Rencontre avec Edgar Morin
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Le quotidien a souvent sollicité le regard aiguisé du philosophe et sociologue, tant pour donner de la profondeur à l’air du temps que pour rentrer dans les arcanes de son œuvre. Echos de nos rencontres durant les trente dernières années.
« Nous avons rencontré 6 fois Edgar Morin, dont deux fois aux « Dialogues en Humanité », à Lyon, avec Stéphane Hessel et Danièle Mitterrand. Ils et elle nous ont largement inspiré par leur douceur, leur ouverture, leur lucidité et leur humanisme ». MCD et Ecologie au Quotidien
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Les mots d’Edgar Morin sont nombreux dans Libération. L’élaboration de son œuvre bien sûr a été suivie de près et les six tomes de la Méthode auront fourni au journal l’occasion de nombreuses rencontres mais la «pensée complexe» du sociologue et philosophe était par essence transdisciplinaire et ses objets d’étude le rendaient particulièrement pertinent sur les sujets les plus divers. Alors qu’Edgar Morin vient de mourir à l’âge de 104 ans, plongée dans les archives de Libération et trente ans d’interviews aussi éclectiques que passionnantes.
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1997, Lady Di, la mort et les idoles
La mort de la princesse Diana à Paris, le 31 août 1997, dans un accident sous le pont de l’Alma va au-delà du fait divers et déborde la rubrique people. Auteur en 1957 des Stars, un essai consacré aux vedettes de cinéma, Edgar Morin analyse pour Libé les résonances intimes et planétaires de la mort de celle qu’il range parmi les «Olympiens modernes» : «Entre nous et ces Olympiens existe une relation d’une extrême intimité. Nous nous nourrissons de leurs vies supérieures et nous projetons sur eux les aspirations que nous ne pouvons réaliser. Nous les nourrissons de nos aspirations et eux nous nourrissent de leur vie. Ce sont des êtres qui vivent réellement, mais, en même temps, c’est nous qui insufflons notre âme, nos aspirations en eux.»
2001, mondialisation ou antimondialisation ?
La tenue simultanée du Forum économique mondial de Davos, symbole de la puissance du capitalisme néolibéral, et du Forum social de Porto Alegre incarne les deux faces de la mondialisation, inséparables et antagonistes. A Libé qui l’interroge sur ce que ces forums révèlent de l’époque, le «braconnier du savoir» oppose le renouvellement de la notion d’«internationalisme» : «Aujourd’hui, une citoyenneté planétaire doit succéder aux anciens internationalismes abstraits, sans nier les nations concrètes. Le mal contemporain n’est pas la nation, c’est le nationalisme qui refuse toute instance collective supérieure pour traiter les problèmes qui dépassent les cadres nationaux et ignore les besoins vitaux de l’humanité. Nous pouvons et devons avoir une identité citoyenne plurielle: citoyens de notre nation, citoyens européens en ce qui nous concerne, enfin citoyens de la Terre-Patrie. Nous avons ainsi des patries concentriques s’intégrant les unes dans les autres: c’était le lien entre patriotisme terrestre et patriotisme national qui manquait à l’internationalisme.»
2003, la voiture ou comment s’en débarrasser
En 2003, Edgar Morin participe au Comité des sages chargé de surveiller le débat national sur l’énergie. Dans son rapport, c’est la voiture qui concentre l’essentiel des remarques. L’occasion pour Libération de l’interroger sur le sens de cette «intoxication automobile» : «La voiture est devenue un objet de fixation pathologique. […] C’est certainement le plus beau jouet offert à l’homme du XXe siècle. Il procure des jouissances formidables, il symbolise la liberté, le confort, la puissance. En même temps, il développe une ahurissante intolérance à l’égard d’autrui.»
2004, la «Méthode» et l’éthique
Le dernier tome du grand œuvre d’Edgar Morin paraît au Seuil en 2004. Qualifiée par son auteur d’«encyclopédique» au sens étymologique (c’est-à-dire de l’articulation des points de vue et non de l’accumulation «alphabébête»), la Méthode est-elle le travail d’un sociologue l’interroge Libé ? «Je refuse l’étiquette parce que mes écrits sont à la fois sociologiques, psychologiques, historiques, anthropologiques, philosophiques». Et quand on lui demande si, en se projetant aux limites du temps, il ne dépasse pas les bornes, il sourit : «Nous sommes condamnés à cheminer avec comme horizon notre mort personnelle, la mort planétaire et la mort cosmique. C’est dans la qualité poétique de la vie, dans l’amour, la communion, la fraternité, l’amitié que nous trouvons les ressources et l’ardeur pour vivre.»
