« Cette forêt qui brûle est la nôtre. Après l’incendie, sortons de la monoculture pour façonner ensemble la forêt »
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Incendies en Gironde en 2022
Alors que la Gironde a de nouveau brûlée en 2026 avec plus de 42 000 hectares partis en fumée, le plus grand incendie qu’ait connu la France depuis 1949, je défendrais une position inconfortable : critiquer radicalement le modèle productiviste de la forêt landaise sans renier l’attachement sensible qui nous y lie, et faire de ce moment de crise l’occasion de décider, collectivement, de ce que nous voulons faire de cette forêt majoritairement privée.
Arthur Guérin-Turcq est géographe, spécialisé dans les conflits en forêt. Il interviendra au Festival international de géographie 2026, organisé du 2 au 4 octobre à Saint-Dié-des-Vosges (88) – et dont Pioche! est partenaire – aux côtés de la géographe Magali Reghezza-Zitt, la romancière Marie-Hélène Lafon, les philosophes Matthieu Duperrex et Joëlle Zask et bien d’autres.
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Que la Gironde brûle n’est une surprise pour personne. Début juillet, dans Libération, j’annonçais déjà que le pire était à venir cet été ; nous y sommes. Après Fontainebleau, la forêt landaise s’est embrasée. Le feu parti de Saumos, où ma propre famille possède une parcelle forestière, a traversé le massif jusqu’à Lège Cap Ferret, à une vitesse que rien ne venait ralentir, provoquant ensuite l’évacuation d’une partie de l’agglomération bordelaise.
Face à cela, le débat public s’enferme dans deux ornières. La première est positiviste : on refuse de chercher les causes premières de l’incendie et on s’en tient strictement à la façon de dominer le feu : combien de Canadair, quels drones, quelle intelligence artificielle pour repérer les départs de feu ? Ces questions comptent, car à quoi bon élargir des pare-feu pour en faire des zones d’appui à la lutte contre l’incendie, si les pompiers et leurs camions manquent à l’appel ? Mais on aura beau accumuler les moyens, il en faudra toujours davantage tant que l’on n’aura pas interrogé, économiquement et politiquement, ce qui rend cette forêt si inflammable.
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La seconde ornière est celle de l’essence : le pin maritime serait « coupable » parce qu’il brûle. C’est un raccourci. Il n’existe pas de bonne et de mauvaise essence. La diversité des essences est nécessaire face à la propagation des maladies (insectes ravageurs) mais elle ne résoudra pas le problème des grands incendies. Parce que quand un arbre brûle, tout brûle. Et vite.
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« Le nœud du problème, c’est la monoculture »
Alors pour nous protéger au mieux, faisons tout ce qui est nécessaire pour ralentir la vitesse de propagation du prochain feu, qui ne manquera pas de se déclarer avec une intensité toujours plus insoutenable. Nous avons urgemment besoin de restaurer des zones humides, d’aménager des coupures de combustible dans le massif, des zones-tampon entre les lotissements et la forêt, de diminuer la densité de pins à l’hectare et de laisser vieillir les arbres.
Le nœud du problème, c’est la monoculture, cette manière productiviste de cultiver le pin qui optimise toujours plus l’espace et n’envisage rien d’autre que du pin, en rotations toujours plus rapides, en peuplements toujours plus denses, pour alimenter le carton d’emballage de nos colis. La forêt landaise est la première forêt cultivée d’Europe : un territoire d’extraction, arrière-pays des métropoles de Bordeaux et de Bayonne, un modèle que j’ai décrit dans un article scientifique « Le feu et le capital ».
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La forêt landaise n’a rien de naturel
Pour le comprendre, il faut remonter à sa naissance. La forêt landaise n’a rien de naturel : elle a été plantée sur décision de Napoléon III, par la loi de 1857 sur « l’assainissement et la mise en culture » des Landes de Gascogne. Là où s’étendaient des landes humides dans lesquelles on pratiquait un agropastoralisme séculaire, on a drainé, privatisé les terres communes et planté du pin. Et ce, contre la volonté des habitants : les bergers ont mis le feu aux jeunes plants pour défendre leur territoire pastoral.
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Cette forêt s’est construite contre le feu, et contre les gens. On a bâti par-dessus un récit : celui du pin maritime « salvateur » qui aurait sorti de la misère les « pauvres Landais », éradiqué les maladies, « civilisé » un pays réputé arriéré. C’est le vocabulaire de la mission civilisatrice, celui d’une colonisation intérieure. Et ce récit n’est pas mort : en 2022, dans le cadre d’une recherche-action sur les villes brûlées, « Habiter les cendres », j’ai vu, dans une salle des fêtes de Belin-Béliet remplie d’habitants qui remettaient déjà en cause la monoculture, un représentant de la filière-bois ressortir mot pour mot ce narratif : « n’oubliez pas que le pin a sauvé la région ».
Il y a donc une lecture décoloniale à faire de cette forêt. N’est-il pas venu le temps de se libérer de la monoculture pour décider, enfin, collectivement, de ce que l’on veut faire de ce territoire ? Cette proposition politique ne suppose pas de vouloir éradiquer le pin au nom de l’écologie car le pin maritime, de colonisateur au XIXème siècle, est devenu aujourd’hui un marqueur identitaire notre région, approprié et défendu par ses habitants.
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Un attachement, mis à l’épreuve par le feu
C’est ici que je voudrais défendre une position que la sphère écologiste néglige. Dans ce milieu, la forêt landaise est régulièrement disqualifiée : on a pu lire, y compris dans Le Monde, qu’il ne fallait pas parler de forêt mais de plantation, voire de catastrophe écologique. Je partage une grande part de cette critique, suis le premier à dénoncer ce modèle capitaliste et industriel. Mais je sais aussi ce que cette critique produit, vécue de l’intérieur : un sentiment de mépris, celui de se voir nié jusqu’à sa propre identité forestière.
