I am my mother's savage daughter The one who runs barefoot cursing sharp stones I am my mother's savage daughter I will not cut my hair, I will not lower my voice. Je suis la fille sauvage de ma mère Celle qui va pieds nus, ensorcelant les pierres pointues Je suis la fille sauvage de ma mère Je ne couperai pas mes cheveux, je ne baisserai pas la voix. Wyndreth Berginsdottir .
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Il était une fois, il était une fois, il était une fois… dans un village, une ville, un château lointain, très lointain… une princesse profondément endormie, protégée par une forêt ensorcelée… Il était une fois, écoutez bien, vous qui êtes là. Entendez le craquement de la forêt qu’un pas humain pénètre, le froissement de la robe de bal sur le lit. Sentez le souffle léger du baiser posé sur la bouche rose. Ce n’est pas si loin que ça, c’est tout près. C’est chez vous peut-être. C’est maintenant, même si le conte est vieux comme le monde.
C’est une histoire faite de milliards d’autres, toujours la même, toujours. Bien entendu vous l’avez entendue déjà. Et vous pensez-la connaître.
Vraiment ?
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Ecoutez à nouveau. Revenez avec moi sur vos pas, dans ce village, cette ville, ce château lointain… Suivez-moi dans la vieille, vieille forêt ou au bord de la rivière sauvage. Suivez moi jusqu’au prochain virage ou jusqu’au bout de la terre. Peu importe la direction que nous prenons, nous trouverons les femmes endormies… il était une fois, il était une fois, il était une fois.
La première, appelons-la Boucle d’Or. Elle est belle comme une aurore. Elle a trouvé son prince. Un prince comme un autre, mais c’est le sien et cela fait trois ans qu’ils s’aiment. Pour célébrer cela il emmène la belle dans cette ville qui tremble comme un rêve, Amsterdam. Ils marchent dans des reflets colorés, pédalent en chantant au bord des canaux, retournent au petit hôtel qu’il a réservé pour elle. Au bar, il glisse ses doigts dans les boucles blondes. Va, ma princesse, à l’étage. Enfile cette jolie robe que j’ai laissée sur le lit pour toi. Ce soir est un moment spécial, juste pour nous. Je vais commander des cocktails, lequel te ferait plaisir ? Elle choisit, avec un sourire. Elle est heureuse. Comment pourrait-on ne pas l’être ?
La deuxième aussi est une princesse. Un peu plus âgée, et mariée depuis treize années. Son époux est un gentil comptable. Elle travaille comme secrétaire en ville. Mais depuis quelque temps elle est tout le temps fatiguée. Et cette pâleur sur son visage. Appelons-la Blanche Neige celle-ci, dans sa jolie maison de banlieue, avec des nains en ciment peint parmi les fleurs du jardin. Le dîner se termine, un de plus dans sa vie parfaitement normale. Elle débarrasse la table, revient s’asseoir lourdement près de lui. Je prends de l’âge, dit-elle en soupirant.
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Tu es encore plus belle qu’avant.
La main qui compte effleure sa joue, doucement caresse les premières rides. Combien y en a-t-il ? Juste ce qu’il faut mon amour. Va t’allonger sur le canapé, ce soir je fais la vaisselle. Grand prince, le comptable. Lorsqu’il a fini, il revient vers elle avec une tisane de verveine. Elle sourit. Il est si gentil, elle est heureuse. Comment pourrait-on ne pas l’être ?
La troisième a quitté sa forêt pour venir rêver au bord d’une rivière. Elle attend que son amoureux la rejoigne, le lendemain, avec sa guitare qui chante doucement Alléluia. Sur la berge ses seins nus et libres saluent le cri rouillé du héron. Elle offre des prières à la Vouivre, l’esprit de l’eau, la serpente ailée qui va vivante au courant clair. Au creux de ses omoplates, la rêveuse sent ses ailes à elle, qui s’ouvrent et se ferment. S’ouvrent et se ferment. Comme une respiration. Au bord de l’eau elle retrouve une amie hollandaise. Salut Pocahontas, je suis venue avec mon mari. Pocahontas n’est pas une princesse, mais ce nom-là lui va, à la rêveuse. Elle préfère le parfum des saules aux riches encens des rois mages, et son van est le plus beau château qu’elle puisse imaginer. Ils discutent tous les trois sous la canicule. Le soleil cogne, et Pocahontas soudain vacille. Le couple dit, ne t’en fais pas, nous allons prendre soin de toi. Bientôt ton amoureux sera-là, il te faut juste un peu de repos, ça ira. Le mari très gentil propose de lui faire un soin Reiki. Demain, au bord de la rivière ? Elle dit oui. Elle sourit. Demain, c’est son anniversaire. Elle est heureuse malgré le coup de chaleur. Comment pourrait-on ne pas l’être ?
Il était une fois, il était une fois, il était une fois… Trois histoires différentes, trois femmes. Et des hommes aussi. Ce ne sont peut-être pas des princes charmants, ces hommes-là. Mais ils ont de bonnes intentions, vous ne trouvez pas ? Ils se montrent délicats. Juste ce qu’il faut. Juste ce qu’il faut… Oh oui… Juste ce qu’il faut.
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Boucle d’Or a descendu l’escalier, moulée dans sa robe fendue, belle à en faire trembler tout l’hôtel. D’ailleurs, la main du prince tremble lorsqu’il lui tend le cocktail qu’elle a choisi. Tu es renversante. Elle répond par un clin d’oeil, puis serre la paille entre ses dents. Elle boit. Pas lui. Il sourit. C’est la dernière chose qu’elle voit, ce sourire-là. Ensuite elle n’est plus renversante. Elle est renversée. Sur le grand lit, la robe relevée. Elle dort et il n’y a pas de forêt pleine d’épines pour la protéger. Pas de bonne fée dans la ville aux mille reflets. Elle dort des milliers d’années. Ce n’est pas un baiser qui vient la réveiller, mais des mains sur son corps. Le crissement aigre de braguettes qui descendent. Ou alors est-ce qu’elles remontent ? Elle est trop engourdie pour vraiment comprendre. Mais comprend pourtant. Immédiatement. Que le prince charmant a dû foirer son dosage.