2006, l’influence de la science
Rebelote en 2006. Libé, qui a de la suite dans les idées, cherche de nouveau à savoir si on peut coller une étiquette à Edgar Morin : «Ceux qui me veulent beaucoup de bien me qualifient de penseur, moi je dis souvent que je suis un “touche-à-tout”. Certes, je sais que l’expression est assez dévalorisante, sauf à propos de Voltaire, dont on disait qu’il était un “touche-à-tout de génie”. J’aimerais être génial, mais je ne saurais le prétendre (rires). En fait, ce sont toujours les autres qui me définissent. Mais celui qui me définit comme sociologue me rétrécit, celui qui me définit comme philosophe, c’est un peu mieux, même si je pense que la philosophie actuelle est souvent très fermée sur elle-même alors qu’une de mes missions est de faire communiquer les sciences et la pensée philosophique.»
2008, Sarkozy et la «politique de civilisation»
Le 8 janvier 2008, le nouveau président Nicolas Sarkozy donne une grande conférence de presse lors de laquelle il se réfère à plusieurs reprises à Edgar Morin et à ses travaux. Il avait rencontré le philosophe quelques jours plus tôt et assuré qu’il avait jugé de façon positive «75 %» de ses décisions. Dans Libé, Edgar Morin détaille le concept de «politique de civilisation» chipé par le Président et donne sa version de son entretien avec le chef de l’Etat : «J’ai l’habitude de m’entendre dire que je fais le jeu de la réaction quand je suis non conforme. Si [Sarkozy] utilise mes idées, tant mieux. S’il les déforme, j’ai moyen de me défendre. En l’écoutant hier, j’ai vu deux Sarkozy : le Sarkozy “d’avant la politique de civilisation” et le Sarkozy “d’après la politique de civilisation”. Quand il parle de qualité de la vie, c’est Sarkozy 2 qui parle. Le chef de l’Etat est un personnage plastique, en mouvement. Il n’a pas encore pris conscience du caractère radical d’une politique de civilisation.»
2015, l’écologie
Edgar Morin a alors 94 ans, et son engagement est intact : il s’insurge contre l’évasion fiscale et s’implique dans la montée de la conscience écologiste, prônant une «civilisation du bien vivre». Il date son éveil à l’écologie de 1969, quand il travaillait en Californie : «Beaucoup de choses doivent décroître : la surconsommation de produits inutiles, l’agriculture et l’élevage industrialisés. A l’inverse, il doit y avoir une croissance de ce que j’appelle l’économie écologisée. L’écologie est la nouvelle frontière.»
2017, c’est quoi le bonheur ?
A l’été 2017, Libération choisit pour son cahier d’été de poser à une trentaine de personnalités cette question simple : «C’est quoi le bonheur ?» Ils se passeront le relais de début juillet à fin août. Le 20 juillet, Edgar Morin reprend le flambeau de Daniel Pennac et passe le témoin à Patrick Chamoiseau : «Je pense que la vie humaine est polarisée entre prose et poésie. Les états prosaïques sont ceux de l’obligation, de la contrainte, de l’ennui. Les états poétiques sont ceux de l’épanouissement du JE dans le NOUS, qui comporte affection, amour, communion, éventuellement exaltation.»
