Sélectionner une page
 

«Chacun vit dans son monde, dans une infinie scrollitude» : l’inquiétant désinvestissement parental face à la scolarité de leurs enfants

.

Sur le terrain, professeurs et médecins racontent un désengagement des familles prises dans un trop-plein numérique. Le ministre de l’Education pointe lui aussi le rôle des parents pour contrer la baisse du niveau scolaire révélée par l’enquête Pisa, notamment en lecture.

.

«Voilà l’impact de l’IA, des écrans, des réseaux sociaux et autres joyeusetés sur les enfants.» : devenir des cancres !

.

Loin d’être morte, la télévision reste le loisir indétrônable du monde contemporain.
.
Camélia Paugam et Cécile Bourgneuf
13/09/2026
.

Tous les quinze jours, Anais (prénom d’emprunt) glisse dans le cartable de ses CE2-CM1 un cahier à rapporter à la maison le temps d’un week-end. Les parents doivent simplement le consulter et signer, histoire de montrer qu’ils ont bien pris connaissance de ce qui s’y trouve. L’an dernier, sur les 24 cahiers distribués, seuls 4 sont en moyenne revenus avec une signature. «Je n’avais jamais vu une chose pareille, raconte cette professeure des écoles, qui enseigne depuis vingt ans dans une petite commune défavorisée du Loiret. C’est flagrant ce désinvestissement. C’est une lente glissade qui dure depuis plusieurs années et c’est de pire en pire.» Les réunions de rentrée ne mobilisent pas davantage, 6 sur 21 parents l’an dernier. Il y a deux ans, faute de trouver un seul parent disponible pour accompagner, l’école a même dû annuler une sortie scolaire.

Des parents de plus en plus désinvestis ? Les derniers résultats de l’enquête Pisa donnent en tout cas à voir un décrochage spectaculaire. En 2022, 48 % des adolescents français disaient discuter au moins une fois par semaine avec leurs parents des problèmes rencontrés à l’école. Ils ne sont plus que 34 % trois ans plus tard. Et 63 % indiquent que leurs parents leur demandent chaque semaine ce qu’ils ont fait à l’école, contre 74 % trois ans plus tôt. «La chute du soutien familial est assez colossale», alerte Eric Charbonnier, analyste à l’OCDE. Or, insiste-t-il, «l’implication parentale, ce n’est pas juste important pour le bien-être des élèves. C’est ultra-important pour la performance qu’ils vont obtenir. Quand les parents sont au soutien de leurs enfants, échangent avec eux ou avec les enseignants, les résultats des élèves sont meilleurs».

.

Education et Rapport Pisa 2025 : les plus faibles résultats jamais enregistrés en France, sur fond de tendance mondiale à la baisse

.

De là à conclure que les parents ne s’intéressent plus à la scolarité de leurs enfants, il n’y a qu’un pas que Mustafa Özçelik, vice-président de la FCPE, refuse de franchir. «Ce n’est pas parce que les parents posent moins de questions – et encore ! – qu’ils ne s’intéressent pas à la scolarité de leurs enfants.» Sa fédération assure au contraire mobiliser de plus en plus de monde lors des webinaires sur l’orientation et l’avenir des jeunes.

Mais d’autres chiffres racontent le même éloignement. Dans sa dernière étude sur les jeunes et la lecture, publiée en avril, le Centre national du livre relève que les moments de lecture partagée avec les parents, toujours majoritaires tout de même, diminuent. Chez les 7-9 ans, ils ont reculé de 8 points en deux ans.

.

«Crise de l’attention»

Sur le banc des accusés, les écrans. Le jour même de la publication de Pisa, le ministre de l’Education nationale, Edouard Geffray, les pointe directement, en particulier les réseaux sociaux. Invité sur le plateau de C à vous, il martèle : «Maintenant qu’on sait scientifiquement les dégâts que ça fait, je suis désolé, mais au bout d’un moment c’est stop.» Et de pointer la responsabilité des parents : «[Leur rôle], au bout d’un moment, c’est de dire “ça, ça te nuit. Mon devoir est de t’empêcher d’y accéder ou de limiter ton exposition”.»

David Cayuela en voit les effets depuis une dizaine d’années dans ses classes. Ce professeur de lettres et d’analyse filmique dans un lycée du Gard décrit une «crise de l’attention» qui touche tous les élèves. Les vidéos courtes survitaminées ont selon lui marqué un point de bascule. Une «saturation cognitive» qui entraîne, dit-il, une crise de l’attention, de la lecture puis du langage. Or les parents n’échappent pas à ce trop-plein d’écrans, estime ce prof initiateur du projet «Parenthèse déconnectée», avec, forcément, moins de place pour les moments partagés. Pour Anaïs, la professeure du Loiret, «le temps d’écran pour les adultes et les enfants, c’est moins de temps pour le reste».