Les yeux de la belle endormie s’ouvrent un peu plus grand. La pièce tourne dans tous les sens, elle vomit, elle crie. Elle ne sait pas encore ce qui se passe, mais son corps se débat follement, comme un oisillon collé sur le piège à glu. Et elle voit le deuxième homme quitter la pièce furtivement. Elle vomit encore. Le prince panique. Il l’aide à entrer sous la douche, laisse couler l’eau froide qu’elle demande. La robe mouillée n’en finit pas de se fendre. Les boucles d’or coulent comme de la neige sale. Elle sent les décharges d’adrénaline dans ses veines maintenant. Et l’horreur dans son ventre. Elle sait. Elle a été droguée. Par celui qu’elle aimait. Il avait tout prévu. Un conte de fée parfaitement millimétré. Il nie, encore, encore. Elle menace d’appeler les flics. Une prise de sang dira la vérité. Peut-être bien qu’alors le prince charmant voit défiler toute sa vie merdique devant lui, sa vie banale de monsieur tout le monde qu’il a jouée aux dés du plaisir, le temps d’une soirée, en trahissant celle qui depuis trois ans dormait près de lui. Et au bout de sa vie, il voit, ce prince, la prison qui l’attend peut-être. S’il ne trouve pas, là maintenant, la bonne stratégie. Terrifié il avoue, rejetant la faute sur le serveur du bar qui lui a procuré la drogue, lui jurant qu’elle n’a pas été violée. Ni par lui. Ni par l’autre. Il jure et jure et jure. Et pire encore, il dit qu’il l’aime. Elle repense au frottement des braguettes. Etait-ce avant ? Etait-ce après ? Elle ne le saura jamais, et cela hantera sa vie entière. Mais pour le moment elle a un cauchemar à traverser. Alors elle traverse, tant bien que mal. Elle dégage son petit-ami de la chambre. Entre deux hauts-le-coeur elle cherche fiévreusement son téléphone puis appelle sa mère en pleurant. Maman, maman, maman.
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Blanche Neige, dans la jolie maison de banlieue, dort à poings fermés. Le comptable ne se trompe jamais dans le dosage. Sur le site porno où il navigue la nuit, tout est expliqué en détail de toute manière. Où se procurer la drogue et comment l’utiliser. Sa femme est couchée sur le canapé, la tasse de tisane vide à côté. Il sort la caméra et le trépied, remet quelques coussins en ordre, tire les rideaux du salon, se recoiffe. Il faut qu’ils soient beaux tous les deux. Il s’approche d’elle et filme, en soulevant d’une main la paupière de Blanche Neige. Regardez comme elle dort profondément. Blanche sa peau, et blanc son œil. Blancs les seins que le prince dénude, et les fesses qu’il soulève. Tout est parfait. Il est content de lui, le comptable. Elle n’entend pas le bruit de la braguette qu’il déboutonne. Ne sent pas lorsqu’il la pénètre devant la caméra, la tournant et retournant comme une poupée désarticulée, claquant avec fierté la blancheur de ses fesses. Elle ne sait pas que le lendemain des millions d’hommes, partout dans le monde, seront en train de se branler en regardant son viol. Son corps sacré transformé en objet. Elle ne sait même pas que ce site web-là existe. Un site basé aux Pays-Bas avec des utilisateurs partout sur la planète. Motherless est son nom. Oui, un étrange site web qui s’appelle « Sans Mère ». Elle n’appellera pas la sienne, comment le pourrait-elle ? Et pourtant tout son corps crie. Maman, maman, maman.
Pocahontas fête son anniversaire. Encore malade de canicule, elle attend le cadeau offert par le mari de son amie : ce soin Reiki au bord de la rivière. Son amoureux l’a rejointe avec sa fille et son chat aventurier. Ils ont loué pour le week-end un petit bungalow ombragé dans un camping. Un peu de fraicheur lui fera du bien. Un peu de douceur dans sa vie compliquée. Elle sourit malgré la fatigue. Le mari de l’amie est à l’heure au rendez-vous. Il explique que la rivière est bondée de monde, propose de faire le soin dans le bungalow. Bien entendu ce n’était pas prévu. Mais peut-être est-ce une bonne idée ? Elle ne sait pas trop, son corps vacille encore du gros coup de chaleur. La clim tourne dans le salon. Le mari lui propose de s’allonger, lui dit qu’il a apporté de l’huile d’olive pour le massage, tandis que son amoureux et sa fille descendent joyeusement à la rivière. On n’avait pas parlé d’un massage. Et elle ne s’était pas préparée à cette intimité. Il y a ce léger malaise soudain, balayé par la gentille conversation du mari. Elle dit: je dois enlever ma robe alors ? Oui, ce serait mieux. Sous la robe elle n’a que son bas de maillot. Et ses seins nus. La rivière lui manque terriblement soudain. Mais cet homme-là elle le connaît. C’est l’époux de son amie. Celle-ci en qui elle a confiance et qui l’appelle Pocahontas.
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Le soin commence, des mains qui flottent au-dessus d’elle sans la toucher. Elle essaie de se détendre, s’en veut un peu de sa méfiance, finit par fermer les yeux. Son chat dans la chambre se met à miauler. Il n’aime pas cette aventure-là, on dirait. Très vite elle sent l’odeur de l’huile. Très vite les mains sur sa peau. Ce n’est pas un soin Reiki. C’est un massage californien. Mais tout va bien. Tout va bien.
Il commence à stimuler ses chakras, avec une pression des mains sur sa tête, puis son front, puis sa gorge. Puis ce point entre ses seins. Il n’a pas prévenu pour ça. N’a pas demandé sa permission. Elle se dit qu’il n’y a rien de sexuel. C’est juste une pression, calme-toi. Peut-être qu’il sent sa tension, il s’arrête, lui masse les mains puis les pieds. Il a mis le chat hors de la chambre et refermé la porte. C’est idiot, la clim est de l’autre côté. Il fait affreusement chaud. L’odeur de l’huile se mêle à celle de la sueur. Elle commence à se sentir mal. Son petit aventurier, de l’autre côté, ne cesse de miauler.
Le masseur revient aux chakras. Le plexus solaire, le bas du ventre. Il appuie très doucement. Puis pose sa main sur son pubis. Elle aurait dû s’y attendre, il y a un chakra là, elle a tout de même été prof de yoga. Mais elle pensait qu’il n’oserait pas. Qu’il demanderait avant. Lui laisserait l’option de dire non. Il recommence avec ses pressions. Elle a terriblement envie de pleurer. Réalise-t-il ce qu’il lui fait ? Est-ce elle qui sur-réagit en repensant à l’enfilade de ses traumas sexuels ? Elle ne sait plus. Sa tête cogne à nouveau de chaleur. Et déjà elle a honte. De ce qu’elle fera. De ce qu’elle ne fera pas. Quoi que fassent les femmes, elles ont toujours honte, c’est ainsi que ça marche. Ainsi que monsieur tout le monde peut se retrouver à profaner son mont de Venus, le jour de son anniversaire. Il donne une dernière pression puis dit : il y a beaucoup d’énergie ici. Elle ne répond pas. Mais elle sait qu’il a atteint la limite. Que s’il va plus loin elle n’aura plus de doute sur ses intentions. Elle attend la suite. Attend hérissée d’épines tandis que son chat miaule de plus belle. Cela la fait sourire par-delà le cauchemar. Elle sait que ça emmerde le masseur. Peut-être croit-il qu’elle sourit de plaisir ? Il ôte sa main, se penche tout près d’elle, murmure d’une voix mielleuse. Aimerais-tu un Yoni Massage ?
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Elle sait bien ce que c’est. La Yoni, c’est un mot sacré pour désigner le sexe féminin. Elle a l’image soudain de ces doigts d’huile d’olive glissés à l’intérieur d’elle. De son amoureux au bord de la rivière, en train de discuter avec sa fille et cette amie qui l’appelle Pocahontas. De son chat, son familier et frère d’âme, qui depuis le début lui dit que ce n’est pas ainsi que ça devrait se passer. De son immense vulnérabilité sous la canicule. De tous ceux qui ont essayé avant celui-ci. De ceux qui ont réussi. De Boucle d’Or dans sa belle robe et son corps fendu. De la paupière soulevée de Blanche Neige. De la forêt percée de la Belle au Bois dormant. Alors elle ouvre les yeux et, avec son dernier courage, les plante dans ceux de l’homme. Elle dit non. Non. Non.
Le visage du masseur se décompose. Il répond: tu sais, c’est un massage offert avec amour et gentillesse.
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Elle sait.
Elle sait qu’il tente de décrédibiliser ce qu’elle ressent. Que déjà il se protège au cas où elle parlerait. Qu’après l’avoir abusée physiquement, il l’abuse émotionnellement, semant encore le doute en elle, et cette graine de culpabilité comme une fleur carnivore pour la dévorer de l’intérieur. Lui laisser croire que c’est sa faute à elle. Qu’elle a tout imaginé. Qu’elle l’a cherché avec ses seins nus au bord de la rivière. Qu’elle a été trop avenante. Trop confiante. Trop libre. Trop, trop, trop… Oh oui, elle sait ce qui est en train de se passer. Et qu’elle sera d’avance condamnée. Alors elle dit merci.
Juste ça.
Merci.
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Elle n’a pas la force d’autre chose. Elle veut juste qu’il parte. Que tout ça ne soit pas arrivé. Elle dit merci et il s’en va avec son huile et ses doigts dégueulasses.
Lorsqu’elle entend la porte du bungalow se refermer, elle se roule en boule sur le lit contre son chat. Elle ne pleure même pas. Elle dort trois heures d’affilée. Elle dort des milliers d’années.
Elle dort même lorsqu’elle se réveille. Même lorsqu’elle enfile sa longue robe d’anniversaire, met ses boucles d’oreilles et se prépare pour la soirée au restaurant. Elle dort sans rien dire à ceux qu’elle aime.
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Comment dit-on ces choses-là ? Dans sa belle robe noire elle regarde son anniversaire crucifié au milieu du tajine. Elle dort autour de la table où tous ils sont réunis. Elle s’est assise le plus loin possible du mari et elle dort en buvant son cocktail. Elle serre la paille entre ses dents. Elle pose pour la photo que prend sa fille et lui offre son plus beau sourire. Un sourire de belle au bois dormant. Elle dort, elle dort, elle dort.
Peut-être devrait-elle se lever et cracher les mots qui tambourinent aux portes de son cauchemar. Au fait, ton adorable mari m’a proposé un massage de la vulve cet après-midi ; il fait ça avec toutes tes copines ? Ou bien : tu sais mon chéri, pendant que tu trempais tes pieds dans la rivière, cet homme distingué avec lequel tu converses avait la main sur mon pubis.
Les mots pèsent sur sa langue comme du plomb. Elle a peur dans son engourdissement. Que son amoureux casse la gueule du masseur. Ou pire, qu’il ne lui casse pas la gueule. Que son amie soit en colère contre elle. Qu’elle lui reproche son drama. Que ce soit encore sa faute à elle. Puisque les femmes sont toujours coupables. Méchantes, méchantes femmes. Méchante fée qui n’a pas été invitée au baptême de la Belle au Bois Dormant. Méchante Jeanne d’Arc qui a remporté trop de batailles et qu’il a bien fallu brûler. Méchante Pocahontas qui critique le soin Reiki offert avec amour et gentillesse. Elle n’en peut plus d’être méchante de cette manière-là. Elle ne peut pas porter ça. Pas maintenant. Alors elle laisse le monde autour d’elle se figer comme dans un rêve. Elle sait très bien ce qui est en train de se passer car ce n’est pas la première fois pour elle. Elle sait que c’est une réponse post-traumatique. Un état de choc qui a réveillé tous les autres et qu’elle n’est pas capable de gérer. Non, pas maintenant. Merci. Merci. Laissez-moi dormir encore.
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Elle dort ainsi, trois jours et trois nuits. Un vrai conte de fée, vous voyez. Elle dort jusqu’à ce qu’elle revienne chez elle, dans la montagne. Jusqu’à ce qu’elle marche dans la forêt vivante, derrière sa maison. Jusqu’à ce qu’enfin la douleur sorte. Jusqu’à ce qu’elle pleure des rivières. Elle n’appelle pas sa mère, qui est couchée depuis trois mois dans son lit à Paris. Comment lui dire que c’est encore arrivé ? Elle a honte. Dans sa gorge les mots restent bloqués. Maman, maman, maman…
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La Belle au Bois Dormant, celle du vieux conte, elle non plus n’a pas pu appeler sa mère. Celle-ci était plongée dans un sommeil de mort, comme tous les habitants du château. Nous voici donc avec une princesse sans mère, évanouie, vulnérable. Nous voici dans un monde où les femmes se retrouvent sans cesse endormies. Nous voici dans un monde sans mères. Motherless. Comme le site porno hollandais où passe en boucle la video de Blanche Neige. Un monde où les femmes ont perdu leur pouvoir et sont devenues des objets. Les filles, les mères, les sœurs, les grand-mères. Droguées aux tisanes du patriarcat. Abusées encore et encore. Violées, comme les forêts violées, par des hommes qui sont tout ce qu’il y a de plus normal. Des prédateurs qui portent le masque de monsieur tout le monde. Votre collègue de boulot. Votre voisin. Votre cousin. Votre petit ami. Le mari de votre amie. Le père de vos enfants.
Avez-vous entendu parler de l’affaire Pélicot ? C’était chez nous en France il n’y a pas si longtemps. Gisèle Pélicot, droguée, violée et filmée par son mari. Violée aussi par au moins cinquante autres hommes qu’il avait invités à la fête. Pas des tueurs en série ceux-là, non. De parfaits monsieur tout le monde. Et la fête a duré des années pour Gisèle. Le viol à grande échelle de la Belle au Bois Dormant.
Les journalistes ont appelé cette horreur-là: le procès des hommes ordinaires. Comment se protéger de ce cauchemar parfaitement orchestré de l’ordinaire ? Car monsieur tout le monde est partout avec sa braguette avide qui descend fiévreusement et son envie de pénétrer les femmes. Monsieur tout le monde est très très nombreux. Savez-vous combien de personnes ont utilisé le site porno Motherless, seulement sur le mois de mars 2026, un peu avant sa fermeture ? 82 millions. 82 millions de putain de princes charmants, assis sur leur canapé taché à regarder l’horreur sans broncher. Et parmi eux, combien se sont dit : tiens, quelle bonne idée, je devrais peut-être essayer…
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Le viol, c’est comme le loto. Cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance.
Est-ce dans les gènes des hommes, vraiment, de percer ainsi les corps des femmes (et accessoirement des enfants), de labourer violemment la terre comme les ventres, de profaner les vulves sacrées et les forêts vivantes ? Certains masculinistes en sont convaincus :
«Les éjaculations, qui projettent son sperme hors de son corps, confirment également l’existence d’un mouvement masculin qui part de l’intérieur vers l’extérieur. Contrairement à la femme, dont les organes génitaux sont intérieurs et réceptifs, l’homme possède des organes génitaux intrusifs qui prédisposent à des comportements intrusifs : pénétration de la femme certes, mais aussi pénétration de la matière, pénétration jusqu’au fond des océans, pénétration de l’immensité de l’univers.»
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Propos du psychologue masculiniste Francis Dupuis-Déri, cités par l’écrivaine Victoire Tuaillon dans son ouvrage Les couilles sur la table.
Tout va bien. Si monsieur tout le monde a cette obsession de la pénétration et de la conquête, c’est parfaitement naturel, c’est juste parce qu’il a ce pénis que le bon dieu a placé entre ses jambes viriles. Il peut donc continuer ses intrusions et percer l’univers et les femmes sans se remettre en question…
Et c’est ce qu’il fait. Sur la page d’accueil du site Motherless, les investigations des journalistes ont recensé en une seule semaine 20 000 vidéos taguées avec des mots clés sans équivoque : inceste, viol, sœur, écolières… On trouve aussi le mot sommeil, accompagné de hashtags évocateurs, comme «évanouie» ou encore «contrôle des yeux». La paupière soulevée de Blanche Neige. La pénétration légitime et ordinaire. La malédiction de la Belle au Bois Dormant.
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Le site Motherless a été finalement interdit et fermé après le scandale, mais ne nous y laissons pas prendre. Monsieur tout le monde peut poster ses exploits sur d’autres sites porno en toute impunité tandis que sa belle ne cesse de dormir. Et on continue à violer et à salir les femmes ailleurs, dans de riches villas comme celle d’Epstein aux Etats Unis, dans les académies du viol et les campings, dans les soirées étudiantes, dans les familles bien pensantes, chez les bourgeois comme chez les ouvriers. Partout, partout, partout, le pénis intrusif des hommes ordinaires fait ce qu’il est censé faire. Tout ça à cause d’une pauvre éjaculation dirigée vers l’extérieur. Il en faut si peu, n’est-ce pas, pour changer la face de l’univers…
Mais notre société patriarcale n’a pas attendu les propos déments d’un masculiniste pour légitimer le viol des femmes et la domination de la terre. La culture du viol est complètement ancrée dans nos mythes et contes occidentaux à tel point qu’elle ne surprend plus personne et devient la normalité. Femmes et hommes grandissent parmi des histoires, des paroles, des chansons qui rendent ces violences «naturelles» et parfaitement acceptables.
