« Une théorie du complot est souvent moins angoissante qu’une réalité qui inclut une part d’inconnu »
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Depuis quelques années se répand en France une forme de complotisme soft. Il s’agit d’une logique de suspicion généralisée, qui se manifeste plus insidieusement que certaines théories extravagantes (les puces dans les vaccins, le trucage de la mission Apollo, les chemtrails…) et présuppose, derrière toute décision publique, information ou expertise, des intérêts cachés.
Ce phénomène aboutit à des effets préoccupants sur notre capacité à agir collectivement. En effet, comment prendre des décisions d’intérêt général lorsque l’on présuppose des intentions inavouées émanant des différentes strates de la société ? Il invite aussi à une question supplémentaire : pourquoi cette suspicion rencontre-t-elle aujourd’hui un tel écho, y compris auprès de citoyens dits raisonnables et informés ?
Le manque de réponse génère de l’angoisse
Les explications habituelles mettent l’accent sur la désinformation, les réseaux sociaux ou l’affaiblissement de la confiance envers les institutions. Et ces facteurs jouent évidemment un rôle majeur. Mais suffisent-ils à expliquer ce qui rend cette posture si attractive ? Nous vivons dans une époque paradoxale : jamais l’humanité n’a disposé d’autant de connaissances scientifiques, d’informations, d’outils d’accès au savoir, etc. Pourtant, jamais peut-être le soupçon n’a occupé une telle place.
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Comment comprendre ce paradoxe ? Peut-être parce que la suspicion répond à un besoin psychique fondamental : celui de réduire l’incertitude face à la complexité croissante du monde, celle des crises sanitaires, économiques, géopolitiques ou écologiques dont personne ne maîtrise les conséquences et dont nous faisons tous l’expérience d’une forme d’inquiétude voire d’angoisse. Or l’incertitude est difficile à supporter car elle confronte l’être humain à ses propres limites, à son impuissance, à l’impossibilité de tout prévoir et savoir.
La suspicion offre alors un « soulagement », précisément car elle transforme une réalité complexe, indéchiffrable, en une vision du monde cohérente : elle désigne des responsables et leur attribue des intentions. En somme, elle apporte une explication là où subsistent encore des questions dont le manque de réponse possible génère de l’angoisse. De ce point de vue, une théorie du complot est souvent moins angoissante que la confrontation à une réalité qui inclut une part d’inconnu.
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Un savoir de plus en plus désincarné
Cette dynamique ne relève pas seulement d’une intuition. Elle se retrouve dans les enquêtes d’opinion qui mesurent depuis plusieurs années l’érosion de la confiance collective. Pour illustration, le baromètre de la confiance réalisé par Viavoice pour le Don en confiance indiquait lors de sa dernière édition que seuls 13 % des Français font confiance aux partis politiques, 20 % au gouvernement, 32 % aux médias, 35 % aux syndicats et 55 % aux entreprises (1).
Mais une autre transformation mérite peut-être également d’être prise en compte. Pendant longtemps, le savoir était transmis par des figures identifiables : un professeur, un médecin, un parent, un responsable politique. Leur parole pouvait être discutée, contestée, parfois même démentie ; mais elle demeurait portée par des personnes incarnées dont chacun reconnaissait les compétences sans que leurs limites ne remettent nécessairement en cause la confiance accordée à leur savoir.
Désormais, avec les moteurs de recherche puis l’intelligence artificielle, le savoir paraît de plus en plus détaché de ceux qui le produisent ; il apparaît comme étant désincarné. Il semble disponible immédiatement, partout, comme s’il pouvait exister indépendamment de toute subjectivité et de toute erreur humaine.
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Réapprendre le doute
Cette évolution nourrit une attente nouvelle : celle d’un savoir sans faille. Dès lors, les hésitations des experts, les contradictions de la recherche ou les erreurs des institutions ne sont plus perçues comme la marque ordinaire d’une connaissance humaine toujours inachevée, mais comme la preuve d’une tromperie.
Comme si nous supportions de moins en moins la faillibilité de ceux auxquels nous accordons du savoir. Peut-être ne souffrons-nous pas seulement d’une crise de confiance. Peut-être souffrons-nous aussi d’une difficulté croissante à accepter qu’aucun savoir ne puisse nous garantir contre l’incertitude.
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Le défi n’est donc pas seulement de mieux informer : il est aussi de réapprendre collectivement à « habiter » cet espace, un espace étroit, exigeant et parfois inconfortable : celui où l’on doute sans condamner, où l’on questionne sans soupçonner systématiquement, où l’on n’accepte qu’aucun savoir, aucune institution et aucune technologie ne peuvent nous délivrer définitivement de l’incertitude.
Le contraire du complotisme n’est peut-être pas la certitude. C’est peut-être la capacité de demeurer lucides face à ce qui nous échappe.
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