Education et Rapport Pisa 2025 : comment donner le goût de la lecture aux jeunes ?

.

Dans ses consultations au quotidien, le Dr Philippe Duverger, chef du service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent au CHU d’Angers, fait le même constat : «Il n’y a parfois plus de partage ni de transmission. Chacun vit dans son monde, dans une infinie “scrollitude”, cette solitude face aux images qui défilent. Et ça, ça touche tous les milieux sociaux.»

.

Parents «consommateurs»

Récemment, un nouvel intermédiaire est venu creuser un peu plus le fossé dans les familles : l’IA. Pour demander de l’aide quand on bute sur un exercice, plus besoin de faire appel aux parents : «L’IA ne juge pas, ne note pas, ne crie pas et est disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle est idéale !» remarque Philippe Duverger. Avec un effet très concret selon lui : puisque l’enfant ne demande rien au parent, ce dernier ne lui donne rien en retour.

L’école elle-même a beaucoup numérisé ses échanges avec les familles. Avec l’arrivée des espaces numériques de travail (comme Pronote), qui ont remplacé les carnets de correspondance, les parents peuvent découvrir les notes avant même le retour de leur enfant à la maison. «Ça leur donne l’illusion de suivre la scolarité de leur enfant. Résultat, on a coupé l’intermédiaire entre l’école et les parents, regrette Agnès Fabre, professeur de lettres dans un lycée à Paris et fondatrice de l’association Education numérique raisonnée. Ils n’ont plus besoin de voir les cahiers ou les copies, ne s’intéressent plus aux contenus et regardent seulement si la note baisse ou monte !»

.

Interview et Michel Desmurget sur le rapport Pisa 2025 : «La lecture tient une place à part, si elle s’effondre, tout le système scolaire s’affaisse»

.

«Le numérique, ça coupe beaucoup les familles qui ne sont pas à l’aise avec ces outils, souligne en outre Anaïs, l’enseignante dans le Loiret. L’école ne fonctionne pas comme celle qu’ils ont connue, ça marche par compétence, il n’y a plus de notation sur 20 et certains ont du mal à suivre.»

Et la proximité numérique a paradoxalement mis une plus grande distance avec l’école. Dans le primaire, Nadège (prénom d’emprunt), professeure des écoles depuis plus de dix ans dans le Val-d’Oise, identifie deux grands tournants : au moment du plan Vigipirate renforcé après la vague d’attentats en 2015, puis du Covid, avec la fermeture des établissements. «Dans le premier degré, on a empêché l’accès aux parents pour des raisons de sécurité, ce qui a cassé la relation qui doit s’instaurer dès la maternelle avec les enseignants, constate-t-elle. Et avec le Covid on a arrêté les réunions, les cafés des parents.» Et tout n’est pas redevenu comme avant : «Chacun y a trouvé un certain confort, reconnaît Nadège. Côté enseignants, c’est plus facile que de se confronter aux familles. Côté parents, plus simple de ne pas avoir à s’expliquer si quelque chose dysfonctionne avec leur enfant.»

.

L’enseignante regrette par ailleurs de voir certaines familles favorisées «considérer l’école comme un service, comme si elles-mêmes étaient presque des clientes». Ce que retrouve David Cayuela au lycée avec des «parents consommateurs comparateurs», prompts à contester la parole de l’enseignant. Et parfois, des tensions émergent. David Cayuela pense par exemple à cet élève qui avait assuré à ses parents qu’un devoir n’avait pas été corrigé, ce qui avait pourtant été fait oralement. Plutôt que d’en parler directement avec le prof, les parents se seraient monté le bourrichon sur leur groupe WhatsApp : «Ils ne vérifient pas les propos de leur enfant, ruminent pendant des mois et au lieu de demander des explications au prof, on se retrouve avec une délégation de parents qui va voir direct la direction.»

Mustafa Özçelik, vice-président de la FCPE, qui plaide pour une école plus ouverte et plus de «coéducation», déplore de son côté que les profs convoquent les parents seulement quand il y a une difficulté. «A quel moment ils communiquent quand tout va bien ?» «C’est hyper important d’être main dans la main avec les familles dès la maternelle, d’autant plus que ça a un impact sur le climat scolaire, relève Nadège. S’il y a de la défiance, les enfants sont pris dans un conflit de loyauté.»

