La France insoumise a remporté plusieurs grandes villes lors de ces élections municipales : Roubaix, La Courneuve, Vaulx-en-Velin, Creil, Saint-Denis dès le 1er tour et d’autres communes de banlieue ou à La Réunion. Elle renforce son implantation locale, malgré ses échecs à Toulouse ou Limoges notamment. Là où elle l’emporte, elle a fait naître un immense espoir de changement, notamment pour les catégories populaires qui ont massivement voté pour elle, quand elles ont voté, dans ces territoires.
De fait, alors que dans le même temps à l’échelle nationale l’abstention a progressé significativement entre 2014 et 2026 – une hausse de près de six points – elle a baissé de quelques points dans des communes comme Saint-Denis ou La Courneuve, restant stable à Roubaix ou Vaulx-en-Velin. La réduction de cette abstention différentielle démontre qu’une offre politique ajustée et un travail militant intensif de mobilisation des abstentionnistes peuvent fonctionner, quand bien même ce « 4e bloc » est loin d’être entièrement revenu aux urnes[1]. Cette remobilisation, tout comme les scènes de liesse le soir des élections, témoignent des attentes que suscitent ces victoires. Comment ne pas les décevoir ?
La science politique enseigne qu’en dépit du volontarisme politique, l’inertie est souvent la règle et l’alternance ne produit pas mécaniquement le changement de l’action publique, notamment à l’échelle locale[2]. L’expérience des municipalités écologistes au cours de la dernière mandature en atteste. À cet égard les nouveaux maires insoumis se trouvent devant plusieurs défis de taille.
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L’aspiration de l’institution
Tout d’abord, pour gagner, ils ont dû faire des compromis. Sur les alliances en premier chef, où ils ont souvent dû composer avec leurs ex-concurrents Communistes, Verts ou Socialistes pour accéder au pouvoir. À ce titre la rupture n’est pas toujours si nette que cela et l’on retrouvera dans les exécutifs de ces villes d’anciens édiles, que certains pourraient voir comme des notables. Malgré tout, et bien que des études plus systématiques seront nécessaires, alors que les listes victorieuses n’étaient pas toujours exemplaires en matière de parité sociale, ces communes verront entrer au conseil municipal un nouveau personnel politique, notamment issu des quartiers populaires.
Si le mouvement est plus ancien[3], ces élections ont indéniablement vu s’accélérer un mouvement de diversification raciale – plus que sociale ou genrée – du personnel politique. Surtout ces élus racisés ne sont plus cantonnés à des positions subalternes. Dans les communes insoumises mais aussi du fait de listes citoyennes ou des mobilisations de collectifs comme l’Assemblée des quartiers, on a vu émerger de nouveaux visages, une représentation davantage à l’image de la population qu’ils sont censés représenter. Si nombre de ces maires appartiennent désormais aux classes moyennes, ils sont issus de milieux populaires, de familles ouvrières et héritiers de l’immigration. C’est aussi cela qui fonde leur légitimité politique et les espoirs qu’ils suscitent.
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Nombre de ces nouveaux élus sont aussi issus – c’est plus classique – du monde associatif, mais surtout de luttes et de mobilisations issues des quartiers populaires. C’est le cas d’Aly Diouara, militant de longue date sur les questions de logement, déjà député depuis 2024, et nouveau maire de La Courneuve. À Saint-Denis, Diangou Traoré est aussi mobilisée depuis des années contre la rénovation urbaine dans le quartier des Francs-Moisins, avant de rejoindre la liste de Bally Bagayoko.
À Roubaix, deux des leaders de luttes contre des projets de rénovation urbaine qui ont marqué la ville au cours de la décennie écoulée font également partie de la majorité de David Guiraud. Florian Vertriest, leader du collectif Non à la démolition de l’Alma-Gare, est désormais adjoint à la rénovation urbaine[4], Nassim Sidoum, issu de la table de quartier du Pile[5], élu à la démocratie locale et à la vie associative. Ayant fait l’expérience de la répression institutionnelle ils se retrouvent désormais aux manettes. L’enjeu, classique, sera pour ces derniers de ne pas être tout entier absorbés par l’institution, de ne pas perdre ce qui fonde leur légitimité populaire. Dès le premier conseil municipal ils avaient d’ailleurs troqué le survêtement pour le costume.