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A la claire fontaine, m'en allant promener, j'ai trouvé l'eau si belle que j'ai été violée... .
Et oui, les spécialistes du folklore européen s’accordent tous aujourd’hui pour dire que cette chanson-là raconte, de manière déguisée, un viol. Combien de petites filles et petits garçons la chantent encore en choeur sans savoir l’horreur derrière le bouton de rose ?
J’ai été élevée dans les chansons, mes grands-parents du côté maternel chantaient tout le temps. Avec eux, lors des grandes réunions familiales, j’ai chanté à tue tête des histoires de viol sans jamais les comprendre, laissant s’enfoncer en moi des graines insidieuses qui m’apprenaient qu’une femme doit se laisser faire puis se taire et porter la honte sans broncher. Connaissez-vous Jeanneton avec sa faucille ? La petite Jeanne s’en va couper des joncs et rencontre quatre beaux garçons, dit la chanson. Le premier, un peu timide, l’embrasse sur le menton. Le deuxième lui soulève le jupon. Le troisième l’allonge sur le gazon. Et voici la fin de la comptine :
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Ce que fit le quatrième lalirette, lalirette ce que fit le quatrième n'est pas dit dans la chanson. Si vous le saviez Madame lalirette, lalirette si vous le saviez Madame vous iriez couper des joncs. .
Iriez-vous couper ces joncs-là mesdames ?
Oui, évidemment, les femmes adorent soulever leurs jupons et se faire renverser par quatre hommes ordinaires ! Ces salopes rêvent toutes d’un bon petit viol dans la prairie fauchée…
Je pourrais vous faire une longue liste de tous ces viols légitimés par les mythes, les contes, les chansons : de la belle endormie dans la Digue du cul qui se fait violer dans son sommeil et bien entendu en redemande -c’était la chanson préférée de mon père- aux nymphes trop innocentes qui perdent leur virginité sous les brumes et les plumes de dieux prédateurs. Et bien sûr il y a la plus célèbre de toutes : la belle au bois dormant avec cette bouche ronde et douce comme une invitation…
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Il était une fois, il était une fois, il était une fois… une princesse qui dormait très profondément, dans un conte aussi vieux que le monde.
Oui, vous l’avez entendue mille fois déjà cette histoire-là.
La jeune beauté innocente. Le sortilège. La forêt autour d’elle comme une muraille de protection. Et ce prince qui débarque avec son épée à sa ceinture. Qui colle sa bouche audacieuse à la bouche engourdie. Son sauveur. Auquel elle n’avait rien demandé, soit dit en passant… Mais c’est paraît-il le héros dont chaque jeune-fille doit rêver. Doit rêver en continuant de dormir bien gentiment tandis que les bûcherons dégomment sa forêt. Mais revenons un peu sur nos pas, et remontons les siècles jusqu’au début de l’histoire, dans le château lointain, il y a longtemps, si longtemps… Bien avant internet et Motherless, bien avant les drogues bien ou mal dosées, et les soins Reiki très particuliers… Il était une fois…
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Il était une fois un roi et une reine, qui connaissaient enfin la joie d’avoir un enfant. Une petite fille, belle comme l’aurore. Et pour son baptême ils décidèrent d’inviter les femmes sages du royaume, qui, paraît-il, étaient aussi des fées. Elles étaient neuf sur ces terres généreuses, ou bien elles étaient treize. Des chiffres sacrés avec lesquels il ne faut pas jouer. Mais les parents jouent. Il manque une assiette d’or pour la dernière fée, et on décide de ne pas lui envoyer d’invitation. L’oubliée se pointe tout de même avec son numéro 13 et ce pli amer à sa bouche. Puis elle maudit la princesse. Celle-ci mourra dans sa quinzième année, piquée à la pointe d’un fuseau.
Les parents de la petite ne veulent bien entendu pas que cette abomination arrive. Quinze ans, c’est trop jeune pour mourir. Alors, une des fées invitées réduit la malédiction à un sommeil de 100 ans. Dans le lointain royaume, tous les rouets et fuseaux sont brûlés. On ferme les portes du château, on relève le pont levis, on renforce les murs épais. La petite fille grandit bien à l’abri dans sa cage dorée. Entourée de servantes pour la protéger. Ah oui, la protection. Toutes ces choses qu’on fait pour empêcher les malheurs d’arriver aux femmes…
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J’ai souvent essayé d’imaginer l’enfance qu’elle a dû avoir, la princesse. Pas de courses folles aux bois frissonnants, pas de baignades dans la rivière, pas de fugues rêveuses sous la lune. Pas d’ailes pour voler. Pas de solitude, jamais, car il fallait toujours quelqu’un pour la surveiller. Et bien entendu pas de lin à filer. Pas de lin, pas de fuseau, pas de quenouille, pas de rouet. Rien qui puisse piquer dans le temps suspendu du royaume. C’est comme si elle était déjà morte, la presque jeune-fille. Livide et momifiée sous les bonnes intentions de ses parents. Dans le monde sans mères, c’est ainsi que ça se passe. Les femmes, vulnérables, se retrouvent enfermées par précaution. Pour les défendre de ces «éjaculations tournées vers l’extérieur», on construit des cages de béton autour d’elles. Des cages de tissu pour cacher ces corps qui excitent les sens et donnent des envies de toucher. Des cages morales pour qu’elles apprennent à rester bien sages et à ne pas se faire remarquer. Des cages partout pour que tous ces pauvres hommes ordinaires cessent de succomber à la tentation. Des cages, des cages. Et dans les cages, des ailes coupées. Ça tombe bien pour monsieur tout le monde, la plupart des abus ont lieu dans ces cages-là, derrière les barreaux bien huilés de l’intimité.