.

Désillusion plutôt qu’indifférence

Les parents n’ont pas lâché la rampe pour autant, Philippe Duverger en est convaincu. «[Ils] sont plus dépassés que désinvestis, c’est-à-dire qu’ils auraient envie de s’intéresser mais ils ne s’en sentent pas forcément capables.» D’où, selon le pédopsychiatre, un suivi qui se raccroche à ce que les parents connaissent : «Ils vont davantage poser des questions sur les notes et l’orientation que sur le contenu des cours.» Dans son cabinet, il voit surtout des parents qui cherchent leur place, ne sachant pas comment aider leur enfant. D’autres, au contraire, font presque les exercices à leur place ou vérifient Pronote trois fois par jour.

A cela s’ajoute, pour beaucoup, le manque de temps. Nadège, enseignante dans le Val-d’Oise, observe ces parents, beaucoup de CSP + dit-elle, qui récupèrent leurs enfants après l’étude, entre 18 et 19 heures, prêts à s’engouffrer dans le tunnel du soir. Conséquence, «ils n’ouvrent pas forcément les sacs en rentrant à la maison».

.

Derrière ce qui peut passer pour de l’indifférence chez certains, la professeure voit surtout une désillusion à l’égard de l’institution : «L’ascenseur social qu’on promettait avant ne tient plus. Même les parents qui ont fait des études galèrent, ils ne s’en sortent pas mieux. Et dans les familles les plus précaires, la priorité est de joindre les deux bouts.»

Cette désertion se fait rarement par choix ou de manière consciente, estime le Dr Philippe Duverger : «Les inégalités sociales sont à prendre en compte. Les parents qui vivent dans des conditions précaires, dont les mères isolées, manquent de temps et parfois de compétences pour s’occuper des devoirs et l’enfant est un peu livré à lui-même.»

.

Listes de lecture

La famille reconstruite de Stéphane (prénom d’emprunt), trentenaire francilien, est au carrefour de toutes ces problématiques. Mardi, quand il a pris connaissance des résultats du rapport Pisa 2025, son réflexe a été de les envoyer aussitôt à son père, accompagnés de ce commentaire lapidaire : «Voilà l’impact de l’IA, des écrans, des réseaux sociaux et autres joyeusetés sur les enfants.»

Ce dernier a un fils de 6 ans avec sa nouvelle compagne. Le petit a un retard de lecture, au point que la question du redoublement s’est posée. Pour Stéphane, une seule explication à cette difficulté : les écrans. «Mon petit frère savait manier les plateformes télé avant moi. Il a un accès illimité à tout ce qu’il veut, tout le temps.»

.

Le petit garçon grandit dans un milieu aisé, où on ne lui refuse rien. Il a même un téléphone, sans carte SIM, pour regarder un autre écran quand les adultes sont déjà sur la télé. Chez eux, pas de rituel de lecture, seulement de «temps en temps». Le contraste frappe Stéphane lorsqu’il voit son petit frère avec d’autres enfants de la famille : «Il voit qu’ils lisent beaucoup. Alors il se met à côté d’eux et il fait pareil.»

Au lendemain des mauvais résultats Pisa, notamment sur le niveau de lecture des jeunes Français, Edouard Geffray a annoncé sur TF1 la distribution, dès la Toussaint, de listes de livres aux élèves, sans préciser quels niveaux seraient concernés. Les Assises nationales du soutien à la parentalité, qui ont pris fin en juin, avaient déjà identifié le problème et donné plusieurs grands axes de travail, dont un meilleur accompagnement des parents d’ados, avec des repères fiables face au numérique. La feuille de route promise par le gouvernement à la rentrée sera finalement présentée courant novembre, précise le ministère de la Santé et des Familles.

David Cayola, le professeur dans le Gard, s’apprête, lui, à envoyer un mail à tous les parents de première, année de bac de français. Il leur a concocté un mode d’emploi pour ramener leurs ados vers la lecture, les alerter sur la «tentation de l’IA», sur la «perte du lien humain et pédagogique», ou encore «pour aider les jeunes dans l’ère de la post-vérité». «On attend de l’école de tout réparer mais il faut responsabiliser les parents», insiste-t-il. Avec des effets concrets à la clé : «A partir du moment où on les accompagne et qu’on est dans des bonnes conditions, on voit des enfants qui tout d’un coup se réveillent», observe Philippe Duverger.

.

Camélia Paugam et Cécile Bourgneuf
13/09/2026
.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *