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Éboulement à La Rivière. « Vous pourriez vendre des cravates sur un marché, ce serait pareil » : 6 mois de prison avec sursis requis contre les dirigeants de la carrière

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Près de deux ans après l'éboulement d'un pan de montagne en Isère, le président et le directeur général de la SAS "Carrière de La Rivière" ont comparu devant le tribunal correctionnel de Grenoble.
Près de deux ans après l’éboulement d’un pan de montagne en Isère, le président et le directeur général de la SAS « Carrière de La Rivière » ont comparu devant le tribunal correctionnel de Grenoble.
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Près de deux ans après le gigantesque éboulement d’un pan de montagne à La Rivière en Isère, les responsables de la carrière comparaissaient ce mardi 31 mars devant le tribunal de correctionnel de Grenoble. Le procureur de la République a requis six mois d’emprisonnement et 80 000 euros d’amende à l’encontre des deux prévenus.

Pour beaucoup, cette audience sonnait comme l’heure des réponses. Au tribunal correctionnel de Grenoble ce mardi 31 mars, un lourd poids pesait sur le jury. Il faut dire que dans la salle d’audience, plusieurs habitants du territoire ont fait le déplacement. Et pour porter les différentes voix de la contestation, une quinzaine de parties civiles se sont constituées.

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Environ deux ans après, tous ont en mémoire ce bruit et ce fracas du 25 juillet 2024. Près d’un million de mètres cubes de roches s’étaient décrochés de la montagne. Et avant même de débuter son exposé des faits, le procureur de la République de Grenoble a tenu à ce que toute la salle revisionne les images pour bien avoir en tête l’ampleur de cette catastrophe. Un moment de long silence avec des visages encore stupéfaits par ce qui s’est produit.

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Un éboulement monstre qui a recouvert, plusieurs hectares de champs, une portion du ruisseau du Versoud ainsi que la route départementale 1532. Fort heureusement et presque miraculeusement sans faire de victimes. Aujourd’hui encore, cet axe très fréquenté est toujours coupé à la circulation.

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« La suffisance des prévenus va nous plaire »

Sur le banc des prévenus ce mardi 31 mars, deux hommes : le président de la SAS « Carrière de La Rivière », salarié du groupe Eiffage et à la tête d’une quarantaine d’autres entreprises, justifiant ainsi sa fonction « non opérationnelle ». Il avouera même n’avoir jamais mis les pieds sur le site isérois. A ses côtés, le directeur général de la carrière, assure lui s’y rendre en moyenne quatre heures par semaine.

Dès le rappel des faits par la présidente du jury, les deux prévenus souhaitent souligner quelques inexactitudes. « La suffisance des prévenus va nous plaire », lâche alors Etienne Manteaux, le procureur de la République de Grenoble.

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L'éboulement de La Rivière (Isère) a coupé une route départementale qui était empruntée par 7000 véhicules par jour.

L’éboulement de La Rivière (Isère) a coupé une route départementale qui était empruntée par 7000 véhicules par jour.

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Rapidement, la présidente du jury débute l’audition des deux prévenus par un premier « incident » survenu en mars 2019. Lors d’un tir de mine, Entre 30 000 et 50 000 m3 de roches s’étaient s’effondrés sur la carrière, ne faisant aucun blessé. Un « tir de mine maîtrisé » selon le directeur général de la carrière.

Il refuse ainsi de qualifier cela d’incident et cela « ne sera signalé à aucune autorité administrative » alors même que le carrier voyait son autorisation d’exploitation arriver à expiration deux mois plus tard. « Dans l’ignorance« , la préfecture de l’Isère va ainsi renouveler l’autorisation d’exploitation à cette installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE).

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Le non-respect de la mise en demeure au cœur des débats

« Je ne vais pas m’amuser à cacher des choses« , affirme le directeur de la carrière qui avance avoir réalisé un travail de « purge » dans une zone dangereuse découverte quelques jours plus tôt. Une version qui peine à convaincre le ministère public. Dans ses réquisitions, Etienne Manteaux assure que « l’effondrement de mars 2019 qui a été sciemment dissimulé à l’administration et c’est à partir de ce moment-là, que les prévenus ont pris de conscience de la dangerosité de cette zone« .