Le malheur arrive tout de même pour la jeune princesse. Le destin enfonce la porte de la cage. Les parents épouvantés ont bien tenté de clouer les doigts anciens des Parques et des Nornes. Mais ce sont elles qui décident et qui coupent les fils, toujours. Méchantes Nornes, disent-ils. Méchante fée. Avez-vous remarqué comme les femmes sont méchantes dans tous ces vieux contes ? Ce sont souvent elles qui jettent les malédictions et les mauvais sorts. Elles qui foutent la merde. Elles qui prouvent que les cages ne servent à rien. Car c’est le monde qu’il faut changer. Les hommes ordinaires, l’horreur ordinaire. Les princes charmants. Celui de la belle endormie la sauve d’un baiser. Elle se réveille. Il l’épouse. Ils sont heureux jusqu’à la fin des temps. Enfin… ça c’est la version Disney. Les Nornes ricanent derrière. Les entendez-vous ? Les Parques se tapent sur le ventre en versant des larmes de rire. Elles savent, elles qui n’ont jamais cessé de tisser les trames de nos vies. Elles connaissent les versions plus anciennes et moins édulcorées. Laissez-moi vous raconter…
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Car c’est une vieille, vieille histoire, voyez-vous, que celle-ci. La version écrite la plus ancienne est française, et ce conte-là est celui de PerceForest, composé au quatorzième siècle. Rien que le titre, ça ne me dit rien qui vaille… Je n’aime pas les perceurs de forêts. La forêt n’est pas faite pour ça, être percée. Plus on lui fout la paix, plus elle protège les vies qu’elle abrite…
Quoi qu’il en soit le début de l’histoire est toujours à peu près le même, l’invitation foireuse des parents, le sortilège, la pointe du fuseau ou l’écharde de lin. Puis le grand sommeil. Et cette forêt que la bonne fée, celle qui a réduit la peine éternelle à seulement un siècle, fait pousser autour du château. Une muraille végétale impénétrable, remplie d’épines, et qui pousse à une vitesse folle. Une forêt primaire enchevêtrée de ronces pour protéger la belle endormie.
Ça me parle. Je ne me sens jamais aussi protégée qu’au fin fond d’une vieille forêt.
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Au-delà du château silencieux et des arbres austères, les légendes malgré tout commencent à circuler. Sur l’or et les richesses du palais enchanté, sur la jeune princesse, sur le héros qui pourrait trouver là son heure de gloire. Des chevaliers viennent, en veux-tu en voilà, avec leurs épées et leurs éperons cherchant à percer la muraille d’épines. Mais tous finissent par s’y empêtrer, et, prisonniers des ronces, ils meurent dans une lente et douloureuse agonie. Ça c’est mon moment préféré de l’histoire 😉
Jusqu’à ce que ce chasseur passe par là. Un roi, qui entend à son tour la légende de la belle endormie et débarque dans l’histoire avec son honneur et ses envies de triomphe. Il finit par y arriver celui-là. Il perce la forêt à grands coups d’épée, de hache, de hargne. Il perce car c’est dans la nature de l’homme d’être intrusif, n’est-ce pas ? Comment lui en vouloir ? Avec ses bottes qui claquent il entre dans le château. Il avance dans la chambre où repose la belle au bois dormant. Il ne l’avait pas imaginée aussi jolie et fraiche. Aussi désirable. Il dépose un baiser sur sa bouche sans défense. Et, puisqu’elle ne se réveille pas, il la viole. La viole dans son sommeil.
Bien entendu le conte ne dit pas les choses aussi crûment que moi. Un peu de délicatesse, voyons, il s’agit d’un prince. Cependant, neuf mois plus tard, dans le château, il y a une naissance. Le violeur ne sait même pas que son intrusion a donné des fruits, car après sa petite affaire il est retourné dans son royaume avec sa bite et son épée. Parti retrouver sa reine. Et oui, il est déjà marié notre prince charmant. Il a vraiment tout pour plaire !
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Quant à la belle au bois dormant, elle accouche comme une mère ourse, tétée par ses petits dans son hibernation. En tétant ainsi, l’un des bébés suce le doigt piqué par le fuseau et la princesse se réveille. Oh quelle belle surprise ! Elle a deux enfants et elle ne sait pas comment c’est arrivé ! Mais elle est mère maintenant. Et elle fait donc ce que font toutes les mères. Elle donne son amour et prend soin de ses oursons. Les histoires malgré tout vont bon train dans le royaume, on parle beaucoup de cette princesse enfin réveillée avec ses deux enfants tombés du ciel qu’elle a appelés Lune et Soleil. Ça arrive aux oreilles du prince charmant qui avait complètement oublié cet incident dans la forêt… Il revient dans le château réclamer sa paternité. Les deux amants coulent des jours heureux à l’abri de la forêt percée.
Oui, vous avez bien lu. Un viol bien gentiment transformé en histoire d’amour. Dans le monde sans mères, c’est ainsi que ça se passe. Les princesses profanées épousent le salaud et gardent leur honneur. Elles ferment leur gueule et continuent d’écarter les cuisses pour leur sauveur. Elles restent bien sages dans leurs cages.
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Je me demande souvent ce que j’aurais préféré si j’avais été à la place de la princesse : mourir à 15 ans à la pointe du fuseau maudit, ou survivre pour passer ma vie entière aux côtés de l’homme qui m’a violée ? Je crois que la méchante fée n’était finalement pas si méchante que ça… Quant à l’épouse du roi, celle-ci a le culot de mal prendre les choses : elle veut faire cuire les enfants pour se venger. Méchante, méchante femme trahie, qui ne sait pas rester à sa place et souffrir en toute discrétion. L’histoire finit bien, fort heureusement. La méchante est brûlée. Un bel exemple pour toutes celles qui pourraient avoir envie de se révolter. Le héros est libre désormais et peut épouser la jeune mère tout en continuant à couper les arbres et percer l’univers.
