Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes : tout feu tout femmes
La figure du mouvement féministe a bataillé pour que soit examinée une loi-cadre contre les violences faites aux femmes et aux enfants.
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Dans son appartement parisien près des rives du bassin de la Villette, le féminisme s’insinue par touches subtiles. Ici, les enfants boivent dans des gobelets siglés «Fondation des femmes» – ce qui a convaincu sa fille de 6 ans que le métier de sa mère consiste à «fabriquer des verres» ; une photo du 8 mars 2026 avec Gisèle Pelicot orne l’étroit bureau… Et si une grande partie des ouvrages militants d’Anne-Cécile Mailfert y est conservée, une autre trône dans une bibliothèque au-dessus des toilettes. Bricoleuse, la présidente de la Fondation des femmes l’a elle-même installée. Un «sacrilège» pour son conjoint, Stéphane Sitbon, directeur des antennes de France Télévisions. Elle y voit plutôt une relecture très pragmatique de la «chambre à soi» de Virginia Woolf : l’un des rares endroits où une mère de deux enfants peut «s’isoler dix minutes» pour piocher un bouquin.
Cette figure du mouvement féministe est, elle aussi, là où on ne l’attend pas. Loin du cliché de la Parisienne qu’on lui accole parfois, cette férue de rando de 42 ans a grandi en lisière de forêt en Lorraine, à Bouxières-aux-Dames, dont une image monochrome habille son salon. Elle passe son enfance à construire des cabanes et à pêcher avec son frère et sa sœur. «J’étais complètement libre.» Fille d’enseignants engagés auprès des réfugiés, ses étés se passent dans les Vosges – berceau d’une lignée maternelle de paysannes «fortes» – ou dans les Pyrénées où, ado, elle prête main-forte à une amie comme bergère. «C’était l’une des meilleures expériences de ma vie. Le calme, la nature, la liberté totale et la splendeur des montagnes.»
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Enfant «infernale», mais élève brillante, elle questionne tous les interdits, jusqu’à s’électrocuter en mettant les doigts dans une prise. Son père, décédé l’an passé, est athée (comme elle), là où sa mère est catholique. Il valorise particulièrement ses filles, tout en maintenant une répartition genrée des rôles domestiques. Il devient son «punching-ball» à l’adolescence, quand sa soif de liberté se retrouve soudainement étouffée par les «dangers de la ville». «J’avais envie de bouffer la vie, je me trouvais belle. J’avais l’impression que tout était possible.».
Sa liberté se heurte tôt aux barrières, un temps invisibles, du genre. A 14 ans, lors d’une séance d’éducation à la sexualité, «bravache», elle pose la question de la masturbation féminine. Raillée, isolée, traitée de «salope», elle doit changer de collège. C’est son premier grand enseignement : «Pour dénoncer, il faut être nombreuses. Le collectif, c’est notre survie.» A la même période, elle subit le harcèlement de rue. «N’ayant pas grandi dans un milieu féministe, je me dis que c’est à cause de mon pantalon blanc, que c’est de ma faute.» Hors de question toutefois de se laisser cadenasser. «Le feu brûle» en elle.
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La révolte commence tôt, sur les bancs du lycée, à militer pour la gratuité des livres scolaires en seconde. Un élan freiné, après son bac scientifique, par une transition universitaire brutale : «Je dois avorter d’un mec horrible. Je pèse 36 kilos.» Elle rebondit à Sciences-Po Lille, après un seul trimestre de prépa, joutant hors syndicats face à un certain Gérald Darmanin, déjà «fortiche» en verbe. L’étudiante termine son cursus par deux ans à l’université de Salamanque, en Espagne, avant de s’essayer à la RSE dans une multinationale fruitière où elle bouillonne d’ennui. «J’étais la pire assistante de la planète», rit-elle. Impatiente d’agir concrètement, elle monte sur une période de chômage l’antenne parisienne de l’ONG nicaraguayenne Blue Energy, spécialisée dans les énergies renouvelables.