En novembre 2021 et décembre 2022, des contrôles menés par des agents de l’État avaient mis en lumière des irrégularités sur les enregistrements des vibrations. En conséquence, la société a été mise en demeure d’effectuer ces enregistrements de manière systématique à partir de février 2023. Mais si pendant un temps, l’injonction a été respectée, les enregistrements ont pris fin en mars 2024. Un « défaut » reconnu par les avocats de la défense et leurs clients qui justifient cela par une « pleine confiance aux prestataires » chargés de mesurer les vibrations des tirs et de renseigner le registre transmis à la DREAL.

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Tout est oral avec vous, même pour faire exploser 1,2 tonne d’explosifs. Etienne Manteaux, procureur de la République de Grenoble

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Pour les deux tirs effectués mi-mars, le sous-traitant aurait avancé un problème de batterie des appareils. Mais durant les semaines suivantes, aucune mesure n’a été réalisée. « A partir du 21 mars, on a 11 tirs qui sont réalisés avec entre 500 kg et 1,2 tonne d’explosifs et surtout les deux tirs du 15 et 22 juillet (soit quelques jours seulement avant l’éboulement massif, NDLR) », rappelle Etienne Manteaux qui pointe « l’absence de contrat » entre la SAS « Carrière de La Rivière » et son prestataire.

Lors de leurs précédentes auditions en septembre 2025 et janvier 2026, les deux hommes s’étaient montrés assez « flous » sur les questions financières. Des zones d’ombres qu’a souhaité éclaircir la présidente du jury lors de cette audience. Tout en leur demandant quel était le chiffre d’affaires de leur carrière et le prix de revient de leurs activités, elle n’a pas hésité à les bousculer : « On a l’impression que vous pourriez vendre des cravates sur un marché, ce serait pareil ».

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La météo, unique cause, selon les dirigeants de la carrière

Les deux responsables de la carrière sont poursuivis pour « poursuite d’exploitation d’installation classée soumise à autorisation non conforme à une mise en demeure, atteinte grave à la santé ou à la sécurité des personnes ou dégradation substantielle de l’environnement ». Questionnés par la présidente sur leur point de vue quant aux causes de cet éboulement, ils continuent de nier tout lien avec l’exploitation de la carrière. Seule cause pointée du doigt par la défense : l’orage centennal survenu un mois auparavant, le 25 juin 2024. « Je pense que la montagne était bien chargée en humidité. Un matériau beaucoup plus graveleux, plus instable. La force, le poids de ce matériau a déstabilisé le massif », explique le directeur général de la carrière.

Malgré les analyses contraires de Météo France, qui ne révèlent aucune « intensité anormale » des pluies pour la saison, le président de la SAS assure qu’il s’agit « d’une cause naturelle » en s’appuyant sur la dernière étude technique réalisée. Une hypothèse réfutée par l’ensemble des parties civiles qui demandent que lumière soit faite sur la responsabilité de la carrière dans cet éboulement. Car aujourd’hui, les conséquence sont nombreuses notamment pour les quelques nuciculteurs dont les champs ont été recouverts par les roches, à l’instar de Georges Ogier qui a perdu un hectare de noyers. « On n’a rien touché et personne n’est venu nous voir« , déplore le représentant du GAEC du Versoud.

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6 mois de prison avec sursis requis, et 410.000 euros d’amendes au total

A cela s’ajoutent les difficultés de circulation pour les riverains et usagers de cet axe très fréquenté. Aujourd’hui, la route départementale 1532 reste fermée et les trajets sont rallongés. Pour bon nombre d’automobilistes, la facture s’est également alourdie avec un passage contraint par une portion à péage sur l’autoroute A49. « Finalement, on est condamnés deux fois. En plus de l’éboulement provoqué par Eiffage, on paye Area (filiale d’Eiffage qui exploite l’A49, NDLR) », s’insurge François Izzo, président de l’association « La Montagne » rassemblant de nombreux habitants des communes concernées.

