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Écosystèmes et pollution

Comment l’extrême droite a intoxiqué le débat sur les zones à faibles émissions

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Depuis 2022, le RN a multiplié les approximations, voire les mensonges, à propos des ZFE. Cette campagne de fausses informations a empoisonné le débat public autour de ce dispositif de lutte contre la pollution de l’air, dont la suppression vient d’être actée par l’Assemblée nationale.

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Mickaël Correia

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C’est une victoire de plus pour l’extrême droite. Mardi 14 avril en début de soirée, l’Assemblée nationale a adopté le projet de loi de simplification de la vie économique, en actant les compromis échafaudés entre député·es et sénateurs et sénatrices en commission mixte paritaire le 20 janvier.

Le texte entérine la fin des zones à faibles émissions (ZFE), un dispositif qui vise à améliorer la qualité de l’air en limitant la circulation des véhicules polluants dans les agglomérations de plus de 150 000 habitant·es.

« Les ZFE viennent enfin d’être supprimées grâce à la mobilisation sans relâche du Rassemblement national. Quelle belle victoire pour les Français et la liberté ! »s’est félicitée hier Marine Le Pen, présidente du groupe Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale. En sortant de l’hémicycle, le député RN du Gard Pierre Meurin s’est pour sa part réjoui : « Nous avons remporté une immense victoire contre l’écologie punitive. » 

Il a été la tête de pont d’une féroce campagne anti-ZFE, qui a débuté en septembre 2022 avec le dépôt par cet élu et par la députée RN Anne-Sophie Frigout d’une proposition de loi visant à abroger ce mécanisme antipollution. Rédigé avec l’aide du lobby « 40 millions d’automobilistes », le texte a été rejeté en janvier 2023 à l’occasion d’une niche parlementaire du RN.

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Mais Pierre Meurin a continué à mener la fronde. Si les ZFE n’étaient pas mentionnées originellement dans le projet de loi sur la simplification de la vie économique présenté par le gouvernement Attal en avril 2024, le député RN est parvenu à y faire insérer un article qui enterre le dispositif de lutte contre la pollution de l’air.

En effet, en commission et avec l’aide de la droite, le RN a d’abord fait adopter le 26 mars 2025 des amendements pour inscrire dans le texte un article anti-ZFE. Puis en séance publique à l’Assemblée nationale, l’article porté par Pierre Meurin est voté le 28 mai 2025 grâce au RN, aux Républicains, à des élu·es de la majorité et à La France insoumise – qui dénonce le manque d’accompagnement social du dispositif. Une mesure qui a été validée en commission mixte paritaire début 2026 et votée le mardi 14 avril, malgré la tentative vaine du gouvernement de faire adopter un amendement de compromis laissant aux agglomérations le choix de maintenir ou non leur ZFE.

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Infox sur la qualité de l’air

Pour aboutir à un tel succès, le député RN a égrainé sans relâche depuis trois ans des approximations voire de fausses informations à propos des ZFE, et sur la qualité de l’air en premier lieu.

Les ZFE ont été lancées en 2019, puis étendues en 2021 par la loi climat, afin de répondre à une urgence sanitaire : la pollution de l’air est responsable d’au moins 40 000 morts par an selon Santé publique France. Mais dès le 26 mars 2025, en commission, Pierre Meurin a affirmé que ces dispositifs sont « inutiles pour améliorer la qualité de l’air ». Une rengaine qu’il a assénée notamment sur LCP, le 21 janvier : « Les ZFE pourraient améliorer la qualité de l’air de manière infinitésimale. »

« Je cherche encore la démonstration précise, chiffres à l’appui, selon laquelle les ZFE amélioreraient la qualité de l’air »a résumé en avril 2025 le député sur un plateau de BFM. Pourtant, dès 2015, des travaux scientifiques conduits en Allemagne ont démontré que les ZFE avaient entraîné une « réduction significative » des niveaux de particules fines dans les centres-villes et « des gains en matière de santé » très importants. Toujours outre-Rhin, deux chercheurs ont observé une réduction des hospitalisations pour maladie respiratoire dans les établissements de santé situés à proximité des ZFE.

