En France, la saillance politique des enjeux locaux liés à la migration a poussé un nombre croissant de municipalités à s’engager en faveur de l’accueil des personnes migrantes. Ce mouvement a abouti à la création, en 2018, de l’Association nationale des villes et territoires accueillants (Anvita).
Ce réseau, qui regroupe aujourd’hui une centaine de collectivités, défend l’idée d’un accueil inconditionnel, par opposition aux politiques nationales de plus en plus marquées par une réduction de l’accompagnement des nouveaux arrivants. Fondée par des élus de gauche, dont Damien Carême, ancien maire écologiste de Grande-Synthe et député européen, l’Anvita rassemble principalement des municipalités, communautés de communes, départements et régions situés à gauche de l’échiquier politique.
En période de campagne électorale pour les élections municipales, l’approche défendue par les collectivités locales adhérentes de l’Anvita a pu sembler politiquement coûteuse alors que la question migratoire fait l’objet de tensions politiques et sociales fortes. C’est notamment vrai pour les communes qui ont été au centre de l’attention entre les deux tours : Marseille, Lyon, Nantes, Rennes ou Grenoble. Toutes ces villes, membres de l’Anvita, voient les équipes sortantes en difficulté. Dans le même temps, cette approche est un marqueur politique fort, à même de différencier le programme des candidats. L’affichage de cette politique apparaît dès lors comme un pari pour les collectivités qui font un tel choix. Ces communes qui se disent « accueillantes » ont-elles communiqué autour de leur position ? Ont-elles assumé leur bilan pendant la campagne ? Comment envisagent-elles de continuer leur action ?
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L’accueil des migrants au niveau de municipalités : une politisation croissante
Le 14 février 2025, la Cour d’appel de Bordeaux condamnait l’État français à rembourser plus de 800 000 euros à la Communauté d’agglomération Pays basque (CAPB) au titre des frais que cette dernière avait engagé au cours de l’année 2019 pour héberger des personnes en migration sur le territoire de l’agglomération. Cet épisode met en lumière un fait peu médiatisé : l’implication de communes dans l’accueil de facto de personnes en migration, et ce alors même qu’elles n’ont officiellement aucune prérogative en la matière.
Pour remédier au sous-dimensionnement notoire de son dispositif d’hébergement des demandeurs d’asile auxquels il a l’obligation de fournir un toit, l’État français a en effet mené, entre 2014-2015 et 2025, une politique volontariste de déploiement des structures d’hébergement. Les territoires situés en dehors des grandes métropoles ont été particulièrement ciblés, ce qui a transformé en lieux d’accueil des communes jusqu’alors peu touchées par les migrations internationales.
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Certaines d’entre elles ont accepté sans enthousiasme une décision prise par les autorités nationales. D’autres se sont opposées à ces projets ou y ont renoncé sous la pression de groupes d’extrême droite. D’autres, enfin, y ont vu une occasion de dynamiser leur commune, par une augmentation de la population ou le maintien de certains services, notamment scolaires. C’est à la faveur de cette politique de dispersion et des débats locaux qu’elle occasionne que l’accueil est devenu une problématique locale.
Il l’est également devenu de par la multiplication des pratiques variées d’aide aux personnes migrantes en situation précaire qui se sont déployées localement, autour des structures d’hébergement financées par l’État, ou à côté, pour pallier les carences de l’action publique. La politisation locale croissante de l’arrivée de personnes en migration a donc convaincu des collectivités territoriales de plus en plus nombreuses à prendre position sur les questions migratoires. L’Anvita est une des traductions concrètes de ce mouvement.
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Quand des communes se mettent en réseau pour accueillir
En mars 2018, sous l’impulsion de la mairie de Grande-Synthe et des États généraux des migrations (EGM), une Convention nationale sur l’accueil et les migrations est organisée. Cet événement rassemble élus, représentants de la société civile et chercheurs. Les débats sont marqués par l’orientation politique des participants, alors que le gouvernement français travaille simultanément sur une nouvelle loi relative à l’asile et à l’immigration aux orientations restrictives (promulguée en 2018). Pour ces élus, la convention est l’occasion de promouvoir une vision alternative de la migration et de condamner les positions gouvernementales, trop répressives.
La création formelle de l’Anvita a elle aussi lieu en septembre 2018. Les statuts de l’association soulignent la nécessité de répondre aux impératifs de l’urgence et de l’accompagnement des personnes migrantes à court, moyen et long terme. L’Anvita promeut l’hospitalité comme source de politiques inclusives d’accès à l’emploi, à la formation, au logement, à l’éducation, à la santé, à la culture, à la cohésion sociale et à l’émancipation individuelle. L’association défend l’« inconditionnalité de l’accueil » et plaide pour la création d’une agence de l’accueil et de l’intégration, se positionnant ainsi comme porte-parole des collectivités.