Au-delà des personnes, pour gagner et rassurer, les candidats Insoumis ont mené des campagnes plutôt modérées. Loin du bruit et de la fureur, il s’agissait de rassurer et de rassembler. On le voit à Saint-Denis dans les réactions de Bally Bagayoko aux attaques dont il a pu faire l’objet. À Roubaix, David Guiraud, sans renier ses fondamentaux antiracistes, a mené une campagne de proximité centrée sur les enjeux d’urbanisme, de propreté ou de sécurité. Si le programme insoumis est ambitieux – voulant s’inscrire dans la filiation communaliste[6] – le recentrage lié à la campagne ou aux alliances peut affadir les perspectives transformatrices de l’insoumission municipale. Inspirée par l’histoire du socialisme et du communisme municipal dans ce qu’elle avait de plus noble, elle peut retomber dans les mêmes travers d’institutionnalisation.
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Face à l’austérité, l’administration et l’intercommunalité
L’expérience des nouveaux élus insoumis peut être nourrie par celle des municipalités sortantes écologistes. L’enquête conduite à Strasbourg par Sébastien Michon et Marie Acabo est à ce titre éclairante[7]. Suivant les novices en politique élus en 2020 pendant toute la durée de leur mandat, ils montrent les processus de professionnalisation qui n’ont pas manqué de s’opérer. Les deux auteurs soulignent aussi – et alors que ces nouveaux élus étaient plutôt issus des classes moyennes et dotés d’un fort capital culturel – combien ils ont dû composer avec leurs administrations. L’apprentissage du rôle et des instances, la technicité des enjeux et l’ancienneté dans l’institution jouent souvent en faveur des techniciens municipaux, qui peuvent chercher à faire prévaloir la continuité sur la rupture. Si évidemment les fonctions les plus politiques suivent les alternances, les résistances se jouent aussi à la base, constituant autant de freins au changement.
Les défis qui attendent les nouveaux maires Insoumis tiennent aussi à la situation des communes dans notre pays. Dans un contexte austéritaire les ressources sont maigres. Comment financer dès lors d’ambitieux programmes en matière d’accès au service public en particulier ? Par ailleurs, les compétences des communes ont pour beaucoup été transférées aux intercommunalités et métropoles, qui ne seront pas dirigées par des Insoumis – à l’exception de Plaine Commune – voire même par la gauche. Il sera à cet égard intéressant de comparer les expériences contrastées entre Saint-Denis et les autres territoires, tant la configuration semble ici distincte des autres. Si des batailles importantes se profilent, qui pourraient contribuer à repolitiser l’échelon intercommunal, les capacités de réorientation sont de fait structurellement réduites.
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Faire face à une opposition radicalisée : l’exemple espagnol
L’exemple des municipalités du changement en Espagne au cours de la décennie écoulée – issues du mouvement social du 15M et de Podemos – est également riche d’enseignements concernant les effets de l’alternance. Si ces expériences, à Barcelone, Madrid ou dans des dizaines de villes espagnoles, ont permis des avancées en matière de politique du logement ou de pratiques démocratiques, elles se sont souvent avérées décevantes[8]. De fait, elles sont toutes terminées, les maires étant rarement réélus. Ces infortunes tiennent là aussi à l’austérité budgétaire, aux compétences limitées des communes et à l’opposition radicale des milieux patronaux et conservateurs. Malgré la puissance des mouvements citoyens qui les avaient portés au pouvoir, les maires ont rarement réussi à infléchir le rapport de force.