2018, avec Jane Goodall, l’alerte climatique
Ils ne s’étaient jamais croisés réellement avant que Libé les réunisse à Bordeaux. La primatologue Jane Goodall a 84 ans, Edgar Morin 97 ans mais l’échange est vif et en anglais, s’il vous plaît. «Non seulement nous devons comprendre que nous ne sommes pas des êtres séparés de la vie, plaide Edgar Morin, mais que tout en ayant une conscience et une culture humaines, nous sommes aussi des animaux. Nous sommes des primates, des mammifères, des vertébrés, nous sommes faits de cellules, nous sommes les héritiers de toute l’évolution de la vie, nous l’avons en nous ! Chaque fois qu’un spermatozoïde rencontre un œuf, il recommence toute l’histoire de l’espèce.[…] La vie, les espèces, ne sont pas nées par hasard comme le croient encore certains biologistes, il a fallu une créativité pour qu’apparaissent les ailes des papillons, des hirondelles, des chauves-souris, les pattes, l’estomac, le cerveau, tout ceci, c’est la créativité de la vie. Nous ne sommes pas les seuls qui créons, qu’il s’agisse de belles œuvres d’art ou d’architecture.»
2019, échange avec Alain Touraine sur les migrants
C’est l’hypothèse d’une liste «Pour une Europe migrante et solidaire» aux élections européennes prévues trois mois plus tard qui les a réunis. Si, quelques semaines après la naissance de cette idée, ils n’y croient déjà plus vraiment, les sociologues Edgar Morin, 97 ans, et Alain Touraine, 93 ans, restent persuadés que la place que nous faisons aux migrants reste une«question test» posée à une Union européenne sur le déclin. Libé les réunit pour un débat riche, nuancé et amical. «En Europe, explique Edgar Morin, on peut penser qu’il y a encore des espaces inoccupés dans les campagnes, et qu’il n’y a donc aucun problème d’ordre physique ou biologique qui limiterait l’arrivée des migrants. Donc on arrive à cette idée que le seuil est psychologique. A un moment, “on” se sent menacé, saturé, et cela aussi bien par les étrangers qui restent que par ceux qui ne sont que de passage. La question centrale est celle de cette peur de l’arrivée des étrangers. […] La question fondamentale devient alors : comment lutter contre cette dérive psychologique ?»
2020, face à la pandémie
Quasi centenaire et éternel optimiste, le philosophe envisage le confinement comme une occasion inespérée de régénérer la notion même d’humanisme, mais aussi pour chacun d’opérer un tri entre l’important et le frivole. «Pour que l’humanité puisse survivre, elle doit se métamorphoser. […] Au sein de cette aventure inconnue chacun fait partie d’un grand être constitué de sept milliards d’humains, comme une cellule fait partie d’un corps parmi des centaines de milliards de cellules. Chacun participe à cet infini, à cet inachèvement, à cette réalité si fortement tissée de rêve, à cet être de douleur, de joie et d’incertitude qui est en nous comme nous sommes en lui.»
2021, la jeunesse d’un centenaire
Il avait déjà l’aura d’un vieux sage, ses 100 ans renforcent encore cette posture. Quand Libé le rencontre pour faire avec lui le bilan de son siècle, on l’interroge sur le Covid, l’extrême droite, sa jeunesse… Et quand on lui demande quels conseils il donnerait aux jeunes de 20 ans, il s’enflamme : «Il faut être soi-même parmi un tout. Je leur dis : lancez-vous dans l’aventure de la vie ! Surtout ne baissez pas les bras ! Vivez la qualité poétique de la vie, tout ce qui vous dilate, vous enthousiasme, la fraternité, l’amour, l’art, la musique, la danse, la fête. Vivez poétiquement ! Chacun aussi a besoin de reconnaissance par autrui. Nous devons reconnaître ceux qui ne sont pas reconnus : les méprisés, les humiliés. Il faut penser à eux. Ayez le sens de la fraternité pour tous ceux qui souffrent !»
2024, le RN, les extrêmes et l’avenir
Il a 102 ans, pourtant entre les deux tours des législatives provoquées par la dissolution kamikaze d’Emmanuel Macron, Edgar Morin répond présent et appelle, face aux mensonges et aux illusions de l’extrême droite, à former «des oasis de fraternité» : «L’heure d’une nouvelle résistance est venue. Celle d’avant-hier était contre l’occupant nazi, celle d’hier contre le retour de la vieille barbarie de haine et de mépris liée à la nouvelle barbarie du calcul aveugle à l’humanité et du profit déchaîné. […] La nouvelle résistance prend le parti d’Eros, la puissance créatrice, contre Polémos et Thanatos, la guerre et les pulsions de mort, et elle voudrait sauver le genre humain de lui-même.»
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APPIS, MCD et Libé