Lola Keraron, ex-déserteuse d’AgroParisTech : son parcours pour « ne pas contribuer à la destruction du monde »
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Quatre ans après l’appel à déserter l’agro-industrie, Novethic a repris contact avec Lola Keraron, l’une des déserteuses d’AgroParisTech. Elle vient de publier un ouvrage sur des agricultures alternatives qui se mettent en place collectivement à travers la France et de rejoindre un habitat collectif dans lequel elle s’occupe du maraîchage, tout en poursuivant ses activités de journaliste et de militante.
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Où êtes-vous en ce moment et que faites-vous ?
Je suis à Ploumillau, près de Lannion dans les Côtes d’Armor, dans le nord de la Bretagne et depuis plusieurs mois je me consacre à un projet collectif. Avec des amis, nous avons racheté d’anciennes porcheries industrielles pour en faire à la fois un lieu collectif autogéré d’habitation et d’activités en droit d’usage. Aujourd’hui, nous y menons des activités de maraîchage militant, cantine, boulangerie, et des chantiers pour transformer le bâti. Je m’implique particulièrement dans le groupe maraîchage parce que j’ai beaucoup de plaisir à le faire, je m’intéresse beaucoup à l’agriculture et je trouve ça complémentaire à mon travail de journaliste sur les questions d’écologie politique et les questions paysannes. C’est important de me rendre compte vraiment de ce que c’est dans mon corps, l’agriculture paysanne. Nous faisons du maraîchage pour ravitailler des luttes sociales et écologiques qui nous tiennent à cœur dans une perspective non marchande à prix libre et aussi pour ravitailler notre collectif et l’association qui porte le projet plus global.
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Si on rembobine un peu, en 2022, vous vous êtes fait connaître grâce à votre discours – vu plus d’un million de fois sur YouTube – lors de la remise des diplômes au sein d’AgroParisTech dans lequel vous appeliez vos camarades à déserter, à ne pas servir l’agro-industrie.
Par déserter, nous appelions en effet à refuser des postes de cadres qui servaient à nos yeux les intérêts de la classe dominante au détriment de tous les autres, à la fois de nos milieux de vie qui sont extrêmement ravagés par tout ce système capitaliste, mais aussi toutes les autres personnes qui ne font pas partie de la classe dominante. Mais nous appelions aussi à rejoindre les luttes. Ce sont les deux facettes de la désertion, à mes yeux. Il ne s’agit pas seulement de fuir mais aussi de participer aux mobilisations sociales et à l’organisation collective pour combattre les rapports de domination, pour un monde plus juste. Et ce jour-là, pendant cette cérémonie, nous ne voulions pas faire semblant d’être fiers de notre diplôme mais plutôt donner de l’énergie aux personnes pour refuser de servir par leur travail ce système destructeur.
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Que s’est-il passé depuis cet appel ?
J’ai travaillé en tant que salariée de la revue Silence, qui est une revue indépendante d’écologie politique, à documenter des luttes et des alternatives collectives autogérées à travers la France. J’ai particulièrement été touchée par les luttes paysannes, écologistes et aussi par les luttes antiracistes qui peuvent se croiser et se mêler. J’ai quitté ce travail il y a quelques mois pour m’installer dans les Côtes d’Armor et démarrer une nouvelle facette de ma vie, une nouvelle étape où j’expérimente concrètement la mise en place d’alternatives que j’ai pu documenter, tout en continuant de lutter.
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C’est ainsi qu’est né votre ouvrage « Terres partagées »*, qui donne à voir d’autres modèles, de la ferme autogérée aux vergers solidaires. Une vision qui semble encore très éloignée du modèle agricole dominant.