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Cette mobilisation locale en faveur de l’accueil des personnes en migration existe de plus longue date dans d’autres pays et régions du monde. Dès le début des années 1980 des municipalités des États-Unis se sont déclarées « villes sanctuaires » (sanctuary cities) ; elles prenaient ainsi des mesures pour ne pas contribuer, voire pour empêcher l’identification par les autorités compétentes des personnes étrangères en situation irrégulière et leur expulsion.
Ce type de positionnement s’observe dans les principaux pays d’immigration menant à la constitution de nombreux réseaux de villes voulant promouvoir des politiques de solidarité vis-à-vis des personnes en migration, en Amérique, en Europe, mais aussi sur d’autres continents. La constitution de l’Anvita s’inscrit donc dans une tendance qui dépasse largement la France.
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Des adhésions marquées au plan politique
Le réseau se développe dans le contexte politique et partisan qui suit la « crise de l’accueil » de 2014-2015 et les élections municipales de 2020. L’empreinte d’Europe Écologie Les Verts (EELV) y est très forte. Des figures telles que Damien Carême (alors maire de Grande-Synthe) ou Éric Piolle (maire de Grenoble) marquent profondément le réseau. Bien que plusieurs municipalités membres fondatrices aient des maires issus d’autres partis, dont le Parti socialiste (Nantes, Strasbourg) ou le Parti communiste (Montreuil, Ivry-sur-Seine), la proximité avec EELV et les relations personnelles de certains élus avec Damien Carême restent déterminantes dans leur adhésion.
Pour les municipalités les plus politisées, l’Anvita est aussi un espace de plaidoyer, dont la vocation est de produire sur les migrations internationales un discours alternatif à celui de l’État, à contrer les récits sécuritaires et à contester les orientations politiques nationales restrictives. Le réseau sert également de cadre pour une confrontation avec l’État.
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À l’instar de l’agglomération bayonnaise, en février 2024, les maires de Bordeaux, Strasbourg, Grenoble, Lyon et Rennes, ainsi que la Métropole de Lyon et la Ville de Paris, déposent des recours indemnitaires auprès des tribunaux administratifs pour faire reconnaître la carence de l’État en matière d’hébergement d’urgence et obtenir le remboursement des dépenses engagées par les collectivités en lieu et place de l’État. Les décisions de justice sont encore attendues, même si la victoire de la CAPB, citée plus haut, laisse prévoir une issue favorable. La démarche bayonnaise n’est donc pas isolée et s’inscrit dans un mouvement d’influence déployé par certaines collectivités territoriales de contraindre l’État à respecter ses obligations légales.
Au fil du temps, le réseau attire également des petites villes ou des municipalités rurales, davantage motivées par la recherche de solutions pratiques aux problèmes posés par l’installation de personnes migrantes en situation de précarité. Pour les petites collectivités, le travail nécessaire pour répondre aux enjeux migratoires est conséquent, et ce d’autant que l’État disperse les personnes migrantes sur le territoire. Le réseau permet aux équipes municipales de ces petites communes de partager leurs expériences et leurs pratiques et de se familiariser avec le droit des étrangers.
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À ce titre, les collectivités membres du réseau constituent un laboratoire d’expérimentation de différents dispositifs publics de premier accueil. Ces dispositifs sont à dimension humaine et liés aux acteurs associatifs ; les personnes étrangères peuvent s’y rendre librement à leur arrivée sur le territoire, et ce quel que soit leur statut administratif.
Parmi les initiatives les plus notables, l’Anvita promeut la mise en place d’une carte d’identité municipale destinée à faciliter l’accès aux services municipaux. Le réseau défend aussi l’organisation de parrainages républicains, d’activités associatives ou d’économie sociale et solidaire pour faciliter l’insertion économique des personnes. De même, elle œuvre à la mise en place de solutions temporaires d’hébergement ou encore de maisons de l’hospitalité où les personnes en situation de migration peuvent trouver des ressources. Mais quelles qu’en soient la richesse et la portée effective, ce bilan est-il valorisable dans un contexte électoral ?
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Municipales 2026 : le défi politique de l’hospitalité
À l’approche des élections municipales de mars 2026, les localités accueillantes ont été confrontées au défi de la pérennité des politiques d’accueil. L’Anvita a cherché à produire des outils pour soutenir les nouvelles équipes municipales et capitaliser sur la mobilisation de plusieurs élus, tels que ceux et celles de Lyon, de Rennes ou de Prades-les-Lez, à propos des actions réalisables à l’échelle locale.
Cela inclut l’organisation de webinaires d’information, le lancement de l’École des maires accueillants destinée à fournir aux maires des outils de réponse aux attaques de l’extrême droite, et l’organisation d’événements festifs, tels que les « Journées accueillantes » dans divers territoires. Le réseau a également élaboré un « Manuel des villes accueillantes » pour partager les savoir-faire acquis depuis 2020. La mise en valeur de ce bilan reste cependant peu aisée.