Un à un, les avocats des parties civiles dont les communes de La Rivière, de l’Albenc et de Vinay, mais aussi du département de l’Isère, de la communauté de communes de Saint-Marcellin Vercors Isère, du syndicat mixte des bassins hydrauliques de l’Isère ou encore de plusieurs associations environnementales, ont exigé réparation « au titre du pollueur-payeur », et notamment des indemnisations qui doivent encore être affinées.

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Dans ses réquisitions, le ministère public a dénoncé « le sentiment de toute puissance » des prévenus et leur « mépris complet de la réglementation« . Ainsi, le procureur de la République a réclamé six mois d’emprisonnement assorti d’un sursis probatoire et une amende de 80 000 euros pour chacun des deux dirigeants, ainsi qu’une amende de 250 000 euros pour la SAS « Carrière de La Rivière » en qualité de personne morale.

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« Le sous-traitant ment »

Des réquisitions injustifiées selon la défense. Les avocats ont ainsi plaidé pour la relaxe des deux prévenus insistant sur la duperie subie par le directeur général : « Il a été négligeant à un moment mais ensuite il a mis les choses sur rails. Et il a été trompé par le prestataire« , a affirmé Me Patrice D’Herbomez. Malgré l’absence de contrat, la défense met notamment en avant les différents échanges écrits entre les deux sociétés et notamment la connaissance de cette mise en demeure contraignant la carrière a enregistré systématiquement les tirs de mine. « Le sous-traitant ment lorsqu’il dit qu’il n’avait pas connaissance de cette obligation« , assure les avocats des dirigeants.

En raison de la « technicité » de l’affaire, la présidente de jury a mis le jugement en délibéré au 27 avril à 13h30.

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Antonin Blanc sur FR3
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Rappel : « S’il n’y avait pas eu de carrière, il n’y aurait pas eu d’effondrement » à La Rivière : deux dirigeants renvoyés devant la justice

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L'éboulement de La Rivière (Isère) a coupé une route départementale qui était empruntée par 7000 véhicules par jour.
L’éboulement de La Rivière (Isère) a coupé une route départementale qui était empruntée par 7000 véhicules par jour.
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Deux dirigeants de l’entreprise qui exploitait la carrière de La Rivière, en Isère, sont renvoyés devant le tribunal correctionnel de Grenoble le 31 mars. Leur responsabilité est mise en cause dans l’éboulement d’un million de mètres cubes de roches qui avaient déferlé sur une route départementale en juillet 2024.

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Le président et le directeur général de l’entreprise qui exploitait la carrière de La Rivière (Isère), où s’est produit un immense éboulement à l’été 2024, ont été placés en garde à vue mardi et seront renvoyés devant le tribunal correctionnel de Grenoble le 31 mars, a annoncé le procureur de la République de Grenoble, Etienne Manteaux, mercredi 7 janvier.

Les deux dirigeants ainsi que l’entreprise SAS Carrière La Rivière sont poursuivis pour « exploitation d’une installation classée soumise à une autorisation conduite de manière non conforme à une mise en demeure préfectorale, ces éléments ayant causé une atteinte grave à la santé ou à la sécurité des personnes ou une dégradation substantielle de l’environnement », a fait savoir M. Manteaux.

Ce nouveau développement intervient après un an et demi d’enquête sur cet effondrement de plus d’un million de mètres cubes le 25 juillet 2024 sur les flancs du Vercors. Cet amas de roches et gravats a recouvert la route départementale D1532 sans faire de victime. « La dimension quasi-miraculeuse dans ce dossier, c’est que ce million de mètres cubes qui a recouvert tout un linéaire à 19 heures aurait pu conduire à ce qu’il y ait des voitures englouties sous 20 à 30 m de gravats avec des morts qui auraient pu advenir de façon tragique », souligne le procureur.

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Un premier éboulement en 2019

Dans un arrêté publié en décembre 2024, les services de l’État avaient estimé que « des facteurs d’origine anthropique sont prédominants dans le déclenchement du mouvement de terrain », évoquant notamment « des terrassements liés à l’exploitation d’une carrière ». L’enquête, confiée à la compagnie de gendarmerie de Saint-Marcellin, a permis de mettre au jour un premier événement « central » dans le déroulé des événements.

