Sécheresse
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« L’eau ne sert pas seulement à boire ou à produire, elle fait fonctionner les écosystèmes »
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Florence Denier-Pasquier, spécialiste de l’eau
Nicolas Richard, président de France Nature Environnement
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Face à la détresse de la faune sauvage liée aux fortes sécheresses de l’été, des gestes de solidarité et des mesures urgentes s’imposent pour préserver la biodiversité, alertent Florence Denier-Pasquier, spécialiste de l’eau, et Nicolas Richard, président de France Nature Environnement, dans une tribune au « Monde ».
La sécheresse et les températures exceptionnelles de l’été ont des incidences dramatiques sur le vivant. Les cultures et les animaux d’élevage sont en grande souffrance, tout comme l’ensemble de la biodiversité, déjà en crise à cause des pollutions, des pesticides et de la disparition des habitats naturels. Or l’un des services gratuitement rendus par une biodiversité en bon état est d’améliorer le stockage d’eau dans les sols, de séquestrer du carbone et de rafraîchir l’atmosphère.
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Partout autour de nous, nous voyons les signes d’une sécheresse douloureuse : des prés jaunis, des arbres sans feuilles, un renard au bord d’une route qui cherche désespérément à boire, des fleuves réduits à de minces filets d’eau, des poissons morts dans les rivières à sec et les étangs surchauffés, des incendies terrifiants…
Mais, sans bruit et loin des regards, c’est tout le monde vivant qui est en état de choc : les insectes, les amphibiens et les reptiles, les oiseaux, les petits mammifères et, surtout, les organismes du sol, faune et champignons qui y font la vie. Les indicateurs révèlent un dessèchement précoce inédit des forêts et des sols exceptionnellement secs dans la quasi-totalité de la France. Les écosystèmes aquatiques ne se portent pas mieux. Selon l’Office français de la biodiversité, 1 373 cours d’eau étaient affectés, au 1ᵉʳ août, par des ruptures d’écoulement ou des assecs, chiffre deux fois supérieur à celui de 2025 et qui dépasse même celui de la sécheresse historique de 2022. De fait, les têtes de bassin versant sont touchées, alors qu’elles sont très précieuses pour la biodiversité, la qualité et la quantité d’eau.
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Cercle vicieux
L’eau ne sert pas seulement à boire ou à produire, elle fait aussi fonctionner les écosystèmes : sols vivants, végétation, reproduction, alimentation, refuges et interactions entre les êtres vivants. Une prairie qui jaunit ou une rivière qui s’assèche ne fait pas que changer de couleur ou d’aspect, c’est un milieu qui perd progressivement les conditions permettant à la vie de s’y maintenir.
Face à la détresse de la faune sauvage, des gestes de solidarité avec la biodiversité offrent des solutions de premiers secours, comme les abreuvoirs, souvent improvisés avec les moyens du bord et non sécurisés pour empêcher la noyade des petits animaux. D’autres mesures urgentes sont aussi nécessaires : la pêche de sauvegarde – qui consiste à capturer et à transférer des poissons d’une zone à risque vers un habitat plus sûr –, la suspension de la chasse, la surveillance sanitaire de la faune, l’assistance aux centres de soins débordés par l’afflux d’animaux affaiblis, etc.
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Bien que cette situation soit exceptionnelle, elle n’est pas pour autant inattendue. C’est la conséquence directe du changement climatique d’origine humaine, aggravé par nos choix de gestion de l’eau et des écosystèmes. La ressource disponible, indispensable aux différents usages humains et au bon fonctionnement des écosystèmes, a déjà diminué de 14 % en France au cours des quinze dernières années, et cette tendance devrait se poursuivre. Un cercle vicieux se met en place : la sécheresse signifie moins d’eau dans la nature, donc moins de biodiversité, donc moins d’eau retenue par les sols, donc plus de sécheresse.
Depuis des décennies, les prélèvements d’eau augmentent, et l’artificialisation (par exemple, la destruction des zones humides ou des haies) accélère le ruissellement, asséchant les sols. Résultat : lorsque la pluie manque, la nature ne dispose plus des réserves et des refuges qui lui permettaient autrefois de résister.
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La sécheresse est ici le révélateur de mauvais choix collectifs concernant la gestion de l’eau, laquelle est fondée sur le principe d’une ressource disponible en quantité suffisante et illimitée pour satisfaire un nombre d’usages toujours plus grand. Cependant, nous sommes désormais confrontés à la nouvelle réalité du changement climatique, qui ne se stabilisera qu’après que nous aurons arrêté d’émettre des gaz à effet de serre.
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Réduire les prélèvements
Gérer la rareté croissante de l’eau en multipliant les restrictions d’usage dans des moments de crise et en la stockant dans des périodes de disponibilité apparente n’est pas satisfaisant. Il est temps d’accélérer une politique d’adaptation et de partage de l’eau qui prenne en compte les besoins des milieux naturels et la trajectoire de changement climatique à + 4 °C attendus d’ici à 2100. Soit l’exact inverse de la loi d’urgence agricole [validée dans sa quasi-totalité par le Conseil constitutionnel, vendredi 14 août], qui écarte volontairement toute obligation de sobriété et encourage de nouveaux prélèvements et stockages d’irrigation, exemple manifeste de mal-adaptation.
La priorité de l’accès à l’eau ne peut être réservée aux seules activités économiques, déjà consommatrices de 74 % de la ressource. La nature n’est pas un usage parmi d’autres ; elle est le socle qui rend tout le reste possible.
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Il s’agit aujourd’hui de réduire les prélèvements en nous interrogeant sur nos besoins, notamment en faisant évoluer notre alimentation. Toutefois, il importe aussi de protéger et de restaurer enfin les zones humides et les cours d’eau, de préserver les nappes, de retrouver des sols en bonne santé et capables de retenir l’eau, d’adapter les usages, en particulier agricoles, à la ressource réellement disponible, de ralentir le cycle de l’eau, etc. Ce sont ces demandes citoyennes que nous défendons auprès de l’exécutif et dans les territoires, au sein des instances de concertation comme auprès des acteurs économiques et des collectivités, et devant les tribunaux si nécessaire.
Voir les animaux assoiffés et les arbres jaunis nous pose une question fondamentale : quelle quantité d’eau sommes-nous prêts à partager avec la nature ? Sachons y répondre démocratiquement, en changeant d’approche et en mettant la nature au cœur de la politique de gestion de l’eau, bien commun indispensable à tout le vivant, pour éviter les faillites de l’eau et de la biodiversité. Rendre de l’eau à la biodiversité est la seule politique d’adaptation possible pour conserver une nature vivante et un monde vivable.
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Florence Denier-Pasquier, spécialiste de l’eau, est adhérente d’honneur de France Nature Environnement (FNE) et représente cette fédération des associations de protection de la nature et de l’environnement au sein du Comité national de l’eau ; Nicolas Richard est président de FNE.
Florence Denier-Pasquier (spécialiste de l’eau) et Nicolas Richard (président de France Nature Environnement)