Coulée de boue au Népal : regarder notre responsabilité en face
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Cet Etat d’Asie du Sud, victime d’une catastrophe meurtrière le 26 août, paie le prix «disproportionné» des effets d’un réchauffement climatique dont il est n’est que très peu comptable.
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La tragédie que vit actuellement le Népal n’est sans doute qu’un avant-goût de ce que nous réservent les effets du dérèglement climatique et nous aurions tort de détourner les yeux au prétexte que cet événement serait très lointain et ne nous concernerait pas. Contrairement à ce que de nombreuses rumeurs ont laissé entendre, ce n’est ni un séisme, ni une vidange brutale d’un lac proglaciaire qui a déclenché le déferlement de roches, glace, boue et eau sur les pentes nord d’un sommet de la chaîne himalayenne, submergeant humains, bêtes et infrastructures.
Nos enquêteurs de CheckNews ont pu établir que la montagne s’était effondrée d’elle-même, des substrats rocheux se détachant de la paroi et emportant dans leur chute la partie basse d’un glacier qui avait été au préalable déstabilisé par la fonte liée au bouleversement climatique provoqué par l’homme. Ce qui fait dire à la parlementaire népalaise Sumnima Udas, citée dans le New Yorker : «Le Népal, qui émet très peu de gaz à effet de serre, paie un prix totalement disproportionné pour une crise dont il n’est pas responsable.»
Cette tragédie, dont les coûts humains (près de 800 morts et plus de 3 000 disparus, selon un bilan provisoire) et économiques s’annoncent exorbitants, est un bouleversement de plus pour le Népal après les séismes de 2015 qui avaient tué près de 9 000 personnes, et le soulèvement de la jeunesse népalaise contre la corruption, en 2025, qui avait forcé le Premier ministre à démissionner au prix de 72 morts. Le pays, qui misait beaucoup sur le tourisme pour se refaire une santé, se retrouve soudain ramené dix ans en arrière, estime Sumnima Udas.
Autant d’arguments qui militent pour lutter sans relâche contre le dérèglement climatique, en espérant que le déni du phénomène ne soit qu’un épisode de l’histoire, et surtout intégrer davantage les pays vulnérables à des discussions au sommet sur le sujet, eux qui sont concernés au premier chef, voire aider d’une façon ou d’une autre à compenser des tragédies dont nous sommes, nous Occidentaux, en grande partie responsables.
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Au Népal, les secours face à l’horreur et l’urgence : «Aidez-moi à les retrouver le plus vite possible s’il vous plaît»
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Aidés d’une nuée d’hélicoptères, les autorités du pays et les habitants organisent des opérations de sauvetage dans des conditions périlleuses, après les crues meurtrières de mercredi 26 août. Avec l’espoir de trouver des survivants dans des villages isolés, piégés par la boue et les décombres.
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Sous des collines verdoyantes aux parois escarpées et baignant dans la brume, la rivière Trishuli n’en finit pas de gronder, faisant déferler ses vagues à grande vitesse vers l’aval. Les flots meurtriers, mélange grisâtre d’eau, de boue et de roche, ont repris de la vigueur, après de nouvelles pluies survenues dans la nuit de samedi 29 à dimanche 30 août. Le bilan des crues dévastatrices, survenues le matin du mercredi 26 août au Népal et en Chine, continue de s’alourdir. Le gouvernement népalais dénombre 797 morts. Plus de 2 500 personnes sont toujours portées disparues dont quatre Français.
«Je n’ai jamais vu la rivière comme ça, normalement c’est un petit cours d’eau. On savait qu’il pouvait y avoir des crues ici mais on n’aurait jamais pu imaginer une telle catastrophe», raconte Babin, 35 ans, un habitant de Bidur, une ville de 60 000 habitants du district de Nuwakot, particulièrement touché par les inondations, à une cinquantaine de kilomètres de Katmandou. «Comment penser qu’un glacier tout là-haut, entre la Chine et le Népal, ait pu provoquer ça ?”, interroge son ami, Pudra.
Depuis quatre jours, Bidur tente d’émerger du chaos. «Avant, il y avait un grand marché ici, c’était une zone très fréquentée», dit Babin en pointant du doigt un amas de terre et de gravats dont dépassent péniblement les derniers étages de bâtiments ensevelis. Le bras de rivière s’est élargi subitement, engloutissant des dizaines d’échoppes et de maisons de ce quartier commerçant situé sur les berges.
