La Tribune, Challenges, Bayard… : dans les médias, une hécatombe sociale qui fragilise la démocratie
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Plans sociaux en cascade, rédactions amputées, titres fragilisés ou mis en vente : de La Tribune à 60 Millions de consommateurs, de Sud-Ouest à Bayard, la crise qui secoue la presse française dépasse la seule conjoncture économique. Elle accélère la concentration du secteur entre quelques grands propriétaires et menace le pluralisme de l’information.
De mémoire de rédactions, la séquence est rare par son ampleur. En quelques semaines, des journaux nationaux, la presse régionale, des groupes audiovisuels, une agence mondiale comme l’AFP et même des maisons d’édition ont simultanément annoncé suppressions de postes, restructurations ou mouvements sociaux. Sur LinkedIn, la journaliste Stéphanie Lacaze, collaboratrice de Sud Ouest, parle le 8 avril d’« un plan social massif à l’échelle d’une profession » et de « centaines de suppressions d’emplois de journalistes ».
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Le cas de La Tribune est devenu emblématique. Au sein de CMA Media, propriété de Rodolphe Saadé via CMA CGM, la direction prévoit de fusionner une partie des équipes avec BFM Business. Sur 56 journalistes, seuls 32 postes seraient maintenus dans le futur pôle économique. Les représentants du personnel et la Société des journalistes dénoncent une « hécatombe » et un « couloir de la mort ». Le 13 avril, la rédaction a annoncé se mettre en grève. « Ce plan social menace l’indépendance et la survie d’un titre emblématique de la presse économique », résume la journaliste Guilietta Gamberini.
Chez Challenges, racheté fin 2025 par Bernard Arnault via LVMH, la crise est à la fois sociale et éditoriale. Les journalistes ont voté à 88% une grève reconductible. La présidente de la Société des journalistes, Delphine Dechaux, redoute un « accident industriel ». Le directeur de la rédaction, Pierre-Henri de Menthon, a officialisé son départ, évoquant des « divergences sur les conditions d’exercice de ses fonctions« . La rédaction réclame aussi des garanties sur sa charte d’indépendance.
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Un « projet de démolition »
Le groupe Bayard, propriétaire de La Croix, a annoncé jusqu’à 59 suppressions de postes, soit 5% de ses effectifs, invoquant « un marché de la presse et de l’édition chahuté ». Dans la presse régionale, le groupe Centre France prévoit 152 suppressions de postes, soit 10% des effectifs. À Ouest-France, un débrayage a eu lieu contre un plan d’économies de 13 millions d’euros. À Sud Ouest, les syndicats dénoncent des départs « au fil de l’eau », autrement dit des postes non remplacés.
Même l’Agence France-Presse n’échappe pas à la pression. Des syndicats internes dénoncent un « projet de démolition » et un « big bang pour l’Agence » après l’annonce de nouvelles économies touchant notamment l’international. Son PDG Fabrice Fries a lui-même évoqué une « crise mondiale des médias » et une « dégradation durable ».
La crise touche aussi les médias d’utilité publique. Fin mars, l’État a acté la liquidation de l’Institut national de la consommation et mis en vente son magazine 60 Millions de consommateurs, connu pour ses enquêtes sur les pesticides, Shein ou la qualité alimentaire. Dans une tribune, un collectif de 60 personnalités comprenant l’économiste Julia Cagé, Cécile Duflot, la directrice d’Oxfam, ou encore la journaliste Élise Lucet, dénonçait la « mise à mort » du titre : « détruire un contre-pouvoir, c’est fragiliser la démocratie ».
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Une crise économique… mais aussi politique
La dégradation économique est réelle. Les États généraux de l’information rappellent que la production d’information repose d’abord sur le travail humain : journalistes, éditeurs, secrétaires de rédaction, techniciens ou correspondants représentent entre 66% et 83% des coûts selon les familles de médias. Dans le même temps, le ministère de la Culture indique que les aides directes à la presse ont reculé de 25,3% en 2024, tandis que les recettes publicitaires continuent de migrer vers les grandes plateformes numériques. Dans ce contexte, ce sont les emplois rédactionnels qui deviennent la principale variable d’ajustement.
Mais la crise ne se résume pas à des comptes déficitaires. Elle s’inscrit dans une concentration accélérée du secteur. Bernard Arnault, via LVMH, contrôle notamment Les Echos, Le Parisien, Challenges, Investir, Mieux vivre votre argent, Radio Classique, ainsi que L’Opinion et L’Agefi. Vincent Bolloré, via Vivendi et Hachette, possède Canal+, CNews, Europe 1, Le Journal du Dimanche, Paris Match, Prisma Media (Capital, Géo, Voici) ainsi qu’un poids majeur dans l’édition avec Hachette et Grasset. Rodolphe Saadé, via CMA CGM, a pris le contrôle de BFM-TV, RMC, La Tribune, La Tribune Dimanche, La Provence et Corse-Matin. Daniel Křetínský, via CMI France, détient Marianne, Elle, Télé 7 Jours, France Dimanche, Ici Paris ou Version Femina. Quelques grandes fortunes contrôlent ainsi une part croissante du paysage médiatique français.
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Cette concentration n’est pas nouvelle, mais elle atteint aujourd’hui un seuil inédit. Dans l’étude Qui possède les médias ?, menée avec Reporters sans frontières, l’économiste Julia Cagé montre que les médias d’information français sont détenus à près de 80% par des entreprises privées et que plus de la moitié des actionnaires proviennent de la finance et de l’assurance. Le rapport pointe aussi « la très grande complexité et le manque de transparence de l’actionnariat ». Pourtant, « l’information ne peut être traitée comme une marchandise ordinaire », indique l’économiste qui plaide, avec son collègue Benoît Huet pour une gouvernance donnant davantage de poids aux journalistes et aux lecteurs. Même alerte du côté de RSF, qui juge que la concentration excessive « fragilise l’indépendance éditoriale ». L’ONG a multiplié les recours sur plusieurs opérations récentes de rachat.
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L’édition touchée également
Le phénomène touche aussi l’édition. Après l’éviction d’Olivier Nora à la tête de Grasset, propriété de Vincent Bolloré via Hachette, plus de 115 auteurs ont annoncé leur départ ce 16 avril. Dans une lettre commune révélée par l’AFP, ils dénoncent « une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et à la liberté de création ». Le journaliste et écrivain David Dufresne a même déchiré son contrat avec Grasset sur le plateau de France 5, déclarant : « Je ne peux pas accepter qu’un milliardaire d’extrême droite impose sa pensée. »
Au-delà de la crise sociale, c’est donc la capacité collective à s’informer qui se joue. Moins de journalistes, moins de diversité éditoriale et moins de présence dans les territoires signifient aussi moins d’enquêtes sur les pollutions, moins de suivi des politiques climatiques, moins de contre-pouvoirs économiques.
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