Si vous habitez dans un désert médical, les ZFE vous empêcheront de vous rendre en voiture à votre consultation en ville. Jordan Bardella, président du RN

 

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La ZFE établie à Londres (Royaume-Uni) a permis de diminuer de près d’un quart les concentrations de dioxyde d’azote (NO2) dans la métropole britannique. À Madrid (Espagne), ces mêmes taux de NO2 ont été réduits de 32 %. En août 2025, Airparif, l’association agréée pour la surveillance de la qualité de l’air en région francilienne, calculé que l’instauration en 2017 de la ZFE à Paris avait participé à améliorer l’air sur la période 2012-2022. « Dans les deux agglomérations où les ZFE sont effectives, soit celles de Lyon et Paris, la concentration de dioxyde d’azote a été réduite de plus d’un tiers »avait annoncé en mars 2025 la ministre de l’écologie d’alors, Agnès Pannier-Runacher.

Toujours à propos de la qualité de l’air, Pierre Meurin a aussi déclaré à l’Assemblée le 12 janvier 2023 : « Il est d’ailleurs établi que la voiture électrique – et je veux le dire pour déculpabiliser les Français – émet presque autant de particules fines que les voitures thermiques. » Si une voiture électrique rejette environ 12 milligrammes (mg) de particules fines par kilomètre contre 15 à 120 mg pour une automobile thermique, un véhicule décarboné n’émet surtout aucun dioxyde d’azote et génère 38 % en moins d’émissions de particules hors échappement (usure des freins ou des pneus, etc.).

Contacté par Mediapart, l’élu RN avance que « selon l’association Respire, les ZFE ne pourraient en réalité améliorer que de 6 % la qualité de l’air, et ce, uniquement sur le trafic routier qui représente en tout un tiers de la pollution ». De même, il estime qu’à l’étranger, les ZFE sont « tout aussi contestées qu’en France ». Selon le député, c’est surtout « le renouvellement progressif du parc automobile en France qui a ces dernières années amélioré la qualité de l’air dans les villes ».

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Démesure sur le nombre d’automobilistes impactés

Autre point de désinformation martelé par le RN : le nombre de voitures qui seraient affectées par les limitations de circulation imposées par les ZFE. Durant la niche parlementaire RN du 12 janvier 2023, Pierre Meurin, pour défendre sa proposition de loi anti-ZFE, a lancé depuis les travées de l’Assemblée nationale : « Dans deux ans, près de la moitié du parc automobile existant ne pourra plus pénétrer dans quarante-trois territoires métropolitains ! »

Un argument répété à l’envi dans l’hémicycle par le député gardois, notamment lors de l’exercice des questions au gouvernement du 18 mars 2025, où il a prétendu : « En 2026, 13 millions d’automobilistes seront considérés comme des délinquants, juste pour exercer leur élémentaire liberté de circulation. »

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L’eurodéputé et président du RN, Jordan Bardella, a été jusqu’à clamer, le 22 janvier 2025 : « Si vous habitez dans un désert médical, les ZFE vous empêcheront de vous rendre en voiture à votre consultation en ville. »

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L’élément de langage du RN a fait mouche, puisqu’il a été repris au printemps 2025 par l’écrivain Alexandre Jardin, dans un essai intitulé Les #Gueux (Michel Lafon, 2025), affirmant qu’à cause des ZFE, « ce sont plus de 20 millions de Français qui sont bannis des villes ». L’auteur a même appelé le 6 avril 2025 à des manifestations anti-ZFE, avec l’appui de la Fédération française des motards en colère.

Toutefois, sur la vingtaine de ZFE actuellement déployées dans l’Hexagone, aujourd’hui, seules celles de quatre agglomérations, à savoir Paris, Lyon, Grenoble et Montpellier, interdisent la circulation des voitures les plus polluantes, allant de celles qui sont « non classées » (datant d’avant 1997) jusqu’à celles qui ont une vignette Crit’Air 5, 4 ou 3 (soit pour ce dernier critère, les véhicules essence immatriculés avant 2006 et les diesels d’avant 2010).

