
André Burguière, le souffle d’un historien engagé
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Ancienne élève d’André Burguière, Véronique Nahoum-Grappe se remémore la présence lumineuse d’un historien engagé, professeur aimé de ses élèves, libre-penseur, et dont le couple qu’il formait avec Évelyne Burguière incarna pendant des années les convictions du socle de la gauche.
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André Burguière, né le 10 octobre 1938 et mort le 22 janvier 2026 à Paris est un des grands historiens français de sa génération : directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il a contribué à renouveler l’anthropologie historique au sein de l’École des Annales et dans le prolongement de l’histoire des mentalités de Marc Bloch et Lucien Febvre. Spécialiste de l’histoire de la famille et de la population à l’époque moderne, il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles, passionnants, étayés, importants1. Grand enseignant, il a conduit l’un des plus grands séminaires de l’EHESS entre les années 1970 et 1990, avec ses collègues Christiane Klapisch-Zuber et Françoise Zonabend, et fut professeur invité à l’université du Michigan à Ann Arbor, l’université de New York, à l’université de Berkeley, l’université de Californie à Irvine, l’université de Virginie à Charlottesville, l’université Loránd Eötvös de Budapest, la Maison franco-japonaise de Tokyo, l’Academia Sinica de Taipei… sa carrière fut internationale.
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L’auteure de ces lignes a eu la chance d’assister de façon assidue pendant des années à ce séminaire – temps collectif de partage des savoirs et d’échange des hypothèses qui était crucial dans le travail collectif des chercheurs et chercheures. Ce qui s’y passait pendant les heures d’échanges s’envolait avec les paroles, restait peu réfléchi après coup, échappant à toute historicité. Au cours de certains séminaires, il se produisait parfois une véritable aventure de la pensée collective, qui jouait un rôle invisible mais puissant dans les avancées théoriques intimes des présents : certains enseignants ont changé la vie intellectuelle de leurs étudiant et de leurs collègues, mais les références en bas de page n’en font pas mention. Il me semble que pour que cette aventure de la pensée collective se produise, il faut que règne dans le séminaire une atmosphère de bienveillance a priori, d’hospitalité intellectuelle, et de non-terreur hiérarchique…
Dès le premier séminaire d’André Burguière, son sourire incroyable, presque carnassier, ravageur de gentillesse, inondait le cercle des présents d’une grande chaleur humaine, et créait d’emblée une atmosphère de positivité et de liberté intellectuelle. Ce sourire performatif, si j’ose dire, changeait l’atmosphère du cours, devenue à la fois plus sereine et plus intense, et l’étudiant intimidé pouvait se détendre et occuper sa place… D’une voix mélodieuse et décidée, dans une langue bien écrite bien qu’orale, il pouvait à un moment de son exposé passer du paysage des données – étayées avec brio par le travail acharné au long court de l’historien, et mises en batterie grâce à sa mémoire phénoménale – à des hypothèses extraordinaires que la logique la plus rigoureuse pouvait déduire de ces données. Par exemple, je me souviens de ce cours où il a proposé cette hypothèse fascinante d’une évolution du « colloque conjugal singulier », cette connivence nouvelle entre mari et femme au cours du xviiie siècle en France, et qui a dû, en amont, présider plausiblement à la baisse de la natalité énigmatique au cours de ce siècle – baisse démontrée au travers d’archives travaillées de façon innovante et quantitative par les historiens de l’École des Annales.