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Par ailleurs, les équipes sortantes ont tenté de s’appuyer sur la mobilisation des acteurs associatifs recrutés au sein des équipes municipales. Mais cette mobilisation est parfois ardue, la proximité avec les élus ayant freiné les dynamiques de plaidoyer et de critiques. Les changements annoncés ne se sont pas nécessairement traduits par des améliorations concrètes dans la prise en charge des migrants. Par exemple, lors des Rencontres des territoires accueillants organisées par l’Anvita en juin 2025 à Lyon, des militants des collectifs d’hébergement d’urgence ont interpellé les élus sur le manque de réquisitions de logements et l’évacuation des squats, dénonçant un discours simplement « accueillant » sans traduction effective. De même, lors du lancement de la campagne de Grégory Doucet en janvier 2026, un groupe de militant·es a interrompu le meeting en scandant « les écolos expulsent les squats ». La concrétisation d’une politique réellement accueillante se heurte à des obstacles multiples.
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Un traitement marginal de la migration dans les campagnes électorales
Malgré ces efforts, la question migratoire a été traitée de manière marginale dans les campagnes électorales. La migration est bien évoquée par des candidats de droite, et évoquée comme une thématique repoussoir, comme Jean-Michel Aulas à Lyon établissant un lien entre insécurité et immigration, ou Foulques Chombart de Lauwe à Nantes qui évoque un « stop à la politique d’accueil inconditionnel » dans son programme. À l’inverse, en proposant un programme commun aux candidat·es de La France insoumise, un paragraphe est dédié à l’accueil des personnes migrantes, en évoquant à la fois des actions de plaidoyer, notamment via l’Anvita, des actions de soutien aux associations, ainsi que de formations du personnel municipal.
Par-delà ces oppositions programmatiques, du côté des candidats à leur réélection, la question de l’accueil des personnes migrantes est rarement évoquée de manière directe. Parmi les municipalités engagées au sein de l’Anvita, certaines majorités sortantes se sont appuyées sur un discours de « solidarité » ; c’est par exemple le cas d’Audrey Garino à Marseille, qui a promis de créer 1 000 nouvelles places d’hébergement d’urgence. Le Printemps marseillais promet également de « renforcer le soutien à SOS Méditerranée », une des principales ONG de secours aux migrants en mer.
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À Rennes, commune engagée dans l’Anvita, le programme de la liste conduite par Nathalie Appéré a proposé d’agir prioritairement sur l’hébergement des personnes exilées et souligné à la fois les manquements de l’État en matière d’hébergement et la volonté de poursuivre la politique d’hospitalité de la municipalité.
D’autres candidats évoquent la poursuite d’une politique d’hospitalité et d’accueil. L’attention est centrée sur les enjeux d’hébergement, avec des propositions nécessitant une augmentation du financement par l’État de l’hébergement d’urgence et un ciblage des familles en situation de sans-abrisme (c’est par exemple le cas à Bordeaux, Grenoble, Lyon, Nantes).
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Sont également projetés de nouveaux projets d’habitat intercalaire (i.e. l’utilisation de bâtiments en instance de destruction ou de rénovation), la mobilisation de logements vacants pour l’hébergement d’urgence (Bordeaux, Grenoble, Nantes) ou la rénovation de centres d’hébergement d’urgence (Strasbourg). Par l’évocation du sans-abrisme, les candidats ont déployé un discours plus englobant que celui de la migration ; ils rappellent ainsi à la fois leurs compétences limitées en la matière et un engagement sur lequel il reste difficile de capitaliser au plan politique.
Des enjeux centraux demeurent ainsi au second plan. C’est notamment le cas de la régularisation des personnes illégalisées. Pourtant, des technicien.nes de collectivités interrogées à ce sujet voient dans la régularisation un levier d’action contre la précarisation d’une partie croissante des personnes en situation de migration.
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L’Anvita a été créée avant les élections municipales de 2020 et a connu une croissance significative depuis, avec un nombre croissant de collectivités rejoignant le réseau. Le réseau a produit des discours et des pratiques d’accueil qui tranchent avec la tonalité anti-immigration qui imprègne les débats nationaux. Mais la transformation des actions municipales en programme politique se heurte à la difficulté d’en assumer le bilan.
L’action d’un réseau de villes tel que l’Anvita est confrontée à des réalités multiples. La montée des discours et partis d’extrême droite en France et ailleurs est l’obstacle le plus évident. Les attaques subies par des maires se voulant « accueillants », par exemple à Saint-Brevin-les-Pins en mars 2023, en sont une illustration brutale, tout comme les manifestations de groupes d’extrême droite, certes marginales, mais qui mettent les élus en position difficile.
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En outre, les politiques migratoires restent du ressort des États ; les collectivités locales demeurent donc contraintes par les décisions et actions de celui-ci. Ces derniers mois, aux États-Unis, l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) a été renforcée par le gouvernement fédéral dans des villes se déclarant ouvertement villes sanctuaires, ce qui a entraîné des réactions fortes des habitants et des décès de citoyens américains. Ces événements démontrent que la mobilisation des collectivités locales peut réellement bousculer le jeu politique et institutionnel autour des migrations internationales.
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