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Vivre l’Europe en confédération

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SIMPLE grand marché ou communauté de destin ? Le cours de l’Europe hésite entre l’impasse et l’exigeante ambition. Exigeante car nécessairement fondée sur le principe démocratique (1). Mais comment organiser cette démocratie à l’échelle d’une multitude de nations, régions, provinces, ethnies, langues et cultures ? La confédération, assurant l’autonomie dans l’interdépendance, n’est-elle pas le cadre le plus adapté à une construction respectueuse des différences mais ouverte sur le reste du monde ?

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LEurope n’est pas à l’origine de la démocratie. C’est, certes, l’Athènes du Ve siècle avant J.-C. qui en a fourni le premier modèle accompli. Même si la démocratie athénienne n’était pas démocratique pour les esclaves, son principe même était universalisable. La première démocratie moderne est née non en Europe, mais contre elle, en Amérique, en 1776. L’histoire européenne a été davantage marquée par absolutismes, despotismes, bonapartismes, fascismes et dictatures qui ont continué à s’imposer, même à l’Ouest (Portugal, Espagne, Grèce), même après la seconde guerre mondiale.

C’est cependant dans le Moyen Age européen que surgissent les premières démocraties de cités, sans esclaves exclus de la citoyenneté (communes italiennes des XIe et XIIe siècles, cantons suisses des XIIIe – XIVe siècles), et c’est en Angleterre qu’apparaissent deux événements-clés dont le sens, d’abord anti-absolutiste, allait devenir démocratique au cours de l’Histoire : la grande Charte des libertés (Magna Carta) imposée par les barons à Jean-sans-Terre en 1215 et intéressant toutes les classes de la société ; et la création du Parlement, avec ses deux Chambres, en 1265. Enfin, c’est en France que sont formulés la souveraineté populaire et les droits de l’homme.

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La démocratie en Europe est tardive et, à l’exception de l’Angleterre, instable. La démocratie anglaise, si remarquable soit-elle, n’a établi le vote secret qu’à la fin du XIXe siècle, le suffrage véritablement universel qu’au début du XXe siècle, et elle n’a nullement instauré la démocratie dans son immense empire colonial. Toutefois, bien que partiellement et insuffisamment démocratique dans son histoire, l’Europe de l’Ouest est devenue aujourd’hui démocratique dans sa totalité, et toutes ses démocraties sont purgées de l’ancien colonialisme, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient purifiées des tutelles militaires ou des contrôles économiques sur les pays anciennement colonisés. Si les pays d’Europe qui furent dominés par l’URSS ne sont pas encore pleinement démocratiques, ils souhaitent le devenir. Ainsi la démocratie est-elle devenue le devenir politique commun de l’Europe de cette fin de siècle.

L’effondrement du mythe soviétique a régénéré l’idée de démocratie. Mais celle-ci ne saurait, pour autant, devenir un autre mythe qui, comme le communisme, aurait vocation à régler tous les problèmes humains, à assurer le bonheur individuel et collectif et à garantir le salut sociétal. Une démocratie peut très longtemps demeurer à la surface d’une société, comme ce fut le cas aux Etats-Unis. Encore aujourd’hui, la société américaine connaît racismes, violences, inégalités, exclusions, oppressions, corruptions… Mais il ne faut pas oublier que les libertés et les institutions démocratiques ont permis de combattre, donc de limiter, avec plus ou moins de succès, l’exploitation capitaliste, le racisme blanc, la politique impériale et les abus de tout ordre.

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Par ailleurs, la démocratie ne dépend pas que d’institutions démocratiques : elle dépend aussi d’une vie civique et politique riche et complexe. Sinon, les votes perdent leur sens, les assemblées sont manipulées, la politique se concentre dans les états-majors des partis, les élites au pouvoir ne sont plus contrôlées.

Enfin, la démocratie n’a pas atteint son terme ou sa formule achevée avec les modèles actuels. Ici encore, nous pensons qu’il faut rompre avec l’euphorie satisfaite. La démocratie est une solution qui nous pose des problèmes. La vie démocratique de l’Europe attend son second souffle. Nous ne sommes pas à l’ère des achèvements, mais à celle des commencements démocratiques.

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L’Europe s’est trouvée, ces trois dernières années, devoir répondre à un certain nombre de défis forts. Les défis sont ce qui menace et risque de détruire, mais également ce qui suscite la riposte, la réponse nouvelle, et donne une chance.

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Le dépassement de l’Etat-nation

LE premier défi est la formation d’une entité politique métanationale ou supranationale. L’urgence en apparaît avec l’installation des structures économiques en vue de 1993. Le dépassement de la forme Etat-nation est encore timide. La tentation de la soumission à un Etat leader hégémonique, qui fasse figure de fédérateur, est possible. Mais, à la différence de l’Italie, qui s’est unie sous la domination de la royauté du Piémont (1861), ou de l’Allemagne, qui s’est soumise à la domination de l’empire de Prusse (1871), l’Europe ne peut avoir un leader hégémonique. Elle doit, au contraire, donner l’exemple du polycentrisme, favoriser l’idée de confédération qui s’impose dans toutes les situations historiques et politiques où l’enchevêtrement des peuples, l’enclavement des ethnies, l’existence de nationalités minoritaires rendent l’union difficile. Cette difficulté est la chance de l’Europe.

