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La méthode de La Méthode. Le manuscrit perdu d’Edgar Morin

 

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Avec la collaboration de Jean Tellez

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Issu d’un manuscrit égaré et retrouvé vingt ans plus tard, cet ouvrage constitue les prolégomènes à la méthode intellectuelle déployée par Morin tout au long de sa vie : celle d’une opposition farouche à la fragmentation des savoirs.

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Benjamin Caraco
novembre 2024
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Dans les années 1983-1984, Edgar Morin écrivit La Méthode de La Méthode. Ce « manuscrit perdu » était conçu comme le troisième et dernier tome de la Méthode du sociologue. Le projet fut finalement retardé et le texte égaré. La Méthode comptera au bout du compte six tomes. Dans l’avant-propos à l’édition de cet inédit, Morin qualifie de « matriciel » le rôle joué par celui-ci pour son œuvre. Retrouvé dans les années 2000, le manuscrit fut prépublié en série dans une revue italienne.

S’il n’est pas toujours aisé de suivre Edgar Morin dans ses raisonnements et leurs traductions potentielles, ses propositions anticipent ou accompagnent le développement de la philosophie et de la sociologie des sciences contemporaine, de Bruno Latour à Val Plumwood. Cette dernière est l’autrice de La Crise écologique de la raison, un essai qui rejoint les derniers chapitres de La Méthode de La Méthode, notamment dans sa remise en cause de la séparation sujet/objet, d’un certain nombre de « -ismes » ou encore par sa critique acérée de la raison1.

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Le projet de La Méthode date de la fin des années 1960. En 1977, Morin publie le premier volume de celle-ci : La Nature de la nature. Il relit alors la notion grecque de physis (« nature ») avec pour idée centrale que « le cosmos s’organise en se désorganisant, que ses formes sont issues de la déstructuration, du chaos, des cataclysmes, des interactions désordonnées et aléatoires. L’organisation procède de la désorganisation selon une relation qui devait être repensée, où ordre, désordre, organisation et interactions se relient dans leurs antagonismes mêmes ». Le sociologue rappelle également le caractère accidentel, improbable, de la vie.

Avec La Vie de la vie (1980), il conçoit celle-ci « comme auto-éco-ré-organisation, ainsi que comme réflexivité et méta-système ». L’être vivant est en effet capable de se considérer comme sujet et objet, et d’atteindre un haut degré de complexité. La réflexion épistémologique de Morin est inspirée par le concept de paradigme de Thomas Kuhn. Morin propose ainsi un « paradigme de la complexité », alliant ordre et désordre, interaction et organisation, dans une logique à la fois d’opposition et de complémentarité. Il affiche sa volonté de faire dialoguer des disciplines qui s’ignorent encore trop ou s’imaginent chacune souveraine. S’il entend penser le sujet historiquement exclu des sciences, qu’elles soient dites exactes ou du structuralisme, Morin en vient à relativiser la place de l’homme. Il souhaite aussi mieux prendre en compte la démence, au même titre que la raison, le hasard tout comme la régularité.

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Pour Edgar Morin, le paradigme de la science classique se fonde sur une série d’exclusions : sujet/objet, ordre/désordre. Le sujet est considéré comme un obstacle à l’objectivité. Une séparation étanche est ainsi établie entre « jugement de fait » et « jugement de valeur ». Ce paradigme est synonyme de triomphe du déterminisme, où les désordres ne sont que des phénomènes en attente d’une explication : « C’est dans une telle destruction des qualités et des complexités que s’offre la possibilité de quantification. » En conséquence, la simplicité devient le mot d’ordre de la science, dont les disciplines reines sont les mathématiques et la logique : « Tout ce qui précède conflue avec la puissance dont ont disposé la science classique et le paradigme de simplicité, en l’idée de rationalité », celle rejetant « bruit, désordre, foi, passion, folie, rêve, caprice, subjectivité ».

Les Français et les Allemands restent attachés à l’idée de raison ; les Anglo-Saxons sont plus pragmatiques, ce qui a pour effet ceci : « Le pouvoir explicatif recule, mais au profit du pouvoir effectif, de la puissance. Le succès de la manipulation devient gage de la vérité de la connaissance. Au rationalisme tantôt se superpose, tantôt s’oppose un pragmatisme. » Le développement de la science équivaut alors à celui de la manipulation, le manipulateur étant en revanche occulté. Morin souligne l’essor concomitant de la société bourgeoise et d’une science reposant sur la quantification et l’exploitation de la nature physique. La rationalisation politique qui émerge avec cette société est néanmoins tempérée par l’humanisme. De son côté, la science abstrait le réel avec de nombreuses conséquences néfastes, notamment environnementales, mais la première reste aveugle sur son impact. Le sociologue s’interroge alors : « Quand verra-t-on qu’au cours des deux siècles passés, les sous-produits de l’activité scientifique, considérés comme déchets, en sont devenus les produits principaux ? »

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Un changement de paradigme est toutefois intervenu depuis en physique : celui-ci signifie la fin de la simplification. Les autres disciplines, calquées sur la première, restent en retard et n’ont pas encore embrassé la complexité selon Morin. Pourtant, « la simplicité s’écroule. La vérité n’est pas dans l’idée claire et distincte, elle est dans la complexité, c’est-à-dire dans l’association d’assertions ou de notions à la fois complémentaires, concurrentes et antagonistes, dans la conjonction de l’incertitude à la connaissance, dans, enfin, l’impossibilité d’abstraire l’observateur de l’observation ». Le paradigme de la complexité qu’il appelle de ses vœux est différent d’un « éclectisme mou ». Il doit articuler des concepts habituellement disjoints, prendre en compte « désordre, ordre, ouverture, organisation » et amener le chercheur à pratiquer l’auto-critique. Plus largement, il s’agit d’apprendre à composer avec l’incertitude.

