« Anxiété », « panique » et « détresse » : un été de canicule raconté par des milliers de témoignages
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Alors que la chaleur accablait la France et l’Europe, Mélusine Boon-Falleur et François Massonnet ont lancé des enquêtes pour que les gens racontent comment ils vivaient la chaleur.
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• Deux chercheurs, Mélusine Boon-Falleur et François Massonnet, ont recueilli des milliers de témoignages sur les effets des canicules en France et en Europe.
• Les conséquences physiques des canicules incluent des difficultés à dormir, à travailler qui peuvent avoir contribué à la baisse de la croissance.
• Les témoignages soulignent une colère envers l’inaction climatique des autorités, avec une rupture de confiance et une exaspération envers les politiques.
Témoigner pour ne pas oublier et pour mieux faire face à l’avenir. Alors que la France et l’Europe subissaient une série de canicules harassantes, deux chercheurs ont lancé, chacun de leur côté, des enquêtes pour savoir comment l’été infernal était vécu par les populations. Plusieurs semaines plus tard, tous deux reviennent sur leurs initiatives et sur ce qui ressort des très nombreux récits collectés.
Climatologue qualifié FNRS (équivalent belge du CNRS) à l’Université catholique de Louvain, François Massonnet est spécialiste des « projections climatiques » permettant de savoir « à quoi ressemblera la Terre » dans plusieurs décennies. Collecter les vécus des gens n’est pas le cœur de métier de ce scientifique, qui veut enrayer « l’amnésie collective chronique qui revient chaque automne », explique-t-il, précisant avoir reçu « environ 650 réponses » à son questionnaire, dont « 350 textes » plus complets.
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Enseignante-chercheuse en sciences cognitives à Sciences-Po Paris, Mélusine Boon-Falleur est plus habituée à s’appuyer sur des témoignages, puisqu’« une grande partie de [son] travail s’intéresse à l’inaction climatique », à laquelle elle a consacré son livre Les pingouins ne sauveront pas la banquise (JC Lattès). « Une des questions qui m’intéresse, c’est de savoir si les évènements extrêmes servent de catalyseurs, ou au contraire génèrent un sentiment d’impuissance, voire un rejet des alertes sur le climat », expose-t-elle.
Au-delà de ces enjeux, Mélusine Boon-Falleur voulait aussi comprendre « quelles sont les attentes des gens » et « leurs besoins » pour alimenter les « réflexions sur l’adaptation » au changement climatique. Son enquête a permis de récolter « 3000 réponses », dont 2500 « vraiment complètes ». Comme François Massonnet, elle rappelle que son échantillon n’est pas représentatif, mais qu’il permet d’identifier certaines récurrences dans les témoignages.
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Des « symptômes » qui se répètent, entre nausées, migraines et fatigue
La souffrance physique causée par la chaleur revient énormément, avec beaucoup de personnes qui se disent épuisées. 8 participants sur 10 de l’enquête de Mélusine Boon-Falleur ont eu des difficultés à dormir. C’est aussi une « constante » parmi les répondants de François Massonnet, dont certains ont témoigné de domiciles « en surchauffe » même la nuit.
Ces conséquences physiques de la canicule peuvent avoir des répercussions économiques, estime même Mélusine Boon-Falleur. « Près de 7 personnes sur 10 disent qu’elles ont eu des difficultés à travailler ou se concentrer », déclare l’enseignante-chercheuse, qui y voit un lien possible avec la « baisse de croissance de 0,1 % » rapportée par l’INSEE à l’issue des canicules. « Les pertes agricoles ont forcément pesé », nuance-t-elle, tout en appelant à ne pas négliger le poids économique des « fortes perturbations du travail ».
Ces dernières alimentent aussi le « parallèle » entre canicule et Covid fait par la scientifique. Migraines, nausées, vertiges… « Les “symptômes” physiques de la canicule » reviennent beaucoup et « ont peut-être touché plus de personnes que les symptômes du Covid lors de la pandémie », conjecture Mélusine Boon-Falleur, qui note que « le terme de “confinement” est employé par certains répondants, qui font part d’un sentiment d’enfermement ».
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Une « détresse psychologique » qui confine parfois à la « panique »
Les « parallèles avec la crise Covid » dans les réponses ont aussi « interpellé » François Massonnet, tout comme la récurrence d’un « champ lexical guerrier ». « On voit revenir des mots comme “bunker”, “protection”, “abri”… Ça peut étonner pour une enquête sur les conditions météo », soulève le climatologue, pour qui ce vocabulaire correspond aussi aux « sentiments à la limite de la panique » dont font état certains répondants.
« Quatre participants sur dix qui disent avoir ressenti de l’anxiété ou de l’inquiétude », abonde Mélusine Boon-Falleur, selon qui « presque tout le monde a vécu une forme de détresse psychologique au moins une fois, et plus de la moitié des répondants pendant plusieurs jours ». « J’ai des personnes qui disent avoir rangé leur thermomètre pour ne pas prendre conscience d’à quel point il faisait chaud chez elles », relate la chercheuse.
L’inquiétude pour les proches vulnérables, jeunes ou âgés, est aussi récurrente dans les réponses. « Beaucoup de jeunes parents expliquent s’être beaucoup préoccupés pour leurs enfants, qui dormaient parfois dans des chambres à bien plus de 30 °C », rapporte François Massonnet.
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Des politiques qui déçoivent… mais ne vont pas forcément changer
Après un été placé sous le signe de la débrouille, entre douches froides et couvertures de survie, la lassitude et l’agacement des sondés vis-à-vis des autorités ressortent dans les enquêtes des deux chercheurs. « On observe un sentiment mêlé de colère, d’abandon et parfois de tristesse », constate François Massonnet, qui parle de « rupture de confiance ».
« 80 % des répondants jugent la réponse de l’État très insuffisante », note pour sa part Mélusine Boon-Falleur, selon qui « le score s’améliore un peu quand on parle de réponse locale (département, région, commune) » même si la réponse reste « globalement » jugée insuffisante. « Il se dégage des témoignages une certaine colère contre l’inaction climatique », poursuit la chercheuse, selon qui « cette exaspération s’étend non seulement aux décideurs politiques, mais aussi aux grands acteurs de l’économie et de la finance ».
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Faut-il donc s’attendre à ce que l’été provoque un déclic parmi la population ou les dirigeants ? Rien ne permet d’en être sûr, selon les deux scientifiques. « On a une mémoire de poisson rouge et les décisions prises ne s’appuient pas sur les vécus de plus long terme », tranche François Massonnet, relevant par exemple que les énergies renouvelables peuvent gagner en popularité lors des crises énergétiques… puis être mises de côté une fois la situation revenue à la normale. Le scientifique envisage d’utiliser les témoignages sur cet été pour sensibiliser aux enjeux climatiques.
« Le déni climatique pur et dur est relativement rare, le sujet c’est surtout la dépriorisation », développe Mélusine Boon-Falleur, rappelant que « le climat reste une préoccupation très importante », mais « rarement la première » puisqu’il est « dépassé par d’autres sujets – pouvoir d’achat, insécurité, etc. – qui influencent davantage les choix politiques ». La chercheuse espère néanmoins que « les souffrances beaucoup plus concrètes et massives » causées par les canicules auront de l’écho et rendront l’« urgence plus difficile à ignorer ».
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Maxime Dhuin à suivre sur : https://www.huffingtonpost.fr/