernobyl (Ukraine) à suivre sur Libé
 24/04/2026

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