En multipliant les formes d’association entre ses Etats et ses régions, en décentralisant les lieux de décision et de gouvernement, l’union européenne naissante rendrait un grand service au monde entier : elle ferait comprendre comment le déclin de la domination unilatérale et incontestée de l’Etat-nation ouvre un immense champ d’expérimentation et d’intensification de la solidarité et de la coopération entre les peuples et les individus.

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Le deuxième défi est la perspective de la Grande Europe qui s’ouvre après la décolonisation des pays satellites de l’URSS et la chute du mur de Berlin. Nous voyons qu’il ne suffit pas de ruiner l’ancien système totalitaire pour que la démocratie nouvelle fleurisse et s’enracine. Entre les deux guerres mondiales, ces nations ont subi des régimes autoritaires, semi-dictatoriaux, dictatoriaux, et le danger qu’ils se réinstaurent n’est nullement écarté. Il ne suffit pas que soit bloqué l’ancien sytème d’économie bureaucratique pour que s’installe une économie de semi-marché ou de marché et que règne l’abondance.

Effectuée brutalement, la transformation de l’économie est explosive pour toute la société ; conduite progressivement, elle est inopérante, le système étouffant peu à peu les réformes parcellaires. La solution ne se trouve ni dans les manuels d’économie de l’Ouest ni dans ceux de l’Est (qui témoignent de la même ignorance, mais du point de vue opposé).

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Enfin, le réveil des tensions et des rivalités séculaires qui conduisent les peuples à s’entredéchirer en Europe centrale et orientale peut avoir des conséquences imprévisibles pour la marche vers l’union de l’Europe tout entière. L’aspiration légitime à la souveraineté risque, s’il y a aggravation de la crise économique et des difficultés politiques, de produire des éruptions de nationalisme agressif. Il ne suffit pas d’instaurer les principes de la démocratie pour éviter qu’une force puisse un jour ruiner la démocratie. Que tous les peuples européens l’aient aujourd’hui pour horizon doit nous amener à formuler un principe d’irréversibilité démocratique. Lorsque les droits civils et démocratiques du citoyen sont menacés dans l’un quelconque des pays de la confédération, ne faudrait-il pas envisager un droit d’intervention de la Confédération, équivalent au droit qu’a chaque Etat de sauvegarder ses institutions démocratiques ? Et tout retour de l’une des nations à la dictature entraînant l’intervention des autres pour rétablir la démocratie.

Le troisième défi fut lancé à l’Europe par la guerre du Golfe, où s’est manifesté le manque d’une politique européenne commune dans le domaine international. La souveraineté absolue de l’Etat-nation a empêché jusqu’alors la prise de conscience de l’impuissance politique de l’Europe. Nous nous sommes seulement alors rendus compte que nous ne disposions d’aucune institution de défense, voire d’intervention commune. Il n’a pas suffi qu’existe un vrai consensus des opinions de chaque pays européen sur le principe de l’indépendance du Koweït et sur la nécessité d’un règlement d’ensemble des conflits du Proche-Orient pour que se fasse entendre l’Europe. Et, au-delà de l’événement, peut se poser le problème d’un nouveau pacifisme qui développe les effets démilitarisants du dépassement de la souveraineté de l’Etat-nation dans une conjoncture mondiale nouvelle. Les voies vers le désarmement, qu’amorce le rapport nouveau entre les superpuissances mondiales (lire pages 10 et 11, l’article de Paul-Marie de La Gorce), invitent à la réflexion sur l’utilisation des armées nationales. D’armées de guerre, ne pourraient-elles pas se transformer en méta-armées de paix pour renforcer la solidarité nationale et internationale, aider et soutenir les diverses initiatives de solidarité vers les plus déshérités au sein d’une société, porter secours aux plus faibles dans le monde ?

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Le quatrième défi que rencontre l’Europe est celui de la démocratie cognitive. Nos sociétés sont confrontées au développement d’une énorme machine où science et technique, associées dans ce que l’on appelle désormais la techno-science, nous menacent de régression démocratique. Cloisonné, morcelé, concentré, le savoir est réservé à une caste de scientifiques spécialistes. La maîtrise technique est aux mains des experts, dont la compétence se limite à un domaine clos et dont l’incompétence dans l’interaction entre les domaines clos est illimitée. Il ne suffit pas de pratiquer dans les médias une vulgarisation scientifique et technique pour compenser la dépossession du savoir, la perte du droit du citoyen à la connaissance, l’atomisation des vies individuelles, la destruction des anciennes solidarités. Mais il est possible d’envisager une réforme de la pensée… La tradition nous enseigne de connaître le monde par « idées claires et distinctes » ; elle nous enjoint de réduire le complexe au simple, c’est-à-dire de séparer ce qui est lié, d’unifier ce qui est multiple, d’éliminer tout ce qui apporte désordre ou contradiction dans l’entendement.

