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Comment le « managérisme » a envahi la société
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« De quoi les sciences de gestion sont-elles le nom ? » Dès les premières pages de leur ouvrage, Une introduction aux sciences de gestion (PUF), Patrick Gilbert, Aurélie Leclercq-Vandelannoitte et Nathalie Raulet-Croset, chercheurs et professeurs dans le domaine, présentent ainsi l’une de leurs problématiques centrales.
Comment définir, en effet, une discipline d’abord si complexe ? « Le continent gestionnaire est vaste », notent les auteurs. C’est aussi une matière « en mouvement », dont il faut parvenir à saisir les dynamiques, et dont certaines orientations ont pu faire l’objet de vifs débats, et de critiques, émanant en particulier d’autres champs des sciences sociales.
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Pour guider le lecteur dans la découverte du territoire gestionnaire, M. Gilbert et Mmes Leclercq-Vandelannoitte et Raulet-Croset proposent de cheminer en compagnie du sociologue Michel Foucault (1926-1984), en se saisissant de l’un de ses concepts, la « gouvernementalité ». Une approche « particulièrement éclairante », indiquent-ils, qui doit permettre de comprendre la gestion comme « une expression contemporaine de la gouvernementalité foucaldienne appliquée au domaine organisationnel ».
Il est question ici d’un art de « conduire les conduites ». « La gouvernementalité devient alors une grille de lecture des mécanismes subtils par lesquels les organisations orientent et influencent les comportements, sans qu’il soit nécessaire de recourir à des formes de coercition directe », expliquent les auteurs. L’objectif étant de « réguler et d’organiser [ces mêmes] comportements au sein d’un collectif, en vue d’atteindre les objectifs définis ».
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Une dynamique néolibérale
Passé cette première définition, l’ouvrage s’attache à montrer comment cette « gouvernementalité » s’exprime dans les différents domaines de la gestion (gouvernance et management stratégique, gestion des ressources humaines, contrôle de gestion, marketing et production des comportements des consommateurs…). C’est l’occasion, pour les auteurs, de mettre en lumière les critiques qui s’expriment sur les pratiques gestionnaires.
Elles visent notamment le management algorithmique, qui « soulève des questions quant à la réduction de l’autonomie des individus et au sacrifice des processus démocratiques ». Une attention est aussi portée à la tendance au « managérisme », objet d’analyse de Jean-Louis Laville, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Une tendance qui voit le modèle de l’entreprise marchande et « son art de gouverner » s’étendre à la société. L’ouvrage met ainsi en lumière une dynamique néolibérale qui pénètre en particulier certains secteurs publics (éducation, santé…), en prenant appui sur les techniques de gestion.
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Face à ce constat, les auteurs appellent à « une perspective renouvelée de la gouvernementalité », qui ne « s’oppose pas à la liberté des individus » et doit contribuer à favoriser « [leur] auto-organisation, [leur] autonomie et [leur] responsabilité ». Ils invitent aussi à s’inspirer « des perspectives portées par d’autres types d’organisations (notamment des organisations non marchandes, des organisations publiques, des associations) (…) pour penser d’autres formes de gouvernementalité ».
L’enjeu étant d’accorder une place plus importante à la « gestion sociale », qui vise à « interroge[r] le sens et les finalités de l’action collective ». Elle doit permettre de proposer une approche ouverte aux « objectifs sociaux et solidaires », qui porte une visée plus démocratique et qui permet de construire des « modes de gouvernementalité plus inclusifs et émancipateurs ».