Effectivement, l’agriculture paysanne collective reste extrêmement minoritaire mais pendant très longtemps, à l’échelle de l’humanité, elle a été majoritaire. C’est l’agro-industrie qui nous paraît aujourd’hui être la norme, qui en réalité est une exception. L’objectif avec ce livre, c’était aussi de redonner de la puissance d’agir, de visibiliser des expériences très concrètes, qui fonctionnent, même si ce n’est pas sans difficultés, mais qui arrivent à produire à la fois une alimentation bio, saine, paysanne et en même temps à inventer des formes de travail paysan plus désirables avec des horaires un peu plus décents et une rémunération plus digne. J’ai choisi de visibiliser particulièrement les collectifs qui sortent leur outil de travail du marché spéculatif, et mettent en place un droit d’usage, pour sortir de la logique d’accumulation capitaliste et de propriété privée marchande. J’ai aussi mis en lumière des collectifs qui expérimentent de manière d’être paysans et salariés, ce qui garantit des droits sociaux bien plus protecteurs aux paysans. Bien sûr, la multiplication d’alternatives ça ne suffira pas pour changer le système. Pour cela, nous avons besoin à la fois d’alternatives mais aussi d’éducation populaire et de rapports de force. Tout un chapitre du livre est d’ailleurs dédié aux collectifs pirates qui occupent des terres en faisant de l’agriculture, de l’élevage afin de s’opposer à des projets qui vont bétonner les terres agricoles ou des projets d’accaparement. Il y a de nombreux mouvements sur le terrain en France, mais aussi ailleurs dans le monde, notamment au Brésil avec le mouvement des sans-terre, qui sont hyper inspirants. Je pense que nous avons beaucoup à apprendre de ces expériences si on veut réussir à renverser l’ordre établi et transformer profondément notre système agricole.
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Que sont devenus les déserteurs qui étaient à vos côtés sur la scène d’AgroParisTech ?
L’une est animatrice syndicale à la Confédération paysanne, un autre travaille en tant que salarié dans une ferme collective, une autre se forme en breton… Nos parcours sont très variés mais le point commun c’est qu’on continue à mener des activités qui ne servent pas l’économie capitaliste et la classe dominante mais plutôt au contraire à prendre soin du vivant, à transmettre des choses chouettes aux enfants et puis à s’organiser politiquement pour que tout le monde puisse mener une vie digne.
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Selon vous, qu’a provoqué cet appel à la désertion qu’a-t-il changé ?
Cet appel à désertion a posé clairement et publiquement le constat que les écoles d’ingénieurs ne sont pas réformables et qu’elles servent les intérêts de l’État et du capital. Il a donné de la force aux personnes qui avaient déjà déserté. Il a renforcé les doutes probablement de celles et ceux qui n’avaient pas encore déserté. Au sein d’AgroParisTech, il a encouragé des étudiants à s’organiser collectivement pour rejoindre des luttes paysannes ou sociales.
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Ne regrettez-vous pas d’avoir déserté ?
Non, il n’y a pas de doute là-dessus. Si je ne l’avais pas fait, j’aurais sans doute travaillé pour un ministère, une organisation agricole, un bureau d’études… toute la semaine en bureau, à contribuer à la destruction du monde. Cette vie-là me paraît tellement lointaine. Aujourd’hui, je passe la plupart de mon temps en extérieur, je partage mon temps entre le maraîchage, le journalisme et le militantisme. C’est ce qui me fait tenir, d’échanger et fréquenter tous ces gens autour de moi qui construisent des réseaux d’entraide et qui s’impliquent dans des luttes paysannes, antifascistes, internationalistes, contre l’enfermement des personnes étrangères, le système pénal ou encore contre les frontières, et qui me donnent envie d’agir et résister avec elles et eux à mon tour. C’est ça qui me permet de sortir de l’impuissance et du fatalisme, et qui me porte au quotidien.
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*Terres partagées. Et si l’agriculture se réinventait en commun, ouvrage coordonné par Lola Keraron, Silence, Le Passager clandestin, 192 pages, février 2026.
C’est ainsi qu’est né votre ouvrage « Terres partagées »*, qui donne à voir d’autres modèles, de la ferme autogérée aux vergers solidaires. Une vision qui semble encore très éloignée du modèle agricole dominant.