Là réside peut-être le principal enseignement pour la France. Au regard de l’opposition que suscitent déjà ces nouvelles municipalités, sans une forte capacité de mobilisation en dehors de l’institution il y a fort à parier que les Insoumis auront du mal à voir leurs ambitions réformatrices aboutir. Sur le logement, l’alimentation ou les transports, des rapports de force seront nécessaires avec des groupes qui ne manqueront pas de se mobiliser, au niveau intercommunal ou dans les arènes plus discrètes encore où se fabrique l’action publique. L’opposition de l’État et des préfectures risque aussi – comme pour les municipalités écologistes avant eux – d’être virulente. Ainsi dès les premiers jours au pouvoir, le ministre de l’Intérieur s’en est pris au programme des communes insoumises en matière de sécurité publique.
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Les attaques médiatiques n’ont également pas tardé. Tout d’abord du côté des médias liés à Vincent Bolloré, avant de se diffuser plus largement : polémiques liées aux invectives qui ont ciblé les maires battus lors de la soirée électorale – qui témoignent moins de violence que du ressentiment que leurs mandatures ont souvent généré – et surtout racisme décomplexé à l’égard des nouveaux édiles ou de leurs électeurs. Un journaliste a tout de même avancé que l’élection de David Guiraud à Roubaix ferait partir les juifs de la ville… La lecture des résultats a évidemment été présentée comme le signe du communautarisme de ces territoires, de leur séparatisme supposé.
De fait, et ce discours est particulièrement prégnant à Roubaix, le maire se fait le défenseur de son territoire face à la stigmatisation dont il est l’objet. On retrouve une figure qui a fait l’histoire du socialisme et du communisme municipal : constituer la communauté locale en bastion, en refuge, face aux violences sociales et symboliques issues de l’extérieur, et d’abord du capitalisme[9]. Toute la question est alors de savoir si ce refuge municipal constituera un tremplin ou un cocon, alors que La France insoumise a fait des élections municipales un marchepied vers les élections présidentielles.
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Maintenir la pression : l’enjeu démocratique
Si les attaques peuvent mobiliser et inciter à faire bloc, elles n’invitent pas à la critique interne, et encore moins venue de la gauche, pour rappeler les élus à leurs promesses. C’est pourtant une condition pour que ces mandats soient utiles. Peut-être ces communes seront-elles un bon test de la « révolution citoyenne » que les Insoumis appellent de leurs vœux. Face aux oppositions de l’État, de l’ANRU, des bailleurs sociaux, des promoteurs, de l’administration ou des intercommunalités, ils pourraient avoir intérêt à mobiliser leur base pour réaffirmer leur légitimité et créer du rapport de force. Alors que la proposition de RIC local figure en bonne place de leur programme – en dépit de son statut juridiquement fragile – tout comme la lutte contre le clientélisme pour libérer les capacités d’interpellation du monde associatif, la participation populaire pourrait constituer une ressource essentielle dans les conflits à venir. Or, on l’a dit, dans ces communes populaires la mobilisation est loin d’être automatique. Là réside peut-être une des clefs de la réussite des communes insoumises.
L’enjeu est d’autant plus important que les Insoumis veulent faire du laboratoire municipal un tremplin vers l’élection présidentielle. Il faut pour cela ne pas décevoir, parvenir à la fois à rassurer quant à ses capacités gestionnaires mais aussi montrer qu’y compris en un an l’insoumission au pouvoir peut transformer la vie des gens. Cela passera certainement par des politiques symboliques – mais il n’est pas certain que cela suffise à ré-enchanter la politique ou à alimenter une dynamique politique nationale.
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Les Insoumis en sont conscients, tâche à eux de ne pas se laisser happer par l’institution et à celles et ceux qui les ont portés au pouvoir de maintenir la pression. Un pied dans l’institution, 1 000 pieds dehors disaient les Espagnols. Si cette équation a souvent été difficile à tenir, l’histoire n’est pas forcément vouée à se reproduire !
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