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D’après les chiffres du Service des données et études statistiques (SDES) et de l’Insee, ou encore selon une note du groupe d’experts Terra Nova sur le sujet, ce ne serait non pas 13 millions mais plutôt 2 millions d’automobilistes qui seraient directement concerné·es par des restrictions de circulation dans leur bassin de vie – soit à peine 5 % du parc automobile tricolore.

À l’échelle nationale, si 28 % des voitures françaises peuvent être qualifiées de très polluantes – des voitures « non classées » jusqu’au Crit’Air 3 –, la majorité des ZFE actuelles n’interdisent que les véhicules immatriculés avant 1997, des voitures qui n’incarnent que 2,5 % du parc de voitures français.

« C’est paresseux de réfléchir en termes de bassin de vie. C’est un principe républicain, de contrat social : on n’a pas à dire à un automobiliste qui roule avec une vieille voiture à la campagne qu’il n’a pas à venir dans une grande ville à cause de la pollution urbaine », rétorque Pierre Meurin à Mediapart.

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Dérogations

Dans la même veine populiste, le député RN a avancé sur l’antenne d’Europe 1 en mars 2025 : « Les technocrates qui nous gouvernent ont une vision géométrique : il n’y a pas d’adaptabilité intelligente en fonction des territoires. » Ou encore qu’en 2026, « 15 millions de voitures » pourraient avoir une amende à cause des ZFE.

En réalité, de nombreux assouplissements sont prévus par les agglomérations. À Paris par exemple, les détenteurs et détentrices d’une voiture Crit’Air 3 peuvent bénéficier d’un « Pass ZFE » pour circuler librement vingt-quatre jours par an. Si l’on ajoute le fait que les restrictions de rouler (qui ne s’appliquent que de 8 heures à 20 heures) ne sont pas effectives le week-end, cela porte à 139 par an le nombre de jours de circulation sans contrainte pour ces véhicules.

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Les métropoles parisiennes et lyonnaises ont par ailleurs mis en place des dérogations pour les travailleurs et travailleuses en horaires décalés, les véhicules prioritaires (police, ambulance, etc.), ceux approvisionnant les marchés ou encore es déménageurs. Enfin à Paris, où les restrictions sont plus strictes depuis le 1er janvier 2025, les élu·es ont annoncé qu’il n’y aurait aucune contravention durant l’année 2026.

Auprès de Mediapart, le député Pierre Meurin explique qu’il est « kafkaïen » de demander à un automobiliste qui vient voir sa famille à Paris de « remplir une autorisation administrative ». Il ajoute : « Les villes françaises appartiennent à tout le monde. Tout Français a le droit de circuler librement. »

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Pour terminer, le RN a tenté de se parer de vertus sociales en conspuant les ZFE comme une mesure instituant un « séparatisme territorial », voire une « ségrégation sociale », dixit Pierre Meurin. En juin 2025, Marine Le Pen s’est même dressée en pourfendeuse sociale des ZFE, « ces restrictions discriminatoires qui frapp[ent] les plus modestes de nos compatriotes » et qui, selon elle, sont « une mesure d’apartheid social ».

Mais ces discours du RN qui semblent défendre les travailleurs précaires au nom de la sacro-sainte « liberté de circulation » masquent surtout une ségrégation sanitaire à l’égard des plus modestes. Une étude a démontré en 2016 que dans la capitale française, les habitant·es les plus pauvres risquent trois fois plus de mourir d’un épisode de pollution de l’air que les Parisien·nes les plus aisé·es. Dans des travaux publiés en 2024, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) a rappelé qu’en ville, « ce sont les enfants des ménages les plus modestes qui sont les plus exposés » et « les plus affectés » par les pollutions de l’air.

« Tout le monde a le droit à la santé, et nous voulons tous des villes plus aérées, de l’intermodalité, mais ici on a un dispositif antipollution inefficace », explique à Mediapart Pierre Meurin. Et de conclure : « Ce vote à l’Assemblée est un immense soulagement, car cela veut dire qu’on peut supprimer encore en France des mesures liberticides. Cela me réconcilie avec la politique. »

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Mickaël Correia à suivre sur Mediapart

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