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«Il y a encore des corps ensevelis par endroits»
Dimanche 30 août, des tractopelles et une nuée de bénévoles, membres d’équipes de secours ou des autorités locales en gilet fluo, continuaient de déblayer la route longeant la rivière, sous une chaleur moite. «On aide à récupérer les documents importants des bâtiments administratifs dévastés», explique Manil, un secouriste, casque de chantier et talkie-walkie à la main.
Au loin, deux hommes et une femme tentent de sauver, à la force des bras, une commode aspirée par la boue. Avec prudence. «Il y a encore des corps ensevelis par endroits, on le sait parce que nos collègues en ont senti l’odeur», assure Manil. Ils sont peu nombreux à tenter de sauver leurs affaires : les autorités ne veulent pas que les gens s’approchent car la rivière gronde dangereusement.
Au milieu des allées et venues des jeeps d’ONG internationales, une silhouette demeure figée. Manisha Khatun, 19 ans, se tient debout, vêtue d’un voile vert immaculé, accrochée au sac à main rose pâle qui contient toutes ses affaires. La jeune fille ne semble même pas entendre le vacarme causé par le ballet d’une dizaine d’hélicoptères se relayant dans le ciel.
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«Je cherche mon frère et ma sœur»
«Mon père travaillait à Bidur, il est mort dans la crue. Ma mère travaille à l’étranger. Je cherche mon frère et ma sœur, ils ont huit et dix ans. On m’a dit qu’ils étaient vivants. Aidez-moi à les retrouver le plus vite possible s’il vous plaît», dit-elle d’une voix pleine d’angoisse et de fatigue. Domestique à Katmandou, elle raconte être partie seule de la capitale, sans prévenir son employeur, endurant trois heures de routes escarpées en minivan pour atteindre Bidur, où se trouve un camp de l’armée reconverti en base arrière des opérations de secours, à une centaine de kilomètres au sud de la frontière tibéto-népalaise.
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D’un ton expéditif, un policier lui indique la marche à suivre : décliner le nom des personnes recherchées aux policiers puis s’inscrire sur la file d’attente des hélicoptères. A cause des routes et des ponts effondrés, seule la voie aérienne pourra permettre à la jeune fille de rallier le village de Trishuli, où, croit-elle savoir, seraient coincés ses proches. «L’hélicoptère ne pourra pas vous emmener avant 15 heures», la prévient un militaire à travers une clôture de fils barbelés. Avant elle, une bonne trentaine de personnes patientent déjà, avec la même idée : tenter de retrouver leurs familles.
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Quelques mètres plus loin, des habitants fiévreux déchiffrent des feuilles accrochées au mur. Là, figurent des dizaines de noms de personnes qui ont pu être secourues. Problème : tout le monde ne sait pas lire. Beaucoup se regroupent autour de la petite table où les policiers tiennent les registres. «Vous pensez que mon gendre est vivant ?», demande Ram Krishna, 49 ans, paysan d’un village du district de Nuwakot, qui vient de faire douze heures de route en mobylette pour rallier Bidur.
Devant lui, les hélicoptères emportent des sacs de vivres vers les villages enclavés, ramènent des survivants, des cadavres. Les corps sont acheminés à Katmandou, seul endroit du pays disposant de services médico-légaux aptes à identifier les corps. «Personne ne nous aide vraiment. […] Même si nos proches sont morts, j’espère au moins qu’on pourra nous rapporter leurs corps et qu’on pourra les identifier», confie Ram Krishna. Partout dans le pays, les cadavres s’accumulent dans les morgues, pleines à craquer, et le risque de ne plus pouvoir les identifier augmente avec le temps.
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«80 % des gens de notre village sont morts»
Autour du camp militaire de Bidur, les bonnes volontés – armée, police, bénévoles et associations – ne semblent pas suffire à affronter les conséquences d’une catastrophe d’une telle ampleur, ayant frappé un pays de 30 millions d’habitants parmi les plus pauvres et les plus vulnérables au monde, frappé régulièrement par de violents aléas naturels, comme le double séisme de 2015. Cette fois-ci, les lieux sinistrés s’étendent sur six districts dont celui de Nuwakot, selon une ligne de 285 km, traversant le Népal du nord au sud. D’après la Croix-Rouge internationale, au moins 93 000 habitants ont besoin d’une aide urgente.