La belle au bois dormant semble heureuse dans le château lointain, sauvée de la honte par le sacrement du mariage. La belle, avec ses beaux enfants, qui ne cesse de sourire dans son sommeil. Car elle dort encore bien entendu, avec ses yeux grand ouverts. Tout le monde dort, depuis tellement longtemps, dans ce foutu château, au cœur de cette forêt détruite. Et vous dormez-vous ? Croyez-vous qu’il s’agisse d’un simple conte de fées ?
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On me demande parfois pourquoi la vie jette sur ma route toutes ces violences-là et ces abus qui reviennent. Pourquoi le chemin des orties me garde dans son sortilège. Pourquoi c’est encore arrivé à Pocahontas, au bord de sa rivière, le jour de mon anniversaire. Bien entendu, c’est sa faute. C’est déjà sa faute lorsque ça arrive une seule fois. Alors, vous imaginez, quand c’est une longue enfilade de violences et de trahisons qui s’enroulent à son cou comme un collier de perles noires. Les psys disent en hochant la tête qu’elle est la victime qui cherche son bourreau. Que c’est elle le problème. Pauvre bourreau innocent, avec son pauvre pénis qui n’a rien demandé ! Et méchante victime qui tombe toujours sur les mêmes salauds. Les psys ne parlent pas en revanche des 82 millions de monsieur tout le monde qui se branlent sur Motherless. Ni de tous ces autres parfaitement ordinaires qui font de même dans les dunes, dans le train, la forêt, à la bibliothèque, à la piscine, à la rivière, en matant leur sœur, leur amie ou leur nièce, sortant leur sexe et leurs doigts comme on ouvre un mars collant, vissant leurs yeux gourmands sur la moindre courbe ou le moindre téton qui pointe. Les bourreaux sont décidément bien faciles à trouver… Est-ce Pocahontas le problème, vraiment ? Est-ce Boucle d’Or avec cette robe fendue ? Blanche-Neige avec sa confiance naïve ?
Pourquoi est-ce encore arrivé ? dit le psy en hochant sa tête patriarcale. Allez demander ça aux millions de femmes de #metoo. A la forêt qu’on coupe sans cesse et qui est peuplée d’adolescents grêles. Allez demander à la rivière vide de ses poissons, à l’océan ravagé, aux animaux classés nuisibles, aux insectes anéantis, aux ciels étoilés cisaillés de satellites, aux dauphins asphyxiés dans les filets de la pêche intensive, à tout ce qui disparaît jour après jour au nom de ce besoin de perforer qu’ont les hommes.
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Allez demander à toutes les autres, avec leurs colliers trop lourds, dans ce monde sans mères. Des inconnues, des amies, des femmes de votre famille. Toutes celles qu’on endort avec des drogues, des dogmes, des chansons, de la manipulation psychologique, de l’alcool, de la culpabilité, des promesses. Ces violences-là ne sont pas seulement les leurs. Elles nous appartiennent à tous. Elles sont celles d’une culture qui s’est perdue en chemin. La culture du viol, de l’oppression féminine, du vivant et des corps considérés comme des objets. C’est une histoire ancienne et les contes de fées en gardent la mémoire édulcorée. L’histoire est tellement ancrée en nous que finalement son fonctionnement ne nous choque plus. Cette culture-là transforme l’ignominie en ordinaire. L’insoutenable en normalité. Le monstre en prince charmant. Elle enveloppe les femmes violentées dans le manteau de la honte. Nous dit que c’est de notre faute, toujours. Qu’on est trop faibles ou trop naïves. Trop aventurières ou trop provocantes. Trop souriantes. Habillées trop court.
Et vu que c’est notre faute, tout ça, le risque devient notre responsabilité. C’est à nous de nous conduire comme il faut pour éviter les ennuis. A nous de ne pas sortir la nuit. De ne pas aller traîner dans les bars pour ne pas recevoir un coup de seringue. A nous d’être hyper vigilantes en permanence. De ne pas être avenante plus qu’il ne faudrait. De ne pas trop nous faire remarquer. Dans notre monde endormi, on demande aux femmes de se mettre en cage pour leur sécurité.
Et parallèlement on ne cesse de les sexualiser. Mets tes dessous en dentelle, puis cache-toi pour que je ne te mange pas, dit monsieur tout le monde à sa femme. Je voudrais que la belle au bois dormant se réveille. Je voudrais qu’elle plante ses yeux dans ceux du prince et réponde : il y a un souci mon chéri avec cette faim que tu as, tout le temps, et qui n’a rien de naturel. Ce serait bien que tu commences à t’en occuper au lieu de me demander de m’en protéger. Car ma cage ne cesse de rétrécir et je n’ai plus nulle part où aller. Où pourrais-je bien me réfugier vu que tu as déjà percé toutes les forêts de la terre ?
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Pocahontas a du mal à dormir depuis son anniversaire. Elle revoit en boucle l’image de ses ailes disloquées flottant dans la rivière, et toutes ses plumes collées d’huile d’olive. Elle ne peut pas appeler sa maman, alors elle appelle d’autres mères. Elle appelle la Vouivre farouche, qui vole encore au-dessus du courant clair. Rouge rubis à son front, et dans sa bouche des crocs de vipère. Lorsqu’un homme essaie de lui voler son joyau, elle le dévore. Car il y a un souci mon chéri. Elle appelle Méduse avec ses cheveux de serpents et ses yeux de pierre, Méduse changée en monstre après avoir été violée par Poséidon. Il y a un souci mon chéri. Elle appelle Médée la sorcière, celle qui a offert la toison d’or à Jason, un peu avant qu’il l’abandonne pour une autre plus commode et plus riche. Médée la terrible qui a fait cuire ses enfants, refusant le sacrifice d’elle-même que la société lui demandait. Il y a un souci mon chéri. Elle appelle Lilith. Elle appelle Circé. Morrigan aux ailes de corneille, Cerridwen au puissant chaudron. Elle appelle toutes celles qui ont refusé la cage. Toutes celles qui comme elle sont allées libres et sauvages. Et nues au bord des rivières.
