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Les petites méditations

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Martin Buber, ou comment trouver la paix en soi pour la transmettre au monde : « Les Petites Méditations » d’Abdennour Bidar

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Dans cette « Petite Méditation », Abdennour Bidar décrypte une citation reprise au XXᵉ siècle par le philosophe du judaïsme Martin Buber, nous enseignant à aller chercher en nous-mêmes la paix que nous recherchons pour le monde. Car plus une âme fait la paix en elle, plus elle devient force de paix autour d’elle.

 30 avril 2026

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Le philosophe Abdennour Bidar propose une méditation autour d’une grande phrase de sagesse tirée du patrimoine spirituel de l’humanité, quelle que soit son origine.

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Le philosophe Martin Buber (1878-1965), dans les années 1960.

Le philosophe Martin Buber (1878-1965), grand spécialiste de la tradition hassidique, ce courant mystique du judaïsme, cite dans son livre Le Chemin de l’homme (1948) – un bijou de sagesse philosophique et spirituelle − une parole de Rabbi Bounam. Cet éminent maître hassidique, qui a vécu en Pologne au XVIIIe siècle, a écrit : « Cherche la paix en ton lieu. On ne saurait chercher la paix nulle part ailleurs qu’en soi-même, jusqu’à ce qu’on l’y ait trouvée. »

« Cherche la paix en ton lieu ». Mais quel est donc ce lieu, où Buber et Bounam nous invitent à chercher la paix ? Il n’est « nulle part ailleurs qu’en soi-même ». Où cependant en soi-même ?

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Pensons à l’ancre du bateau, qui plonge et le maintient ferme à partir du fond même du sol marin, ou bien au calme et au silence absolu des eaux les plus profondes de l’océan, au plus loin de l’agitation des vagues de la surface. Il s’agit là du véritable « soi-même », de notre être essentiel, du « lieu » intérieur où nous nous trouvons vraiment – et songez bien que, se trouver quelque part, c’est à la fois y être et s’y rencontrer, s’y connaître ou reconnaître.

Ce que nous appelons habituellement notre « vie intérieure » n’est, vis-à-vis de cette intériorité de la profondeur ultime, de la profondeur intime, qu’une agitation de surface, où sans arrêt nous émeuvent, nous maintiennent en tension, nous dispersent et nous éparpillent nos humeurs, nos soucis, nos pensées, peurs et désirs. Nous confondons ainsi l’extérieur de cette intériorité de surface avec notre intériorité réelle.

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Plongée en dedans

Comment s’étonner, dès lors, que le sentiment de paix nous reste inaccessible ? Seul l’être humain qui a appris à descendre assez bas en lui-même peut la goûter. Cela réclame cependant au moins, et tout au long de la vie, des temps quotidiens qu’on aura eu la persévérance de soustraire à la course folle de nos vies : des minutes, ne serait-ce que quelques-unes mais longues, de recueillement ou de méditation en silence, de concentration au centre de soi, de consécration au geste immobile de la plongée au-dedans.

Pensez ici à un escalier en colimaçon, dont la spirale descend jusqu’à cette cellule ou cave, où Rembrandt [1606-1669] fait méditer son philosophe devant une lucarne [« Le Philosophe en méditation », 1632]… Descendez vous-même cet escalier de l’intériorité jusqu’à ce sol où règne l’obscurité de la lumineuse béatitude. Jusqu’à ce lieu donc qui est le lieu source, ou racine, dont parle Buber – ce lieu racine dont l’arbre de notre être va tirer en se déployant à l’air libre, dans le ciel de sa frondaison immense, toute la force, la stabilité et la majesté de son être.

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Alors, et alors seulement, dans ce déploiement au-dehors à partir de notre racine, nous pouvons porter la paix jusqu’à ce dehors, c’est-à-dire d’abord dans notre propre activité mentale puis encore plus à l’extérieur dans notre action, nos engagements, et nos relations avec les autres. Alors, et alors seulement, porter et diffuser la paix n’est plus au-dessus de nos moyens.

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Poursuite de notre être essentiel

Certains me rétorqueront, toutefois, que si la paix reste introuvable pour l’être humain, c’est justement parce qu’il est incapable d’arriver à une telle plénitude en s’enracinant ainsi dans son intériorité la plus profonde. Ils me soutiendront que ce n’est là qu’un idéal fumeux et que, au contraire, l’homme est comme l’écho qui, dans la caverne, est condamné à répéter la parole première : de même, notre conscience de nous semblerait vouée à courir sans fin à la poursuite de notre être essentiel, essayant en vain de le rejoindre, c’est-à-dire de ne faire plus qu’un avec lui.