Edgar Morin fait le constat d’une « connaissance en miettes » du fait de la parcellisation du savoir et de (trop) nombreuses disciplines ne communiquant pas suffisamment entre elles. L’institutionnalisation de la science – sur un modèle techno-bureaucratique – est peu propice à l’innovation, qui vient le plus souvent des marges, de la folie ou de la déviation. La science elle-même serait devenue folle depuis qu’elle a mis au point la bombe atomique et du fait des atteintes qu’elle a portées à l’environnement.

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Le sociologue plaide pour des « humanités scientifiques » réconciliant sciences et sagesse. Pour cela, il faut abandonner l’idée de la « science salutaire » – le techno-solutionnisme de notre époque – comme de la « science neutre ». Celle-ci doit reconnaître sa dépendance à l’égard de la politique. Il en va de même pour le rêve inatteignable d’une unité de la science comme grand tout. Celle-ci doit être pensée à travers « l’organisationnisme », autrement dit, « c’est dans l’idée d’organisation et de relation que la science nouvelle pourra trouver à la fois sa voie et son unité ». Les scientifiques devraient être capables de traduire les grands concepts d’une discipline à l’autre et d’ouvrir la science à des dimensions exclues de son analyse, comme « le fantasme, l’imaginaire, la poésie ». De même, il faut envisager l’homme à la fois comme sapiens et comme demens.

Pour Edgar Morin, il convient de reconnaître qu’il existe une part d’irrationnel propre à la raison, que cette dernière n’est pas en mesure de saisir. Plus que la raison, Morin vise le «  rationalisme morbide [qui] est en somme la réduction absolue à l’objet, à l’objectivité, à l’identité, c’est-à-dire l’exclusion du temps (qui trouble et modifie l’identité et la substantialité des objets) et l’exclusion du sujet ». Parmi les autres troubles de la raison, il repère la justification de certaines situations, au seul motif qu’elles existent depuis longtemps, alors qu’un examen attentif en prouverait la folie. La rationalité ramenant in fine tout à l’intérêt économique est aussi un travers. À cela s’ajoutent les aspects oppressifs de la raison : gommer toute différence, tout écart à l’ordre, à la régularité et à ce qui est rétif au calcul.

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Pour autant, bien combinée avec l’humanisme et l’esprit critique, la raison peut être progressiste. Au contraire, elle s’avère dangereuse quand elle se met au service des seuls pouvoirs ou d’un ordre mécanique, ou devient l’instrument de notre hubris. Le sociologue en appelle donc à une réforme de la raison – et donc de la science – : « Il lui revient d’inclure tout ce qu’excluait la raison classique : le désordre, l’incertitude, l’ambiguïté, la contradiction. Ce n’est pas que la science doive devenir irrationnelle ; c’est qu’elle doit progresser en concevant et en comprenant l’irrationalité. »

Notre relation au savoir a des implications politiques, comme l’écrit Morin : « Le mensonge doit toute son existence à l’idée de vérité. […] Nous voici à la grande bifurcation qui va nous conduire à nouveau vers l’incertitude : ou bien celle-ci va être assumée dans la complexité et devenir le ferment du développement de la pensée, ergo de l’homme et de la société ; ou bien l’incertitude fermentant en angoisse va susciter la recherche démente et mutilante de la certitude, et, dans sa forme sociale et politique, le camp de concentration, la torture policière, la déportation, le meurtre. » En conséquence, il n’existe pas de vérité éternelle, juste « biodégradable ».

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Le sociologue n’en appelle donc pas seulement à une réforme de la pensée ; l’action, et donc la politique, sont visées. Elles doivent concevoir l’homme comme inséré dans et non séparé d’un ensemble de sphères (sociale, biologique, environnementale). À défaut, « l’incapacité à accepter la complexité de la réalité conduit non pas à l’irréalité, mais à la simplification forcée de la réalité. La complexité est aujourd’hui la vertu révolutionnaire. La révolution qui simplifie la lutte, qui simplifie le modèle, qui simplifie la solution, et qui manichéise tout ce qu’elle touche, est réactionnaire ».

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Benjamin Caraco à suivre sur la revue Esprit
novembre 2024
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  • 1. Val Plumwood, La Crise écologique de la raison [2002], trad. Pierre Madelin, préface de Baptiste Morizot, Paris et Marseille, Presses universitaires de France et Wildproject, 2024.
Actes Sud, 2024 ; 400 p. 24 €

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