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L’idée que l’historien puisse traquer un changement de regard de l’homme sur la femme, et donc de la femme sur elle-même m’est apparue comme étonnante et belle : un regard peut-être aimant, mais aussi et surtout chargé de plus d’estime, de respect pour l’être humain féminin, qui changerait insensiblement la vie réelle, quotidienne, pragmatique, des couples, pour des raisons d’évolution culturelle globale tellement difficile à traquer dans son appropriation intime. La force et la rigueur d’un travail acharné établissant un paysage de faits, formait le socle de la formidable liberté de penser d’André Burguière, d’où parfois ces hypothèses fines, toujours maitrisées et logiques, dont il donnait souvent la primeur aux heureux élus de son séminaire…
André Burguière avait donc un talent exceptionnel pour l’art difficile de la prospective, même rétrospective. Dans l’ouvrage prédictif, La gauche va-t-elle disparaître ? (Stock, 2017), les mécanismes décrits risquaient d’entraîner la disparition compliquée et progressive d’une forme et force politique importante historiquement, politiquement et éthiquement : la gauche en France. Presque une dizaine d’années après, ces mécanismes relevant de la linguistique, de la sociologie, et d’analyses systémiques, sont très exactement à l’œuvre. Nous renvoyons à la lecture de cet ouvrage précieux. André Burguière était aussi un historien engagé dans sa pratique, sa forme de vie, et non pas dans des constructions théoriques/rhétoriques imposées comme forme obligée du réel à ses étudiants et lecteurs : jeune étudiant engagé contre la guerre d’Algérie, il nous avait raconté comment il avait commencé à agir en écrivant des articles sous des pseudonymes différents, faisant tout seul la typo, la ronéo des feuilles, construisant matériellement aussi, et assurant seul la diffusion dans la rue du « Journal des Étudiants contre la guerre d’Algérie » ! Plus tard, il fut militant au Parti socialiste unifié (PSU), plus tard encore, militant avec son épouse Évelyne au sein de la section Ligue des Droits de l’Homme de l’EHESS. Que de manifestations, d’actions, de réunions dévolues non pas à sa carrière, mais à ce vieux rêve de justice désespéré et taraudant qui parfois hante les être généreux…
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Que de manifestations, d’actions, de réunions dévolues non pas à sa carrière, mais à ce vieux rêve de justice désespéré et taraudant qui parfois hante les être généreux…
Le couple était présent, fidèle dans toutes les réunions, les actions parfois lourdes ; comme aller au petit matin accompagner les personnes sans papiers dans les dédales des administrations, ou bien soutenir les occupations par un personnel sans papier mal payé et maltraité sur leurs lieux de travail, tel ou tel petit restaurant où tous dorment sous les tables, ou tel magasin de coiffure sur les grands boulevards où le personnel féminin fera une fête incroyable après des mois d’occupation, ou bien dans l’action au long court auprès de personnes exilées de la rue du Regard ou du Quai d’Austerlitz. Que d’émotions dans la vie militante où, au tournant des xxe et xxie siècles, ceux et celles que l’on défend sont souvent de couleur de peau plus foncée que celle des passants ordinaires, tout-venants parisiens ; personnes humaines migrantes, tellement seules et courageuses.
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André et Évelyne Burguière furent pendant des années une présence active aux côtés des personnes exilées, mettant en pratique une des définitions du socle de la gauche qui était, pour André Burguière, la prise en compte des conditions de vie des plus vulnérables de la société. En même temps, il soutenait la vie de la section avec son incroyable culture, sa mémoire et son intelligence politique. Il a aussi illuminée la vie avec son sourire ravageur de gentillesse, et aussi, de temps en temps, de magnifiques colères, qui témoignaient de sa présence militante entière et sans réserve. Sa présence formidable n’avait d’égale que la violence de son absence aujourd’hui.
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- 1. Voir La gauche va-t-elle disparaître ?, Paris, Stock, 2017 ;
- Le mariage et l’amour en France de la Renaissance à la Révolution, Paris, Le Seuil, 2011 ;
- L’École des Annales : une histoire intellectuelle, Paris, Odile Jacob, 2006 ;
- La famille en Occident du XVIe au XVIIIe siècle, Bruxelles, avec François Lebrun, éd. Complexe, 2005 ;
- The Construction of Minorities: Cases for Comparison across Time and around the World (avec Grew Raymond), Ann Arbor, The University of Michigan Press, 2003 ;
- Une histoire anthropologique de l’Islam méditerranéen : mélanges offerts à Lucette Valensi, Paris, Bouchène, 2002 ;
- Histoire de la France, A. Burguière, J. Revel (dir.) Paris, Seuil, 5 vol. 1989-1993, réédition en poche, coll. « Points Histoire », 5 vol., ([2001] ;
- Paysages et paysans, Paris, Nathan, 1991 ;
- Marc Bloch aujourd’hui : histoire comparée et sciences sociales (co-dir. avec Hartmut Atsma), Paris, Éditions de l’EHESS, 1990 ;
- Histoire de la famille (A. Burguière, Ch.F. Klapisch, M. Segalen, F. Zonabend (dir.) Paris, Armand Colin, 1986 ;
- Dictionnaire des sciences historiques, Paris, PUF, 1986 ;
- Regards sur la France : un peuple dans son histoire, Paris, La Documentation française, 1982 ;
- Le Tiers-monde et la gauche (co-dir. avec Jean Daniel), Paris, Le Seuil, 1979 ;
- Bretons de Plozévet, Paris, Flammarion, 1975.