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« Il faut qu’il arrive au pouvoir » : comment Nicolas Sarkozy est tombé dans les bras de Jordan Bardella

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Animé par un esprit de revanche à l’encontre d’Emmanuel Macron et déterminé à continuer d’exister politiquement, l’ex-président a choisi de servir de marchepied à l’extrême droite.

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Camille Vigogne Le Coat (avec Violette Lazard )

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« Les Sarkozy, la dérive d’un clan », une série du « Nouvel Obs ». 

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« Le Journal d’un prisonnier » n’est pas resté longtemps sur la table d’Emmanuel Macron. Cette fois, le locataire de l’Elysée ne s’est pas contenté de parcourir la fiche de lecture réalisée par ses collaborateurs, comme à l’accoutumée. Il a lui-même lu à la hâte les 216 pages du livre. « Je ne veux plus le voir pour l’instant », a-t-il lâché en le refermant. Une réponse du berger à la bergère Sarkozy, qui écrit avoir décidé « de tourner la page » de leur « amitié » après l’épisode du retrait de sa Légion d’honneur, en juin 2025.

Emmanuel Macron lui a pourtant expliqué sur tous les tons qu’il n’était pour rien dans cette décision : automatique quand un récipiendaire est définitivement condamné pour un crime ou une peine d’au moins un an ferme, elle a été émise par le président de l’Ordre national du Mérite après sa condamnation définitive pour corruption. Mais Nicolas Sarkozy n’a jamais digéré ce qu’il considère comme le fruit d’une manipulation grossière et d’un manque de courage de son successeur. Carla Bruni elle-même a dit vertement le fond de sa pensée à Brigitte Macron. Les tentatives vaines du chef de l’Etat pour renouer le fil – il a convié à l’Elysée Nicolas Sarkozy quatre jours avant son incarcération à la prison de la Santé à la suite de sa condamnation en première instance dans l’affaire dite du financement libyen de sa campagne de 2007 et lui a proposé, au dernier moment, de changer son lieu de détention – n’ont pas apaisé le tandem Bruni-Sarkozy.

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Désormais, dans les dîners en ville, le couple multiplie les propos peu amènes sur le président, son mariage ou sa psychologie. « On ne peut pas faire confiance à un homme qui n’a pas d’enfant », cingle l’un. « Pourquoi croyez-vous qu’il se couche si tard ? Pour ne pas voir Brigitte ! » lâche l’autre. Les échos, atténués mais cruels, se fraient un chemin jusqu’à Emmanuel Macron, qui les accueille dans un soupir, et avec l’une de ces phrases dont il a le secret sur le manque de reconnaissance. « Comme il aura l’occasion de retourner en prison, il pourra faire un grand tome II », grince un collaborateur du président.

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« Pouvoir de nuisance »

Est-ce par vengeance contre Macron, ou pour continuer à exister, que le dernier homme fort de la droite fait assaut aujourd’hui d’amabilités envers Jordan Bardella, le président du Rassemblement national (RN) ? Après un premier petit déjeuner le 1er juillet 2025, les deux hommes se sont revus, ce 19 février. « Si ça sort dans la presse, c’est que vous en avez parlé », le prévient Nicolas Sarkozy, lui intimant la discrétion, avant d’éventer lui-même l’existence du déjeuner auprès de plusieurs interlocuteurs (les agapes finiront dans « l’Express »).

Désormais, l’ex-dirigeant de l’UMP confirme dans tout Paris son admiration pour Bardella, jugé charismatique, dépourvu selon lui de radicalité et qui lui ferait un peu penser à lui dans sa jeunesse. Ira-t-il jusqu’à soutenir officiellement sa candidature, en 2027, si, à la faveur d’une condamnation en appel de Marine Le Pen, le trentenaire portait les couleurs du RN à la présidentielle ?

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Dans son « Journal d’un prisonnier », Nicolas Sarkozy a couché noir sur blanc sa promesse à la triple candidate de ne pas s’associer à un éventuel front républicain pour battre le RN. Un séisme dans le monde politique, mais « une compilation de phrases assumées et déjà prononcées », minimise le clan Sarkozy, qui met en avant la cohérence dans les propos de l’ex-président. Beaucoup ignorent, en dehors des proches, qu’en 2024 Nicolas Sarkozy avait écrit un texte pour critiquer le choix de Gabriel Attal et d’Edouard Philippe de préférer la gauche au RN, avant de renoncer à le publier…

A son fils Louis, en campagne à Menton, le septuagénaire a conseillé : « N’attaque pas le RN : plus tu seras aimable face à eux, plus tu seras fort. » Il n’avait pas besoin de beaucoup convaincre son cadet, qui estime que « la préférence nationale est une question de bon sens » et échange, à l’occasion, des plaisanteries par SMS avec Marion Maréchal.