Nous nous chercherions en réalité toute une existence durant, nous tenterions sans arrêt et sans succès de trouver la vérité de qui nous sommes. L’accès au lieu intérieur ultime, intime, dont nous parle Buber se refuserait irréductiblement à nous…

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Et pourtant, les sagesses du monde sont unanimes, avec ici celle de la tradition juive, pour nous enseigner tout l’inverse de ce pessimisme, ce défaitisme : l’effort pour se rejoindre au cœur porte ses fruits ! Il les porte et les donne lorsqu’il est assez prolongé, « toutes portes closes », autrement dit à la condition extrêmement exigeante de parvenir peu à peu à laisser s’atténuer puis disparaître au-dessus de soi − dans la conscience périphérique − le bruit devenu alors, et peu à peu, plus sourd et plus lointain des pensées parasites, et de tout état d’effervescence, excitation ou anxiété.

Rien de surnaturel ni d’herculéen là-dedans. Juste l’effet d’un travail avec soi, le plus patient qui soit. D’une progressive descente en soi, toujours plus profonde à mesure qu’elle devient plus résolue, plus méthodique. D’un exercice spirituel au jour le jour, indéfiniment repris. D’un mouvement vers le dedans qui est la clé non pas seulement du calme, de la tranquillité, de la sérénité secrète du cœur mais – paradoxe, le paradoxe même que nous suggère Martin Buber – la clé aussi de la communication au monde de cette même paix.

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La racine du mal est en soi

« On peut », dit-il en effet, constater que l’enracinement dans cet exercice intérieur nous permet progressivement de ressortir de nous-même toujours plus apaisé, assagi, bref, pacifié au service de la paix « dans le monde entier ». Un cœur en paix apaise le monde, propage une onde de paix autour de lui, ou tout au moins n’attise pas le feu des conflits, petits ou grands, domestiques ou sociaux.

Et à l’inverse, hélas, une conscience en conflit ne peut qu’apporter sa part d’aggravation dans les désordres et discordes du monde. On voit autour de soi d’autant plus d’ennemis, d’adversaires, de sujets d’irritation, de réaction, de motifs de guerre ; on ressent d’autant plus de ressentiments, parfois déguisés en esprit de justice mais qui appellent à la haine, à la revanche ou à la vengeance…

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Tout simplement, selon Buber, parce qu’on n’a pas eu la sagesse, le discernement, l’humilité aussi, de reconnaître que la racine du mal est en soi. Le monde pourtant ne me fait rien tout seul : il se contente de me renvoyer l’image de ma paix ou de ma guerre interne. Aussi longtemps qu’une âme est en guerre contre elle-même, qu’elle reste divisée, troublée, encolérée, elle projette et transporte sa guerre dans tout ce qu’elle rencontre.

Cependant, que la guerre hors de nous-même ne nous impressionne pas trop, ou qu’elle ne nous serve pas trop d’excuse : plus une âme fait la paix en soi, plus elle devient force de paix.

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A propos des « Petites Méditations » :

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« Nous sommes les héritiers de millénaires de sagesse, d’Orient et d’Occident, et, comme chaque génération, c’est à nous maintenant de les recueillir pour en éclairer un peu notre vie.

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Ces sagesses nous attendent le plus souvent dans de toutes petites phrases, aphorismes, versets, mantras, que le vent du temps et la mémoire des hommes ont transportés jusqu’à nous.

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Ce sont quelques-unes de ces petites graines, de ces petites perles de sagesse, que je vous propose de méditer avec moi une fois par mois. »

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Abdennour Bidar

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Ecoutez cette « Petite Méditation » d’Abdennour Bidar en version audio, sur YouTube, ainsi qu’en podcast Apple ou Spotify.

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Docteur et agrégé de philosophie, normalien, le philosophe Abdennour Bidar est l’auteur de nombreux ouvrages, dont « Révolution spirituelle ! » (Almora, 2021) et « L’Islam du cœur. Appel aux consciences musulmanes » (Robert Laffont, 2026). En 2015, il a fondé, avec la psychologue Inès Weber, l’association Sésame, centre d’enseignement et de retraite spirituelle laïque, qui n’est affiliée à aucune religion particulière et qui propose à tout un chacun de découvrir le riche patrimoine des sagesses du monde entier.

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