Lors d’un premier voyage au Nicaragua, en 2009, elle et une autre Française sont menacées de mort et victimes de viol. «J’avais déjà vécu des violences, mais là, j’ai cru mourir. Mon impatience et ma rage de vivre s’en sont trouvées décuplées.» Ce traumatisme agit comme un révélateur. Etre deux l’aide à prendre conscience que ce n’est pas sa faute, que cela n’a jamais été de sa faute. «A chacune de mes envies de liberté, l’armée du patriarcat s’était chargée de me faire rentrer dans le rang, a essayé de me briser.» Le féminisme est pour elle «une renaissance».
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En 2010, elle s’engage auprès du Mouvement du nid. Elle écoute ces femmes en situation de prostitution, les conseille, réalise des maraudes. Bénévole, elle absorbe leur douleur, autant qu’elles l’aident à panser les siennes. La découverte d’Osez le féminisme ! (OLF) et son militantisme «pétillant», lui redonne du souffle. Directrice du développement au Mouvement des entrepreneurs sociaux, elle cumule un temps ces deux engagements, jusqu’à devenir présidente d’OLF. «Je voyais tant de problèmes, je voulais tous les régler. C’était un peu maladif, je n’avais aucune limite. Je me suis beaucoup fatiguée.» Conflits en interne, cyberharcèlement par des médecins pour avoir dénoncé une fresque pornographique à l’hôpital (elle obtiendra la première condamnation de l’histoire pour injure sexiste en 2016), épuisement… elle quitte OLF en 2015.
Témoin de l’asphyxie financière des associations, elle recule d’un cran et crée, en 2016, la Fondation des femmes pour «aider celles qui aident». Une approche novatrice. Courses solidaires, concert, appel aux dons, mécénat… en une décennie, 20 millions d’euros ont été reversés à 1 000 projets au bénéfice de 600 000 femmes. Anne-Cécile Mailfert se fond dans ses différents rôles en caméléon. «Elle sait faire ce qu’il faut de mondanités pour lever des fonds, mais reste avant tout une militante féministe», résume la sénatrice PS Laurence Rossignol. «Plus que l’argent, il s’agit de rappeler que chaque vie de femme compte», insiste la présidente, dont le salaire ne peut excéder trois fois le plus bas de la Fondation.
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Son initiative suscite initialement une certaine méfiance du secteur. «Il y avait cette peur que l’Etat se désengage. Notre action plaidoyer, en particulier sur l’argent, vise justement à le rappeler à ses responsabilités», analyse la quadra. Depuis, le budget du ministère chargé de l’Egalité a triplé. Dans un milieu militant fracturé, elle se positionne en figure rassembleuse. Et observe avec inquiétude une rupture de dialogue menant à une certaine virulence en ligne entre militantes, à laquelle elle n’a pas échappé. Laurence Rossignol remarque : «Elle a des positions personnelles parfois clivantes [notamment sur la prostitution, ndlr], mais elle protège la Fondation en choisissant ses combats.»
Aux avant-postes des luttes majeures de ces dernières années – IVG dans la Constitution, Grenelle contre les violences conjugales… − la militante fourbit ses armes à quelques semaines de l’examen en séance publique de la loi intégrale contre les violences faites aux femmes et aux enfants, dont elle a été l’un des moteurs, appelant à descendre dans la rue après l’affaire Lyhanna. «Le cœur à gauche», sans préciser davantage, elle espère «que les élus feront preuve de responsabilité». Qui signe quoi ? Qui dit quoi ? Elle scrute les «jugements à l’emporte-pièce» sur cette loi bousculée par le tempo de la présidentielle. «Pragmatique et très radicale», sa philosophie reste simple : «Je veux le plus, mais je le veux quand même.»
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Anne-Cécile Mailfert
11 mars 1984 Naissance à Nancy (Meurthe-et-Moselle).
Mars 2016 Création de la Fondation des femmes.
Avril 2026 La Panique démographique. Une réponse féministe (les Petits Matins).
Septembre Examen parlementaire de la loi-cadre contre les violences.