Or notre temps fait apparaître la nécessité d’une pensée apte à appréhender la complexité de nos sociétés : la complexité de la démocratie elle-même, qui se nourrit de conflits, d’antagonismes tout en les régulant, la complexité du réel. De fait, les sciences avancées, telles que les sciences de la Terre, l’écologie, la cosmologie, brisent avec le vieux dogme réductionniste d’explication par l’élémentaire. Elles considèrent des systèmes complexes où les parties et le tout s’entre-produisent et s’entre-organisent, et, dans le cas de la cosmologie, une complexité au-delà de tout système. Nécessaire pour la recherche, la réforme de la pensée est aussi indispensable pour l’éducation. On ne peut pas réformer l’institution de l’enseignement sans avoir au préalable réformé les esprits, mais on ne peut par réformer les esprits si l’on n’a pas au préalable réformé les institutions. On retrouve le vieux problème posé par Karl Marx : « Qui éduquera les éducateurs ? » A cette contradiction, il n’y a pas de réponse simple. Mais l’idée même de réforme de pensée peut rassembler les énergies dispersées, réveiller les esprits résignés, susciter des propositions et des actions. S’opposer à l’intelligence aveugle, qui a pris presque partout les commandes, réapprendre à penser, est une tâche qui commence par soi-même et conduit à penser et et à repenser la solidarité, à créer et à recréer la démocratie.

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L’Europe, formée de sociétés extrêmement complexes, doit accepter le défi de la complexité. Une société complexe est une société qui rend une grande liberté aux individus et aux groupes, qui permet l’initiative, l’autonomie, la créativité et l’inventivité favorables pour répondre aux autres défis. L’extrême complexité amplifie le risque que se distendent les liens sociaux et que se désintègrent les anciennes solidarités. Une société ne peut progresser en complexité, c’est-à-dire en démocratie, que si elle progresse en solidarité. Si la liberté et l’égalité peuvent être constituées et instituées dans leurs antagonismes, la fraternité, que nous appelons aujourd’hui solidarité, ne peut qu’être le fruit du désir et de la volonté de chacun, du sens de la communauté de destin de tous les citoyens.

L’Europe ne saurait être seulement un marché commun, lieu de compétitions et d’entente économiques, une entité politique en projet. Nous vivons un temps d’incertitudes, de périls, voire de menaces sur le destin de la Communauté. Nous ne pouvons dessiner, protéger ce destin que par la prise de conscience renforcée de notre communauté de destin, non seulement du passé, du présent, mais pour le futur. Du passé, nous nous rappelons les joies, les souffrances partagées ; du présent, nous voyons les épreuves et les problèmes communs ; pour le futur, l’extraordinaire diversité des cultures peut produire une culture de la diversité.

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En nous dégageant des bases régionales, provinciales, ethniques, nous pouvons accorder ces cultures différentes, les coaliser pour les sauver. Beaucoup d’antagonismes, de conflits, insolubles dans le cadre de l’Etat-nation, peuvent trouver solution parce que partie intégrante du tourbillon civilisationnel commun.

L’Europe ne saurait être fermée sur elle-même. L’Europe que nous voulons est ouverte sur l’humanité. Nous voulons être citoyens européens comme nous voulons être citoyens du monde. L’idée confédérative est une idée non seulement pour l’Europe mais une idée pour le monde. L’idée à proposer au monde n’est plus l’indépendance des nations, mais la confédération des nations, qui leur assure l’autonomie dans l’interdépendance.

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Comme le disait Michelet de la France au siècle dernier, l’Europe est une volonté, un être d’esprit. De même que la France s’est constituée par ce que nous pouvons appeler la francisation, l’intégration historique, politique, sociale des provinces et des ethnies, l’Europe doit se constituer par ce que nous appellerons l’européanisation. Et le principe démocratique est le fondateur, l’unificateur de cette européanisation.

Nous devons nous auto-instituer citoyens d’Europe, cette province du monde, de la planète. Nous devons devenir les citoyens d’une Europe non plus conquérante, mais conciliante, d’une Europe qui fasse sa paix et propage la paix. Pour que les principes fédérateurs et confédérateurs, le respect des souverainetés aient quelque chance de réalisation, il faut agir vite. « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Nous savons désormais que, dans la recherche éperdue et démente du salut, il n’y a point de salut. Mais, enfants perdus de la Terre que nous sommes, nous pouvons sauver la solidarité terrestre.

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Anne-Brigitte Kern & Edgar Morin

Respectivement écrivain, auteur, notamment de la Méthode IV (Le Seuil, Paris, 1991) et rédactrice à Transversales, Science/Culture, Paris.
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(1Voir Jean Chesneaux, « Pour une démocratie vraiment participative » ; Philippe Lorino, « Etre citoyen dans l’entreprise » ; Patrick Viveret, « Réintégrer la « zone » dans la ville », dans le Monde diplomatique, respectivement d’août, septembre et octobre 1991.

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