Car j’habite là une partie de l’année, à Lacanau ; je traverse à vélo, plusieurs fois par semaine, Lacanau, Saumos, Le Porge. Non, ce n’est pas Fontainebleau qui a brûlé, ce n’est pas la « belle forêt » de notre imaginaire occidental ; mais on est attaché à l’odeur des bruyères et de la résine, à ces enfilades de pins où l’on a grandi. Dénoncer le modèle sans renier cette relation sensible : voilà, me semble-t-il, l’impératif encore absent des discours critiques.
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« Cette crise n’est-elle pas l’occasion de faire commun »
Car cet attachement, mis à l’épreuve par le feu, n’est pas un obstacle à la politisation. Au contraire, l’affect est un puissant levier de transformation. Le paysage forestier que nous connaissons aujourd’hui est produit et reflet du productivisme. Or, nous sommes attachés à ce paysage, donc d’une certaine manière au productivisme. Si l’on ne questionne pas notre attachement au paysage actuel de la forêt landaise, il est vain de vouloir en finir avec la monoculture.
Quelque chose se joue, en ce moment, qui déborde la sidération. Hier, au port de Lacanau, il y avait des agriculteurs, des bénévoles, des habitants, occupés à remplir les citernes, et à se parler. Dans nos petites villes pavillonnaires et périurbaines, ce commun-là n’a rien d’évident. L’incendie, paradoxalement, le fait renaître.
Quand les habitants s’impliquent dans la lutte, un collectif se recrée ; et de ce moment collectif peut naître une prise de conscience, puis la réappropriation d’un territoire. Je repense à Elinor Ostrom et à sa Gouvernance des biens communs : cette crise n’est-elle pas l’occasion de faire commun, un commun aujourd’hui en germe, qu’il faudrait avoir l’audace d’instituer ?
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Concrètement, sortir de la monoculture, c’est d’abord libérer de l’espace. Si l’on renonce, pas partout, mais en partie, à planter du pin littéralement derrière la haie du jardin avec barbecue, alors s’ouvrent, entre les villages et la forêt, des espaces que l’on pourrait façonner ensemble. J’appelle « trame rouge » ces grandes coupures de combustible qu’il faudrait planifier à l’échelle de chaque commune, non dans l’urgence et le danger, comme on le fait aujourd’hui en envoyant des bénévoles tronçonner à deux kilomètres du front, mais en amont, avec des plans de coupe collectivement acceptés.
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« Les rares réponses politiques nationales ont surtout accéléré la financiarisation de la forêt »
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Et ces espaces ainsi libérés (je pense aux immenses pare-feux ouverts autour de Lacanau), qu’y met-on ? Un maraîchage bio ? Un pâturage qui entretiendrait l’ouverture ? Un terrain de sport ? Peu importe, pourvu que ce ne soit pas, ou le moins possible, du combustible. On peut même envisager des conditionnalités et des compensations financières pour l’entretien de ces espaces d’interface si on les considère d’intérêt public.
C’est donc bien par une géographie de la proximité, ancrée dans des relations de voisinage, que peut s’opérer l’aménagement préventif de nos villages et de notre massif. Je l’ai dit au Type : l’incendie est politique. Derrière l’obsession technique se cache souvent la volonté de préserver le modèle en place ; or la vraie question est ailleurs : quelle forêt voulons-nous, et qui en décide ?
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« Allons-nous vraiment replanter ? »
Je ne me fais pourtant pas d’illusions. L’oubli et le déni l’emportent presque toujours, après une catastrophe : à l’automne, chacun reprendra le cours de sa vie. C’est bien pourquoi c’est maintenant que tout se joue. Car l’espace, lui, ne restera pas vide. Après 2022, les rares réponses politiques nationales ont surtout accéléré la financiarisation de la forêt, sous couvert de prévention.
Et aux portes du massif, les habitants de la tranquille banlieue de Bordeaux ne sont pas seuls à guetter inquiets les forêts en feu : Ariane Group, Thales, Dassault, Safran, toute une industrie de l’armement et de l’aérospatial installée autour de Bordeaux, n’ont, eux, que faire de la monoculture qui menace leurs installations stratégiques.
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Comment ces industries vont-elles réagir et se préparer aux futurs incendies ? Soit les habitants saisissent ce moment pour se réapproprier leur territoire, notamment par la mise en place d’un plan de massif, partagé et décidé collectivement ; ou bien le capital, industriel, immobilier, financier, décidera à leur place, quitte à les sacrifier sur l’autel de leur rentabilité. C’est la question que j’ai posée à France 3 : allons-nous vraiment replanter ? Acceptons-nous, collectivement, de remettre exactement la même chose derrière les maisons brûlées ?
Alors oui, j’assume ce pari : pour sauver notre forêt, il faut accepter qu’elle recule un peu, et qu’elle change dans sa forme, afin d’en sauver l’essentiel, et transformer le traumatisme en réappropriation démocratique et écologique. Nous nous posons aujourd’hui des questions que nous ne nous posions pas il y a dix ans. C’est fragile, mais c’est un motif d’espoir. Encore faut-il, tant que les braises sont chaudes, poser le bon diagnostic, et oser, ensemble, décider d’autre chose.
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Toute la programmation du Festival international de géographie (FIG) 2026, du 2 au 4 octobre à Saint-Dié-des-Vosges (88), surle site de l’événement.