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De nombreuses localités demeurent encore inaccessibles. Ce qui manque, plus que les bras, ce sont la connaissance des techniques de sauvetage, le matériel adéquat et la coordination des parties prenantes, selon un guide de haute montagne. Portés par le désespoir, certains Népalais partent seuls à la recherche de leurs proches, sans équipement, prenant d’énormes risques.
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Dawa Minguna, 36 ans, a eu la chance d’être secouru par l’armée. Habitant d’un village du district de Rasuwa, au nord de celui Nuwakot, il est parvenu à sauver sa femme et ses trois enfants. «Par chance, j’étais avec un ami proche des autorités locales, il nous a dit qu’on devait évacuer en vingt minutes», raconte l’ouvrier. Il affirme ne pas avoir reçu d’ordres ni d’instructions précises d’évacuation. Il se souvient avoir couru vers les hauteurs, vers des zones boisées. «80 % des gens de notre village sont morts, j’ai moi-même perdu une vingtaine de proches», s’afflige le père de famille. «Nous avons passé trois jours à avoir très faim, jusqu’à ce que l’hélicoptère vienne nous chercher. Au moins, ici, nous avons pu manger quelque chose», continue-t-il, hébergé dans le gymnase de l’association de taekwondo de Nuwakot, reconverti en centre d’accueil pour environ 200 personnes.
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Dawa et sa famille dorment, depuis samedi 29 août, sur des tapis de sol recouverts de futons, collés les uns aux autres. «A part nos vêtements et nos téléphones, nous n’avons plus rien, dit-il, et je ne sais pas combien de temps nous allons rester là». Dawa s’inquiète pour ses voisins restés au village. «Il n’y a plus d’électricité, ils n’ont plus de batteries pour nous téléphoner. Des personnes âgées sont sous oxygène, elles risquent d’en manquer». Sur le parking du gymnase vétuste, des véhicules d’associations se relaient pour apporter bouteilles d’eau, boîtes de nouilles instantanées et vêtements. «On en reçoit bien assez mais d’autres centres plus reculés manquent de tout», regrette un policier.
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«Où sont les pays pollueurs pour nous aider ?»
Déjà en 2015, Dawa Minguna avait perdu sa maison, détruite par les séismes. Ne voyant pas les aides gouvernementales arriver, il avait reconstruit une habitation de fortune, qu’il pensait temporaire. «Je savais que c’était risqué de bâtir sur ce terrain mais je ne comprends pas vraiment ce qu’il s’est passé mercredi. Peut-être que des scientifiques savent, eux. Tout ce que je veux, c’est pouvoir reconstruire une maison dans un lieu sûr».
Au bord de la tumultueuse rivière Trishuli, un homme d’affaires local s’emporte : «Il faudrait vraiment que les instances internationales prennent tout ça au sérieux. Le changement climatique, ça ne concerne pas que le Népal». Des propos qui font écho à ceux entendus à Katmandou, notamment dans la bouche de jeunes bénévoles affairés à récolter des dons de vêtements.
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Petit à petit, la colère monte. «Le Népal est l’un des plus petits émetteurs de carbone au monde… Où sont les pays les plus pollueurs pour nous aider ?», s’indigne Suraj Raj Pandey, entrepreneur de 28 ans, qui coordonne des cargaisons de vivres à destination des zones sinistrées.
Ces derniers jours, ont aussi émergé des critiques sur la lenteur de la réaction népalaise et le refus du gouvernement, dans un premier temps, d’en appeler à l’aide internationale, avant de faire volte-face. «Je pense que le gouvernement et tout le monde font de leur mieux. Le Népal a toujours eu ce problème de réponse aux crises et nous avons hérité d’un système problématique», analyse Suraj Raj Pandey, proche du Parti national indépendant (Rastriya Swatantra Party, RSP), porté au pouvoir après les révoltes de la GenZ de 2025. «Pour l’instant, on aide, poursuit-il. Le temps du débat viendra plus tard.»