La délicate transition du modèle touristique de la montagne
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Les territoires de montagne se trouvent dans des positions limites face aux changements globaux qui les positionnent comme des sentinelles, permettant de saisir des évolutions encore peu sensibles ailleurs et des lieux d’exploration de nouvelles configurations socio-économiques. Leur position en altitude les rend plus réactifs, répercutant rapidement chaque variation climatique. Par ailleurs, il s’agit de territoires qui, du fait même de cette sensibilité, de leur contexte géographique, des contraintes liées au relief et au climat, ne disposent que d’une gamme plus restreinte d’activités accessibles aux sociétés humaines. Ils se sont spécialisés sur le plan socio-économique pour tirer le meilleur profit de leur situation. Une évolution plus rapide que prévu fragilise fortement un système qui repose massivement sur une ressource qui disparaît et un ensemble d’activités qui lui étaient liées : la neige. L’exploitation de la montagne pour son « or blanc » est condamnée à plus ou moins à court terme : l’épaisseur du manteau neigeux devant être considérablement réduite, tout comme la durée d’enneigement, la question de la transition se pose ainsi de façon très concrète sur ces territoires.
L’article rend compte du fait qu’en dépit du caractère perceptible du changement, un travail de fond est nécessaire pour envisager une transition, vue dans ce contexte comme une sortie d’un modèle dominant devenu inadapté. Les sports d’hiver ont profondément marqué le territoire, dans ses paysages, avec ses infrastructures dédiées qui impriment leurs marques même hors saison et dans ses représentations. En quelques décennies, ils sont devenus une activité structurante, faisant vivre directement ou indirectement une population pour qui l’hiver constituait une période de baisse d’activité, particulièrement après les années d’exode rural et de déclin industriel. L’importance prise par les sports d’hiver dans le mode de vie des habitants du territoire rend difficile la représentation de ce que pourrait être une vie sans ces pratiques hivernales, qui ont souvent été salutaires pour le maintien de la vie sur place.
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Pour mener ce travail, la pratique de l’enquête sensible, qui associe les habitants et habitantes aux acteurs et actrices du territoire, permet de poser un diagnostic partagé, de questionner de façon collective les attachements et les directions à suivre. Un enseignant-chercheur, Emmanuel Bonnet, a investi le territoire avec ses étudiants pour rencontrer les personnes dans leur cadre de vie, selon une logique d’aller vers. L’enjeu est de donner la parole, d’écouter et de s’écouter, de faire prendre conscience des difficultés pour éviter de suivre la plus grande pente, celle qui constitue de plus en plus une fuite en avant pour maintenir une activité qui nécessite et nécessitera toujours plus d’investissements, donc d’endettement, pour essayer de contrer l’inévitable.
Cet exemple permet de prendre conscience des difficultés à amener des territoires en transition. Bien que confrontés à la réalité d’un monde qui change, infléchir une trajectoire qui a été perçue comme positive des années durant reste compliqué pour ces territoires. On réalise ainsi qu’il faut entendre la transition des territoires de façon métonymique pour évoquer la transition des habitants et habitantes, des acteurs et actrices pour qui la projection sur d’autres modèles est tout sauf triviale. La démarche suivie permet de montrer que ces autres voies existent, que d’autres modèles peuvent être trouvés sans aller loin, en s’appuyant sur ce qui existe et qui avait été invisibilisé par l’exploitation touristique actuelle. Pourtant, en dépit de son intérêt, la démarche ne permet pas de toucher l’ensemble des usagers extérieurs du territoire, pour lesquels les attentes restent celles de la pratique touristique. Les questions de la duplication d’une telle approche demeurent entières sur des territoires plus étendus, plus peuplés, moins dépendants d’une seule ressource et pour lesquels la nécessité de changer est encore moins évidente. Ce travail est essentiel : on ne fera pas la transition des territoires sans faire celle des résidents, des usagères.
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Épisode 1 – Chastreix. L’enquête sensible, un chemin pour penser la transition à bas bruit
- Par Benoît Nenert
- et Anne-Louise Nègre
Dans DARD/DARD (2024/1 N° 10)
Notes
- [1]
Bourg, D. (2012), « Transition écologique, plutôt que développement durable », Vraiment durable, 1(1), 77-96. https://doi.org/10.3917/vdur.001.0077
- [2]
Theys, J. (2017), « Prospective et recherche pour les politiques publiques en phase de transition », Natures Sciences Sociétés, Supplément 4, 84-92. https://doi.org/10.1051/nss/2017038
- [3]
Glossaire de la géographie, Géoconfluences, entrée « Territoire »
- [4]
Bernier, A. (2020), L’illusion localiste – L’arnaque de la décentralisation dans un monde globalisé, Les éditions Utopia. http://www.editions-utopia.org/2019/11/04/lillusion-localiste/
- [5]
Magda, D., Doussan, I. et Vanuxem, S. (2020), « La transition agroécologique permet-elle de renouer le lien aux non-humains ? Regards croisés d’écologue et de juriste », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, 20(1). http://journals.openedition.org/vertigo/28077
- [6]
Voir la boîte à outils sur le site TEPOS des Territoires en transition : https://tepos.fr/boite-a-outils/