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Le 25 juillet dernier, un pan de la montage s'était effondré sur la route reliant Grenoble à Valence. Quatre mois plus tard, les habitants de la Rivière attendent encore de connaître les causes de cet éboulement.
Le 25 juillet dernier, un pan de la montage s’était effondré sur la route reliant Grenoble à Valence. Quatre mois plus tard, les habitants de la Rivière attendent encore de connaître les causes de cet éboulement
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Cinq ans auparavant, en mars 2019, lors d’un tir de mine, « 50 000 m3 de roches vont s’effondrer sur la carrière, ne faisant aucun blessé », retrace le magistrat. Le carrier voyait son autorisation d’exploitation prendre fin deux mois plus tard, sollicitant auprès de la préfecture de l’Isère le renouvellement de son arrêté. « Mais ce qui est significatif, ajoute-t-il, c’est que cet incident majeur d’exploitation ne sera signalé à aucune autorité administrative » alors que l’entreprise se trouve dans une « période cruciale ». La préfecture va ainsi « dans l’ignorance de cet événement, autoriser la poursuite de l’exploitation ».

Des contrôles menés par des agents de l’Etat en novembre 2021 et décembre 2022 vont par la suite mettre en lumière des irrégularités, des enregistrements des vibrations n’ayant pas été mis en œuvre par l’exploitant de la carrière. Une mise en demeure de procéder à ces enregistrements lui est adressée le 1er février 2023. Si l’injonction est respectée dans un premier temps, 13 tirs « avec des mises en œuvre d’explosifs entre 400 kg et 1 250 kg à chaque tir de mine » n’ont pas fait l’objet de telles mesures entre mars et juillet 2024.

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Des alertes avant la catastrophe

L’inquiétude monte d’un cran lorsque des riverains signalent aux élus locaux « des craquements sonores, des éboulements de gros rochers de 1 à 2 mètres cubes, retrouvés au niveau d’une chapelle près de la RD1532 », mentionne le procureur. Ces signalements vont conduire à une analyse sur le terrain d’agents de l’ONF-RTM, au-dessus de la zone d’exploitation de la carrière. « On est sur un début de glissement de terrain, il y a des failles importantes », rapporte le magistrat.

Les chemins d’accès environnants sont condamnés le 25 juillet, au lendemain de l’envoi de ce rapport d’alerte. L’éboulement aura lieu le soir-même. A la lumière de ces éléments, le président et le directeur général de l’entreprise exploitant la carrière ont été entendus par les enquêteurs. « Les deux dirigeants contestent formellement tout lien de causalité entre l’exploitation de la carrière et cet effondrement », selon le procureur, l’un d’eux contestant même l’éboulement de mars 2019. Renvoyés devant le tribunal correctionnel, ils encourent 3 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende.

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Des expertises réalisées dans le cadre de l’enquête viennent confirmer le rôle de la carrière dans l’éboulement, dont le rapport conjoint de l’ONF-RTM et du CEREMA en date du 12 novembre 2024. « Les experts concluent à un effondrement dont les origines sont de manière prédominante anthropiques, donc liées à l’activité humaine. Les experts précisent que ces origines anthropiques sont liées à l’exploitation d’une carrière », indique Etienne Manteaux.

Dans un autre rapport, un climatologue de Météo France ne relève aucune activité sismique ou conditions météorologiques anormales à la période des faits. « S’il n’y avait pas eu de carrière au pied de ce flanc de montagne, il n’y aurait pas eu d’effondrement », résume le procureur. L’exploitation de la carrière n’a, à ce jour, pas repris sur le site de La Rivière en raison de l’instabilité d’une masse de « 80 000 à 100 000 m3 de roches qui peuvent encore tomber ».

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De nombreuses questions restent en suspens, à l’image de l’avenir de la route départementale ensevelie par l’éboulement. La coupure de cet axe très fréquenté contraint de nombreux riverains à emprunter l’autoroute pour se rendre dans la métropole grenobloise. Le conseil départemental de l’Isère et plusieurs municipalités concernées avaient déposé plainte contre X pour être informés de l’avancée de la procédure.

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Margot Desmas sur Fr3

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