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Depuis sa sortie de détention, Sarkozy a aussi vu Sébastien Chenu. Le vice-président RN de l’Assemblée nationale a eu le bon goût de lui écrire une lettre par semaine quand il était derrière les barreaux. « Nicolas Sarkozy est un sentimental, très sensible aux marques d’affection », glisse un ami.

Un cœur tendre qui a aussi déjeuné avec Philippe de Villiers, touché par sa défense vigoureuse sur CNews, en compagnie de Lise Boëll (leur éditrice commune chez Fayard) et du petit-fils du vicomte. « Il a été merveilleux. C’est dans les épreuves qu’on voit la force et l’humanité des gens », glisse Véronique Waché, la communicante historique de Nicolas Sarkozy, qui semble avoir oublié qu’en 2020 le même Sarkozy décrivait le fondateur du Puy du Fou comme dominé « par ses humeurs », « instable et imprévisible », et habité par « une forme de méchanceté […], parfois cruelle et en tout cas toujours inutile ».

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Chez Les Républicains (LR), les cadres se sont étouffés en entendant tout le bien qu’il disait de Jordan Bardella. « Comparer Bardella à Chirac, je ne lui pardonnerai jamais », a glissé en privé Jean-Pierre Raffarin. Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez, épinglés pour leur soutien public jugé trop timide après sa condamnation, ont fait mine de ne pas relever. « Nicolas Sarkozy a perdu sa fonction tutélaire sur notre électorat », jurent les proches du président des LR. A droite, on rivalise d’hypothèses pour expliquer un glissement définitif vers l’autre rive. Un ténor pronostique : « Nicolas Sarkozy cherche deux choses. La grâce de ses condamnations, et à récupérer sa Légion d’honneur. »

Son attitude divise même ses amis : si les uns sont séduits, comme lui, par une union de la droite et de l’extrême droite jugée inévitable, d’autres évoquent, en chuchotant, des propos guidés par le dépit et l’amertume. « Ne me citez pas, sinon Nicolas ne me parlera plus pendant dix ans, mais je pense qu’il cherche juste à jouir de son pouvoir de nuisance », glisse un invité à son anniversaire.

Dans l’entourage de Bardella, on observe avec gourmandise cette relation prendre de l’épaisseur, après de longs mois à répéter, de plateaux télévisés en livres, l’admiration du jeune homme pour l’inventeur du « travailler plus pour gagner plus »« Jordan Bardella a besoin que mon père lui mette la couronne sur la tête. Nicolas Sarkozy, pour lui, c’est la fin du cordon sanitaire », reconnaît Louis.

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Bons et mauvais points

En privé, Nicolas Sarkozy goûte toujours au plaisir de donner les bons et les mauvais points. A ses visiteurs, rue de Miromesnil, ou lors de ses déjeuners, il livre son analyse, toujours la même, d’un paysage politique où personne n’émerge. Le parti LR ? « Une catastrophe, pas un pour racheter l’autre. » Attal, reçu lui aussi rue de Miromesnil en mars ? « Le meilleur […]. Les Français l’aiment quand il tient des propos de droite. Mais son problème, c’est qu’il est de gauche. » Darmanin ? « Il poursuit trop de lièvres à la fois, il ne sait pas ce qu’il veut. » En privé, Nicolas Sarkozy considère aussi que personne n’a rien compris à la marche du monde, pas même Edouard Philippe, reçu lui aussi dans ses bureaux avant sa détention, ni Sarah Knafo, avec laquelle il a évoqué la campagne électorale parisienne.

Quant aux enjeux internationaux, l’ex-président en est convaincu, nul ne sait, comme lui, comment parler à Vladimir Poutine. Ils sont peu à oser le contredire, quand il relativise la menace russe (« Les chars russes ne vont pas entrer dans Paris ! ») ou insiste sur le danger que constitue le réarmement de l’Allemagne (« On sait ce que ça donne, quand les Allemands s’arment… »). Un discours aligné sur celui du Kremlin, et diffusé sur CNews. Une ligne qui pourrait devenir dominante si Bardella était élu en 2027. « Il faut qu’il arrive au pouvoir, il n’est pas si terrible », a récemment lâché Nicolas Sarkozy lors d’un dîner avec des grands patrons. Comme si la victoire du chef de file de l’extrême droite pouvait devenir le dernier instrument de sa revanche. 

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Camille Vigogne Le Coat (avec Violette Lazard ) à suivre sur l’Obs

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