C’est ainsi que je vais, comme mes mères anciennes et féroces. Avec mon corps libre et mes cheveux défaits. Et cela donne faim à certains. Mais ce qu’ils font de leurs yeux, de leurs mains, de leur sexe, cela leur appartient. Cela n’est pas à moi. Je ne porterai pas le manteau de leur honte. Je ne laisserai pas mes sœurs le porter. Je n’irai pas me mettre en cage pour me protéger de leur désir. Je ne cacherai pas mes seins, mes mamelles sacrées qui ont nourri trois enfants. Je ne rallongerai pas ma jupe. Je ne couvrirai pas mes cheveux. Je resterai vivante et vraie et chaleureuse. Et bien réveillée avec ces ailes d’enfance qui palpitent à mon dos et qu’un mauvais masseur a confondues avec de la naïveté. Je ne cesserai pas de danser. Je ne renoncerai pas à cette part de moi pour que les hommes cessent de vouloir me toucher. Je ne laisserai pas des murs de sécurité se dresser autour de mon plaisir de vivre. Ce n’est pas à moi de changer. C’est toi qui a un souci mon chéri. Un putain de sérieux souci.
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Ma liberté n’est jamais un oui à la faim inassouvie de monsieur tout le monde. Et je crache mon non à la violence ordinaire. Je refuse ce monde sans mères avec ses rivières muselées et ses forêts ravagées. Je refuse de croire que la violence masculine est naturelle et inscrite dans les gènes. Que l’intrusion est une fatalité à laquelle on doit se résigner. J’ai passé suffisamment de temps avec les bêtes pour savoir que ce n’est pas dans la nature des mâles de percer les femelles et de ravager la terre. Ce n’est pas dans la nature. Non, non. C’est notre culture démente qui a un souci.
J’invoque les mères puissantes que le patriarcat a voulu enterrer. Les femmes qui ont été appelées méchantes. Méchantes, méchantes femmes, venez, et faites-vous entendre ! J’appelle Jeanne la guerrière, Jeanne la sorcière, violée dans sa prison avant d’être brûlée. J’appelle Eve qui a eu bien raison d’écouter le sage serpent. J’appelle Pandore punie d’avoir ouvert cette foutue boîte qu’un dieu masculin avait créée. J’appelle toutes les nymphes abusées par les dieux dégénérés de l’Olympe, les Pléiades poursuivies par Orion le chasseur, Calysto violée par Zeus et changée en ourse avant d’être jetée au ciel avec son enfant. J’appelle Boyne, la déesse ancienne devenue rivière parce qu’elle avait bravé l’interdit et plongé ses yeux à la fontaine de vérité. J’appelle Kali la féroce, Cailleach et ses tempêtes, Madeleine transformée en putain. J’appelle Tiamat la première mère découpée en morceaux, et Mélusine aux bains de serpent. J’appelle les femmes monstres, les audacieuses, les disloquées, les trahies, les enterrées. Les méchantes femmes coupables d’avoir un vagin. Coupables dans ce monde sans mères.
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J’appelle. Appelez avec moi, si vous l’osez, ou bien préférez-vous dormir ?
Appelons ensemble en crachant sa tisane à la gueule de monsieur tout le monde. Appelons pour que les mères reviennent dans leur pouvoir, avec leurs grands bras chaleureux et forts, et leurs bons rires, et leur tendresse. Et toute cette sagesse qui échappera toujours à tous les bûchers du monde. Appelons pour que leurs filles cessent d’être violées par ces salopards de princes charmants. Appelons pour que les forêts et les rivières aillent libres et sauvages et ne soient plus outragées. Il faut que toutes les femmes appellent. Et les hommes aussi. Et les hommes surtout. Que le fils dise à son père : il y a un sérieux souci. Que le frère parle au frère. La sœur à sa cousine. L’amie à l’ami. Le grand-père à la petite fille. Le féminisme n’est pas qu’une histoire de femmes. C’est tout autant une histoire d’hommes. Et les hommes doivent dire cette histoire. Pour que les forêts et les corps des femmes cessent enfin d’être profanés.
J’appelle, j’ai besoin de vous entendre crier avec moi au bord de la rivière, aux canaux frissonnants d’Amsterdam, dans la maison aux nains de jardin, dans la forêt tellement gérée qu’elle finit par brûler, dans la ville, le village, le lointain château. J’ai besoin que cette nouvelle fois, sous la canicule, ne soit pas pour rien. Venez transformer le plomb en or avec moi. Le cauchemar en force de changement. Appelez, s’il vous plaît. Pour elles, pour moi, pour vous. Appelez les mères, ici, maintenant, partout. Appelez dans la nuit glacée de ce monde fou. Appelez, comme j’appelle en pleurant.
Mamans, mamans, mamans…
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Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existé n’est absolument pas fortuite et ne peut pas être le fruit d’une pure coïncidence… Le “conte de fée” que j’ai partagé ici est bien réel, de même que les femmes que j’ai évoquées.
Je vous recommande chaudement -aux femmes et surtout aux hommes- la lecture du livre de Victoire Tuaillon: Les couilles sur la table. Merci à C.K. de me l’avoir offert.
Je partage ici aussi la bouleversante vision de l’écrivaine Elayne Kalila sur ce qu’il advient d’un monde sans mères…
Vous pouvez trouver l’envoûtante chanson “Savage daughter” sur toutes les plateformes dédiées à la musique.
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Et Maman, si tu lis ça… je t’aime.
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Les photographies ou peintures partagées sur ce compte Conversations Sauvages sont les miennes ou celles de mon compagnon Matt. Pas d’IA ici, pas d’artifice, pas d’imagination pillée. Juste la créativité vraie et la joie de la partager. Refuser d’utiliser l’IA, c’est aussi préserver l’eau vivante et la terre.